Où l'on découvre que la vie de l'auteur Robinson Crusoé est digne d'un roman au moins aussi remarquable.
- Bon, hé, on va peut-être y aller au bout d’un moment non ?
- …
- Je ne dis pas que c’est pas joli, hein, mais bon...
- L’horizon lointain et contrasté où les dernières flammes du jour se noient dans les tumultes de l’océan en incendiant les nuées chaotiques, la falaise fière et orgueilleuse, battue par les vents déchaînés.
- Précisément, je tiens à insister sur les vents déchaînés.
- …
- On se pèle bordel ! Faudrait rentrer là.
- Encore un instant.
-Mais quoi à la fin ?!
- Je contemple. Je pense à la postérité.
- C’est pas possible devant un bon feu de cheminée ?
- Pfff, philistin.
- Bon écoute Chateaubriand, personnellement je n’associe pas postérité et bronchite, alors moi j’y vais.
- Ca ne te travaille quand même pas un petit peu ?
- Quoi donc ?
- De savoir pour quelles raisons on se souviendra de toi.
- Tu sais, après bien avoir réfléchi sur mes actions passées, je suis un grand partisan du droit à l’oubli.
- Oui, évidemment, je comprends. Ca et la prescription. Mais reconnais que c’est quand même amusant de se dire que si postérité il y a, elle peut être liée à ce qui, du vivant de la personne, n’était qu’un aspect mineur, ou tardif. Et qui vient néanmoins éclipser tout ce qui a précédé, quand bien même c’était beaucoup plus hors du commun. Imagine, tu mènes une vie trépidante aux marges du pouvoir, qui mêle politique, intrigue, et secrets, et au final plus tard on se souvient de toi pour un roman que tu as pondu à près de 60 ans.
- Ca peut arriver ça ?
- Totalement.
Oui mais non. Déjà faut que le bouquin soit bon, quand même.
- Tu penses à quelqu'un en particulier ?
- Solomon Waryman.
- Mmm, connais pas.
- William Bond.
- Pas mieux.
- J’imagine qu’Harry Freeman ou Miranda Meanwell ne te disent rien non plus.
- Disons que je ne m’en souviens pas plus pour des livres que pour autre chose.
- C’est normal. Essayons-en un autre : Daniel Defoe.
- Ah ben oui, c’est tout de suite mieux. Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé.
- Exactement. L’un des tout premiers grands d’aventure en langue anglaise, connu à travers le monde, aujourd'hui encore après plusieurs siècles.
- D’accord, je vois, on va partir sur l’histoire derrière l’histoire, la personne avant le personnage, autrement dit la vie du vrai Robinson qui a inspiré Defoe.
- Non non, pas du tout. L’idée est plutôt que la vie de Daniel Defoe lui-même, avant qu’il prenne la plume pour raconter son histoire de naufragé, fait de lui un personnage de roman dont les aventures absolument réelles sont à mon avis bien plus intéressantes que celles d’un type qui, bon, s’est retrouvé coincé à la plage pendant des années.
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