Où ous ne vous rendez sans doute pas compte que votre tasse de thé contient une grande dose de trafic de drogue, de guerre, et d'espionnage.
- Mais QU’EST-CE QUE TU FAIS ?!
- Haaaa ! Mais quoi enfin…
- C’est quoi cette apologie de l’impérialisme le plus cynique et répugnant, cette promotion de la consommation de drogues, cette célébration de l’espionnage le plus déloyal ?
- Hein ? Je…je prends mon petit déjeuner là.
- EXACTEMENT !
- Ha non, hein, ça va bien au bout d’un moment. La dernière fois que j’ai voulu me faire un bol de corn-flakes, tu m’as accusé de cautionner la torture sexuelle. Et maintenant je peux plus boire un thé tranquille ? C’est quoi encore cette histoire, hein ? Tu as décidé de me pourrir la vie en commençant par le matin, c’est ça ?
- Je…alors oui, déjà. Au-delà de ça, tu ne te rends de toute évidence pas compte de ce que représente cette innocente tasse fumante.
- Qu’est-ce qu’elle a ma tasse ?
- Elle est manifestement pleine de thé.
C’est pas son seul problème, mais nous manquons de temps.
- Brillante observation, Sherlock.
- Et le thé est tout sauf une boisson innocente.
- Allons donc, quel crime a donc commis ma décoction matinale ?
- Eh bien disons qu’elle a mis à genoux l’Empire du Milieu.
- Rien que ça ?
- Mais oui. Ca n’a l’air de rien, mais la boisson c’est un sujet important.
-Ha ha, à qui le dis-tu.
- Je parle des boissons sans alcool. En particulier celles que tu prends au saut du lit.
- Il m’arrive régulièrement de boire de…
- Oui, je sais, de boire de l’alcool au saut du lit, c’est un autre problème qu’il faudra bien qu’on discute un jour. Tiens, d’ailleurs, à ce sujet et pour illustrer ce que je disais…
- L’alcool au petit déj ?
- Précisément. Avec le développement du commerce international à partir disons du 16e siècle, les consommateurs ont accès à de nombreux produits exotiques, du cacao au poivre en passant par la muscade. Mais c’est un accès coûteux, parce qu’à l’époque faire venir des marchandises d’un autre continent revient cher. Par exemple, le café.
- Le café aussi c’est un produit de luxe ?
- Sans aller jusque-là, c’est quand même pas donné. En Prusse, par exemple, les importations de café commencent à représenter une dépense très significative, que les autorités voudraient bien réduire. C’est ainsi qu’en 1777, Frédéric II de Prusse a adopté un édit pour inciter vivement ses sujets à ne pas se laisser prendre à cette nouvelle mode idiote consistant à boire du café au petit-déjeuner.
- Sérieusement ?
- Mais oui. Il prohibe la consommation de café. Mais pour ne pas laisser ses sujets devant des bols vides, parce qu’il n’est pas comme ça ce bon Fred, il les encourage à maintenir la glorieuse et teutonne tradition qui consiste à tremper ses tartines dans une bonne bière.
- Tu me fais marcher.
- Point. Le décret va jusqu’à rappeler que le roi a lui-même été élevé à la soupe de bière, qui est bien meilleure à la santé que cette noire boisson venue de loin.
- Un message auquel je ne peux que souscrire.
Le ministère de la Santé recommande une grande chope tous les matins .
- Qu’est-ce que tu crois, ce n’est pas pour rien que Frédéric II est resté dans l’histoire comme « le Grand ». Un homme qui avait à cœur l’intérêt de son royaume et de ses sujets.
- On ne le sait pas assez.
- C’est vrai. Que veux-tu, les cuistres préfèrent retenir qu’il a longtemps correspondu avec Voltaire. Genre c’est un critère, qui n’a pas correspondu avec Voltaire au 18e, entre nous ? Je pense qu’il passait le plus clair de son temps à inonder l’Europe de courriers.
