Où l'on revient sur un cyclone qui a littéralement changé la face d'un continent, et du monde. Mais dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler, alors que ce n'est franchement pas très vieux.
- Hey, regarde, il est magnifique non ?
- Qu’est-ce qui est magnifique ?
- Là, le papillon.
- Whoah, hey, attention !
- Quoi ?!
- Mais ne reste pas là !
- Qu’est-ce qui te prend ?
- Mais c’est vachement dangereux ces bestioles, t’es inconscient !
- Le…le papillon est vachement dangereux ? C’est une espèce venimeuse, il vient d’Australie ?
- Euh, non, pas que je sache. Pas besoin de ça.
- Alors écoute, sans prétendre être un entomologiste chevronné et encore moins un spécialiste des lépidoptères, je vois pas bien comment un simple papillon peut représenter un danger.
Oui, mais elle est gentille.
- C’est pénible, t’es jamais au courant de rien.
- Là j’ai manifestement raté un truc, en effet.
- Eh ben les papillons c’est extrêmement dangereux, parce qu’ils peuvent provoquer des cyclones.
- Ha, d’accord…
- Genre ton petit nympahlis polychloros, là, il bat un coup des ailes, et hop, la destruction s’abat sur le Japon, tu vois.
- Oui, alors…
- Les scientifiques appellent ça l’effet papillon, justement.
- C’est pas exact…
- C’est une espèce de superpouvoir qu’ils sont, ces petits saligauds.
- Tu veux bien me laisser en placer une ? Alors non. C’est une image. Une façon de dire que dans un système très complexe dont l’évolution est extraordinairement difficile, voire impossible, à prévoir, une variation initiale mineure peut au bout d’une chaîne longue et très compliquée avoir des conséquences sans commune mesure avec ce petit événement de départ. D’où l’idée qu’un battement d’aile de papillon pourrait déclencher une tempête à l’autre bout de la planète.
- Parce que les systèmes météo sont d’une complexité difficilement imaginable.
- Précisément.
- Et que quand bien même on connaîtrait précisément l’ensemble des variables qui les composent à un moment donné, ce qui semble largement irréaliste, en vertu de la théorie du chaos on ne serait pour autant pas en mesure de prévoir l’évolution au-delà d’un horizon court.
- C’est ça.
- Donc tu ne peux pas formellement exclure qu’un battement d’aile de papillon provoque une tempête.
- Je te dis que c’est une image !
- Je pense que tu relaies la propagande de Big Papillon.
- Cette mauvaise foi…je suis à la fois consterné et admiratif. Et je te dis ça alors que je reconnais volontiers le caractère fascinant de l’idée. Imaginer qu’un papillon a pu provoquer une des pires catastrophes humanitaires de l’histoire, la naissance d’un pays, peut-être un génocide, une guerre, voire une crise grave de la Guerre Froide…
- Euh, non, on a dit une tempête. Un gros coup de vent.
- Oui oui, c’est bien ce que je dis.
- Une tempête qui aurait provoqué tout ça ?
- Absolument, le cyclone de novembre 1970.
- Connais pas.
- Eh ben pourtant, s’il y en a bien un qui a eu des conséquences considérables, c’est celui-là.
- Je t’écoute.
- On est le 8 novembre 1970, et un cyclone se forme dans le Golfe du Bengale. C’est assez classique. Avec des vents supérieurs à 150 km/h, il est classé en catégorie 4 sur 5. C’est gros, c’est très sérieux, mais ce n’est pas non plus la tempête du siècle. Le système, qui n’a pas de nom parce qu’à l’époque on ne les baptisait pas, se met à remonter vers le nord-est, c’est-à-dire vers le…
- Je sais, Bangladesh !
- Non.
- Ah ben si, tu veux que je te montre une carte ?
- Ca ne sera pas nécessaire. Je te dis non parce qu’en 1970, le Bangladesh n’existe pas. Le territoire correspondant s’appelle le Pakistan de l’Est. En 1947, au moment d’abandonner l’ensemble qui constituait l’Inde impériale, les Britanniques décident d’adopter une logique religieuse, c’est-à-dire de constituer des pays plus ou moins cohérents confessionnellement parlant. Comme tu avais des populations hindouistes, musulmanes, et bouddhistes, tu te retrouves donc avec respectivement l’Inde, le Pakistan, et la Birmanie. On pourrait arguer que c’est une logique qui en vaut une autre, mouais, mais le problème est que tous les pratiquants d’une religion donnée ne se retrouvent pas nécessairement au même endroit. Il y a deux territoires qui sont identifiés comme peuplés principalement par des musulmans, mais la population majoritairement hindouiste se trouve entre eux.