« Je vais créer un répertoire Voltaire, ça ira plus vite. »
- Cela étant tu me parles de café, pas de thé.
- Exact. Le thé connait également un fort engouement. Cette boisson fait partie intégrante de la culture chinoise depuis des siècles quand elle est découverte par les premiers marchands et missionnaires européens qui partent vers l’Orient lointain. Et comme la soie, sa culture et sa préparation sont des pratiques exclusives de l’Empire du Milieu. Exclusives et secrètes.
- Concrètement, à quelle époque il arrive en Europe ?
- Les Occidentaux ne commencent vraiment à en goûter qu’au 17e siècle, quand les Néerlandais de la Compagnie des Indes Orientales en ramènent de l’orient lointain. Ils sont suivis par leurs collègues et concurrents britanniques de l’East India Company…
- Ce qui veut dire exactement la même chose que Compagnie des Indes Orientales, entre nous.
- En effet, c’est pour distinguer les Néerlandais et les Britanniques. Les dirigeants de l’East India Company ont la bonne idée de faire goûter du thé au roi Charles II, qui est très fan. Charles est un influenceur efficace, puisque la consommation du thé décolle en Angleterre. C’est un véritable phénomène, le succès est tel que certains parlent de l’infusion comme de « bière chaude ».
- ATTENDS. UNE. MINUTE.
- Oui ?
- Pour parler d’un truc que tout le monde s’arrache, il le qualifie de « bière chaude » ?
- Oui.
- Précisément le truc imbuvable et dégueulasse dont personne ne voudrait ?
- C’est ça.
Sérieusement, ils sont mieux dehors.
Toujours est-il que l’East Indian Company se met donc à importer des quantités de plus en plus importantes de thé. En 1720, l’Europe en consomme 900 tonnes. En 1790, ce chiffre est passé à 14 000 tonnes. L’East India a le monopole sur les importations, qui passent par l’Inde, mais la Chine dispose du contrôle de la production.
- Ha, je sens venir comme un problème.
- Tu ne crois pas si bien dire. Le thé va devenir un enjeu économique et politique.
- Si je me souviens bien, la couronne britannique a eu des problèmes politiques à cause du thé un peu avant, du côté de la Nouvelle-Angleterre…
- Tu parles de la Boston Tea Party ?
- Précisément.
- C’est vrai, ce fut l’un des éléments déclencheurs de la guerre d’indépendance qui a débouché sur la création des Etats-Unis d’Amérique. A la base, une manœuvre tarifaire pour que l’East India Company puisse conserver son monopole d’importation du thé dans les colonies du Nouveau Monde.
- Qui a un peu mal tourné.
- Un peu, oui. Mais si tu veux bien, négligeons les Amériques pour l’instant et tournons-nous vers l’Orient.
- La Chine, donc.
- Oui. Les Chinois n’ont que peu de goût pour les produits occidentaux, qui leur paraissent assez peu raffinés. Ils considèrent par exemple que les textiles britanniques sont grossiers, et se contentent donc de leur production propre.
C’est un fait, ils sont assez grossiers.
Au-delà de la blessure d’amour-propre, c’est un problème pour la Grande-Bretagne parce que la Chine demande par conséquent que son thé lui soit payé en monnaie d’argent. Et l’argent, ça coûte…ben, euh, de l’argent.
- Sans blague.
- Sachant que l’empire de sa gracieuse majesté est de ce point de vue moins bien doté que, par exemple, l’Espagne, qui peut faire venir d’Amérique du Sud des quantités très significatives de métal précieux.
- Si je résume, la Grande-Bretagne est obligée de claquer une part importante de son argent pour accompagner les biscuits à 5h, et ça l’arrange pas.
- Exactement. Il lui faudrait donc trouver un produit dont la Chine serait pour le coup très demandeuse, ce qui permettrait d’équilibrer la balance. L’East Indian Company opte donc pour une solution tout à fait raisonnable.
- Ah ?
- Non. Ils décident de mettre le paquet sur le commerce de l’opium.
- L’opium ? Comme…la drogue ?
- Précisément. L’East India acquiert le monopole de la culture du pavot en Inde, supervise son raffinage, et le vend à des marchands privés. A partir de la fin du 18e siècle, et afin d’équilibrer leurs échanges, ces derniers font venir l’opium d’Inde en Chine. En 1800, la Chine importe ainsi environ 240 tonnes d’opium. En 1830, c’est 10 fois plus.
- Mais, enfin, c’est de la drogue.
- Pas que. La Chine connaît l’opium comme médicament depuis le 10e siècle environ, avec une petite production locale. Mais à partir du 18e, l’usage « récréatif » se développe. D’abord au sein de la cour et des élites, puis des masses. Ce qui ouvre un marché considérable. L’East India Company met en place des plantations de pavots au Bengale, et une nouvelle forme de commerce triangulaire se met en place : l’opium indien est vendu en Chine, l’argent permet d’acheter du thé, qui est envoyé en Angleterre.
- Et les autorités chinoises ne disent rien ?
- Oh si. Dès les années 1730, l’empereur adopte des édits qui proscrivent la consommation d’opium. De toute évidence, les effets sont pour le moins limités. En 1813, de nouvelles lois aggravent les sanctions pour les consommateurs comme les trafiquants. Ce qui ne change strictement rien, au vu de la demande et des sommes en jeu.
Heureusement, on a retenu la leçon depuis.
La situation empire…
- Du milieu.
- De partout. La contrebande s’accentue, dans la mesure où l’argent tiré du trafic revient pour partie dans les poches des fonctionnaires chargés des contrôles douaniers. Au point que les autorités chinoises s’inquiètent sérieusement des conséquents de la consommation d’opium pour la santé publique. En plus, le plan des marchands britanniques a marché au-delà de leurs espérances : la balance commerciale est désormais déséquilibrée en leur faveur. Et ce en dépit des deux facteurs qui auraient dû en principe éviter d’en arriver là.
- Lesquels ?
- Tout d’abord, l’organisation du commerce entre la Chine et le reste du monde. Depuis le milieu du 18e siècle, les Occidentaux peuvent commercer avec l’Empire, mais dans des conditions très restrictives. Seul le port de Canton leur est ouvert. Par ailleurs, les négociants étrangers ne peuvent y résider que dans un seul quartier, celui des entrepôts. Ils ne doivent pas avoir de contact direct avec la population ou l’administration. Il leur est même interdit d’apprendre le chinois. Leur seul contact, c’est une corporation marchande spécifiquement constituée à cet effet, le Co-Hong.
- Tu vas dire que je suis médisant, mais il seul interlocuteur c’est d’autant plus facile à corrompre.
- Y’a un peu de ça. Ce qui est sûr, c’est que ce système n’empêche absolument pas le développement du commerce de l’opium au 19e, alors qu’il s’agit de contrebande d’un produit interdit qui ne passe que par un seul port dans le pays. Pour ne rien arranger, l’East India perd son monopole d’exportation en 1833, ce qui va multiplier les trafiquants.
- Attends, juste pour que les choses soient claires : le commerce de l’opium est prohibé en Chine, mais il est du point de vue britannique tout à fait légal de le pratiquer ?
- Absolument. En 1839, un nouveau gouverneur, Lin Zexu, est nommé à Canton. Il a pour mission d’appliquer la politique prohibitionniste, et il est à noter que si c’est un fonctionnaire lettré et brillant, il n’a aucune connaissance particulière de la culture des barbares occidentaux. Il lance donc un ultimatum aux marchands, en exigeant d’eux qu’ils remettent leurs stocks d’opium et s’engagent à ne plus en commercialiser. Ils refusent, par conséquent les troupes cernent les entrepôts et les marchands sont pris en otages.
- Ca rigole plus.