- Ca va être difficile de tracer ces frontières avec ça.
- Pas du tout, il suffit d’avoir la cartographie créative. Le Pakistan, le pays dévolu aux musulmans, est composé de deux territoires séparés, sans aucun contact physique entre eux, et distants d’environ 1 700 km.
Voilà ce qui arrive quand vous demandez à des gens qui roulent à gauche de dessiner des frontières.
Par conséquent, notre cyclone fait route vers le Pakistan oriental. Le 10 novembre, les vents atteignent 185 km/h alors qu’il est en vue des premières îles de la côte. Le cyclone atteint cette dernière dans la nuit du 11, et frappe de plein fouet le Pakistan de l’Est le 12 novembre, avec des bourrasques mesurées à plus de 200 km/h.
- Bon ben tous aux abris.
- Si seulement. Puisque tu as l’air de connaître, qu’est-ce que tu peux me dire sur la géographie de ce territoire, qu’on peut par facilité appeler bengali ?
- Eh bien il correspond essentiellement au delta du Gange après la confluence avec le Brahmapoutre, raison pour laquelle on parle aussi du delta du Gange-Brahmapoutre, ou plus simplement du delta du Bengale. C’est l’un des plus fertiles au monde.
- Tout juste. Et par conséquent l’un des plus peuplés. Mais c’est aussi un des plus exposés qui soient à une tempête de ce type. Parce qu’un delta, par définition, c’est plutôt plat et très arrosé. Là non seulement il se prend un cyclone plein fer, mais en plus ce dernier arrive avec la marée haute et la pleine lune. Toutes les conditions sont réunies pour que l’effet soit maximal.
- Eh ben heureusement qu’on est en 1970 et qu’on les moyens de voir venir ce genre de choses et de lancer des alertes pour que tout le monde se mette à l’abri.
- Alors, non. Enfin si, tu as raison, on a les moyens et ils sont en place, mais non quand même. Le secteur de l’Océan Indien est notamment surveillé par le tout récent satellite météo ITOS 1, lancé en janvier 70, qui permet entre autres de disposer de photos infrarouges de grande qualité.
- Entre autres ? C'est-à-dire ?
- C'est-à-dire qu’il y a aussi des caméras en lumière visible, des mesures de chaleur, et des instruments de mesure des protons solaires, si tu veux tout savoir. Tu es content ?
- Je savais bien que l’ITOS 1 mesurait les protons solaires, ne cherche pas à m’entourlouper.
- Bref, il prend des clichés qui permettent de savoir que la côte bengalie va boire la tasse.
« Bravo madame, c’est un cyclone. »
Mais, on est en 1970. Ce sont des photos. Il faut les développer, et les envoyer au centre de surveillance météo. Par courrier. Postal. Le Centre national des ouragans de Miami reçoit ainsi des clichés qui permettent de très bien voir un cyclone massif se diriger vers le delta du Gange, et de laisser présager des dégâts potentiellement cataclysmiques. Dans sa boîte aux lettres, le 19 novembre. Il faut dire aussi que le centre de Miami, assez logiquement, avait pour mission de suivre prioritairement les menaces susceptibles de frapper le sol américain au sens large.
- Attends un peu. C’est raté pour la surveillance météo, d’accord. Mais il y a aussi des stations et des moyens locaux, non ? Tu as dit qu’on avait la vitesse du vent, par exemple, donc il y a des gens sur place qui peuvent donner l’alerte.