- Non. L’officier en charge de superviser les activités commerciales pour la Grande-Bretagne ordonne aux négociants de livrer leurs stocks, contre promesse de remboursement par la couronne. Ils obtempèrent, et les cargaisons sont détruites, mais ils refusent de s’engager à cesser leur activité, et partent donc d’installer à Macao. Lin Zexu se fend d’ailleurs alors d’une lettre à la reine Victoria, dans laquelle il l’invite poliment mais fermement à obéir et servir l’Empereur.
- Ah ben oui, ça a dû plaire.
« Non mais pour qui il se prend ? Un Européen ?! »
- Voilà. Lin Zexu mobilise des troupes pour empêcher le ravitaillement des marchands britanniques, et la tension monte, au point que ça commence à canonner un peu en novembre 1839. Pendant ce temps, les marchands d’opium ont envoyé à Londres un de leurs représentants pour expliquer que les pionniers britanniques de la libre entreprise et des échanges non faussés sont honteusement empêchés par la politique rétrograde et protectionniste d’ennemis du commerce facteur de paix et d’épanouissement entre les peuples. Aussi, c’est un affront à la grandeur de la Couronne. Il est donc urgent d’envoyer des troupes pour mettre au pas ces vils Asiates.
- Sérieusement ? Pour le droit de vendre de la drogue ?
- Oui, mais de la drogue britannique.
- Et ça passe ?
- Oui, mais reconnaissons que c’est juste. Le Parlement a un débat sur la justesse et la morale du commerce de l’opium, avec certains députés qui parlent d’une guerre de nature à « couvrir le pays de honte ». Pour autant, le principe d’une intervention militaire est adopté par une courte majorité de 5 voix.
- Et donc, on se tape dessus.
- Oui. L’opération dure un peu plus de deux ans, de juin 1840 à août 1842. Les Britanniques engagent une flotte d’une vingtaine de navires et un corps expéditionnaire de 10 000 hommes. Pour faire simple, les troupes de sa gracieuse majesté l’emportent assez facilement sur mer comme sur terre, au point d’atteindre Nankin, ce qui pousse le gouvernement chinois à négocier l’accord du même nom.
- Résultat ?
- Une catastrophe pour la Chine. Pour commencer, elle doit rembourser les quelque 1 200 tonnes d’opium détruites en 1839. Ensuite, quatre nouveaux ports sont ouverts au commerce, notamment Shanghai, où Londres pourra installer des consuls qui traiteront directement avec les autorités locales. Le Co-Hong est d’ailleurs démantelé, et les droits de douane sont fixés à 5 % de la valeur des marchandises. Enfin, la Chine cède Hong-Kong à la Grande-Bretagne jusqu’en 1997.
« Après, on vous le rend et tout va bien se passer. »
A noter que la question de l’opium n’est pas mentionnée dans le traité de Nankin. Il reste donc un produit de contrebande, dont Shanghai devient la plaque tournante. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle une deuxième guerre de l’opium éclate en 1858-1860. Cette fois, les Américains, Français, et Russes sont de la partie. Le conflit conduira à la légalisation du commerce de l’opium, à l’ouverture de cinq nouveaux ports, et à l’établissement de relations diplomatiques formelles entre les puissances occidentales et la Chine.
- Ils se sont fait la guerre pour pouvoir se parler ?
- Entre autres, oui. Dans les années qui suivront, la consommation d’opium va encore se développer en Chine, notamment parce qu’une production locale émerge maintenant que le produit est autorisé. Le phénomène devient véritablement problématique, au point que la Chine change à nouveau d’orientation en 1906, pour revenir à un politique abolitionniste. Elle est cette fois suivie par la Grande-Bretagne, et quand éclate la révolution en 1911 la situation s’est très nettement améliorée. Mais tout cela nous éloigne du thé.
Retenez que depuis, le pavot n’a plus posé de problème de relations internationales.
Ni même en interne, d’ailleurs.
- Non mais attends une minute. D’accord, le Royaume-Uni a forcé la Chine à le laisser droguer ses habitants, un peu comme si le Mexique envahissait Dallais pour contraindre les Etats-Unis à laisser passer sa came. Mais commercialement parlant, les Britanniques sont toujours obligés de se fournir en thé auprès de l’Empire du Milieu. C’est pas optimal, non ?
- Non. C’est moins bien que de produire son propre thé ET de fourguer de l’opium aux Chinois.
- Pourtant Ricardo dit que si chaque nation se spécialise dans le domaine où elle dispose d’un avantage compétitif…
- Bon écoute mon enfant, les échanges commerciaux équilibrés, c’est comme le fair-play, c’est quand même surtout pour les autres. Donc l’objectif est bien de briser le monopole chinois sur la production de thé. Percer son secret.
- Et ils envisagent de faire ça comment ?
- Comme tout le monde : espionnage industriel.
- Carrément ?
- En fait, ce n’est pas la première option. Comme souvent, l’idée est d’abord de copier, mais ce n’est pas évident de trouver le même niveau de qualité.
- Explique-toi.
- En 1823, Robert Bruce identifie dans la jungle de l’Assam, donc en Inde, une plante dont les feuilles peuvent être utilisées pour une décoction qui ressemble un peu au thé. En fait, il s’agit bien d’un cousin du théier, mais les essais ne sont pas pleinement concluants. La boisson est moins bonne que celle issue du thé chinois. C’est qu’il ne suffit pas d’avoir la bonne plante, il faut savoir la cultiver et préparer les feuilles.
- Donc aller espionner les Chinois.
- Eh oui. L’East India Company a donc besoin de l’homme de la situation. Un expert. Un professionnel. Qui dispose de toutes les compétences, et connait le terrain. Le parfait agent secret.
- Ils doivent bien avoir ça sous la main.
- Absolument, ils retiennent un jeune Ecossais qui semble taillé pour le boulot.
« Une mission pour aller voler le secret d’une boisson ? Je suis volontaire. C’est du…thé ? Attendez, je viens de me souvenir, j’ai un autre truc. »
Son nom est Fortune. Robert Fortune. Il est Mister tea.
« I pity the fool… »
- Tu as accès à son dossier ?
- J’ai ça. Fortune se rend en Chine pour la première fois en 1843. Il effectue un voyage d’étude pour la Société d’Horticulture de Londres.
- Ha, je vois. Habile couverture.
- Non non, il est vraiment botaniste. Et il a l’avantage de parler chinois. Ce qui lui permet de s’aventurer dans le pays.
- Comment ça ?
- Suite à la première guerre de l’opium, la Chine a dû accepter un certain nombre de concessions, mais elle tient toujours au secret du thé, qui constitue non seulement un atout commercial mais aussi une valeur culturelle importante. Les Occidentaux disposent maintenant de cinq ports qui leur sont ouverts, mais l’Empire leur interdit toujours de voyager dans les terres. Pourtant Fortune réussit à sortir et réalise des études. Il en tire un ouvrage, Trois années d’excursion dans les provinces du Nord de la Chine. Il y décrit ses observations sur les étapes de la préparation du thé. Il considère notamment être le premier Occidental à expliquer que thés vert et noir viennent de la même plante.
« Ridicule ! Et pis quoi encore, les olives vertes et noires viennent du même arbre ? »
- Ah ouais, on en était là quand même.
- Et oui. A son retour, Fortune est recruté…
- Par les services secrets.
- Presque, par la East India Company. C’est comme les services secrets, mais en moins loyal. Sa mission est simple sur le papier, et double : piquer des plants de théiers chinois, et percer les secrets de fabrication de la boisson. Il part en 1848.
- Comme ça, les mains dans les poches.
- Non, il monte une véritable expédition et constitue une équipe de choc.
Oh ça va, vous nous en auriez voulu si on l’avait pas faite.
- Fortune doit se faire passer pour un Chinois.
- Il a qu’à se faire appeler Cookie…
- Non ! Il se maquille et s’habille à la mode chinoise, et se rase les cheveux pour ne porter que la longue natte qui constitue un signe distinctif des Chinois de l’époque. Devoir se raser les tifs le fait d’ailleurs pleurer.
- C’est pour la plus grande gloire de sa gracieuse majesté !
- C’est ça. Fortune recrute des assistants locaux, ce qui exige une certaine persuasion alors que la loi punit sévèrement ceux qui s’aviseraient de servir de guides pour des Occidentaux. Et il se fait passer pour Shing Wah, un riche marchand d’une province située au-delà de la Grande Muraille, ce qui explique son apparence et son accent.
« Pas mal au-delà de la Grande Muraille, en fait. »
Les deux principales destinations visées sont alors les monts Wuyi dans le Fujian, ainsi que les montagnes jaunes (Huangshan) dans l’Anhui. Ces régions sont particulièrement réputées pour leurs thés verts et noirs. Elles abritent aujourd’hui des plants cultivés depuis des siècles et qui sont considérés comme des trésors culturels.
- Et avec tout ça, il réussit à donner le change ?
- Plutôt oui. Fortune/Shing parvient à acheter des graines de qualité, et à récolter des informations sur les techniques de séchage et de préparation. Il demande également à ses guides de servir d’intermédiaires pour recruter des techniciens locaux spécialisés.
- Bon ben ça se passe pas mal.
- C’est pas parfait pour autant. Il se plaint régulièrement du manque de confort et de la roublardise des Chinois qui l’accompagnent. Ces derniers lui redemandent sans cesse de l’argent pour continuer le voyage, inventant des frais imprévus. Il n’a pas toujours le choix et doit souvent s’incliner.
- Oh ben pauvre chou, il est quand même en train de voler des secrets culturels.
- Au-delà de ça, il subit une réelle déconvenue. Après sa « récolte », il procède à un premier envoi de graines à Calcutta, dans trois bateaux pour éviter les risques. Malheureusement, elles arrivent pourries et inexploitables. Ce qui le conduit à prendre deux décisions. D’une, il va également récupérer des boutures. De deux, il va faire un tour au service équipement.
« Oui ? Laissez-moi deviner, vous voulez un truc qui explose ? »
Il se trouve qu’un autre botaniste, Nathaniel Ward, a mis au point des serres portatives, également appelées caisses de Ward.
« Et si vous appuyez trois fois sur la poignée… »
Muni de ce matériel, Fortune récupère tout ce dont il a besoin. En février 1851, il quitte ainsi Shanghai avec 16 caisses/serres qui contiennent près de 13 000 plants de thé, ainsi que des fermiers spécialisés dans la culture du thé noir (pas dans les caisses, les fermiers). Tout ce petit monde fait voile vers Calcutta, puis les terrains de l’East India Company dans l’Himalaya. En 1856, la première plantation de thé est développée à Darjeeling, au pied des montagnes. A noter que Fortune continue à voyager en Chine et au Japon entre 1853 et 1862, et qu’il en rapporte au total plus de 120 essences.
- Et ça marche, le thé indien ?
- Que oui. En une génération, la production indienne dépasse celle de la Chine. La Chine est d’autant mois au bout de ses peines que les Néerlandais et Américains font globalement la même chose, et développent également leur propre filière. La production chinoise mettra près d’un siècle à s’en remettre, soit pas avant les années 1950.
- Donc si je résume, la Chine perd son monopole sur le thé à peu près au moment où elle doit accepter de légaliser l’opium et de laisser sa population en fumer massivement.
- C’est ça. Une bonne période pour eux. Je ne dis pas que ça excuse tout, mais si on veut vraiment discuter propriété intellectuelle et espionnage industriel avec eux, faut peut-être pas trop faire les malins.