- En effet. Au niveau local, les météorologistes disposent aussi de moyens de détection, notamment des radars. Le problème est que le système de prévention venait d’être mis à jour. Par conséquent, quand les alertes arrivent, elles sont nouvelles, jamais entendues, personne ne sait bien à quoi elles correspondent. On envoie le message « Rouge 4 », qui correspond à une alerte rouge, pour une tempête de catégorie 4. Mais c’est la nouvelle terminologie, jusque-là jamais utilisée. Ceux qui l’entendent ne savent pas ce que signifie un Rouge 4. En fait, ils avaient l’habitude d’utiliser une échelle graduée de 1 à 10, donc spontanément une alerte de niveau 4 n’a pas particulièrement inquiété. Par conséquent, on ne lance pas d’évacuation ni de mise à l’abri. Alors qu’une alerte Rouge signifie : destruction catastrophique imminente, se mettre en hauteur immédiatement.
Testez vos systèmes.
- Si je résume, il n’y a pas d’alerte depuis les Etats-Unis, et celle qui est donnée sur place n’est pas perçue à la hauteur du danger.
- C’est ça. Et entre les deux, c’est pas mieux.
- C’est quoi entre les deux ?
- C’est le service météo national pakistanais, basé à l’Ouest. Comme le centre de Miami avait été missionné pour mettre en place un système de surveillance trois ans plus tôt par la Banque Mondiale, cette dernière l’a par la suite mandaté pour mener une enquête. Il en ressort que le service météo central a bien identifié et signalé la menace. Le Pakistan avait en effet aussi accès aux images ITOS. Mais pour que les autorités de l’Est lancent une alerte, il leur faut l’autorisation de l’Ouest. Or elle n’est jamais venue.
- Mais enfin pourquoi ?
- On va y revenir, mais en attendant les habitants du delta du Gange ont au mieux eu vent…enfin ils ont entendu une alerte qu’ils ne comprennent pas bien mais qui n’a pas l’air alarmante.
- Ben non, 4 sur 10.
- Sur ce, la tempête débarque dans les conditions que j’ai évoquées. Elle submerge une zone peuplée par plus d’un demi-million de personnes en une nuit. Des pointes à plus de 220 km/h sont enregistrées, et le cyclone envoie une vague de près d’une dizaine de mètres de haut qui remonte le delta. Les rapports indiquent que la population de plusieurs îles côtières est intégralement balayée et noyée. Il n’y a aucun survivant sur les 13 îles autour du port de Chittagong. Dont celle de Bhola, l’une des plus touchées et qui donne son nom au cyclone. Dans le district de Tazumuddin, 45 % de la population sont tués, soit 167 000 personnes.
- Oh p…
- Pour le dire simplement, ce cyclone reste à ce jour le plus mortel connu, et l’une des pires catastrophes humanitaires enregistrées. Il a fait au moins 300 000 morts, peut-être jusqu’à 500 000. 85 % des habitations sont détruites, et en tout 3,6 millions de personnes sont affectées par la catastrophe. En plus, 65 % des capacités de pêche (bateau et pêcheurs eux-mêmes) sont détruites, dans une région où le poisson représente 80 % des apports en protéines. Sachant que l’agriculture n’est pas beaucoup mieux lotie, avec près de 300 000 têtes de bétail et des moissons d’une valeur de 63 millions de dollars perdues.
C’est pas mieux en dézoomant.
- Donc il y a les morts, et ceux qui vont mourir de faim.
- C’est à peu près ça.
- J’imagine que les gens ne restent pas les bras croisés.
- Eh ben malheureusement… Il faut revenir un peu sur la situation du Pakistan à ce moment.
- La situation c’est qu’il est sous l’eau.
- Non. Enfin en partie. Depuis 1947, le pays a eu une histoire mouvementée. Déjà il a d’emblée été en guerre contre l’Inde. Ensuite, le pouvoir est concentré dans la partie Ouest. Ca peut sembler logique quand on regarde la carte, puisque la partie occidentale est la plus grosse, mais ce n’est pas la plus peuplée. L’Est, avec son delta comme on l’a dit très densément habité, regroupe la majorité de la population. En 1970, ce sont 60 % des Pakistanais qui vivent dans la partie bengalie, soit 75 millions de personnes contre 55 millions e l’autre côté de l’Inde. Mais la capitale et les institutions sont à l’ouest. Globalement, la partie occidentale exploite économiquement l’autre, ce qui crée depuis le départ un certain ressentiment.
- Ca peut se comprendre. Cela dit, si les Bengalis sont majoritaires et que le régime est démocratique, ils doivent pouvoir récupérer le pouvoir.
- Plusieurs premiers ministres de l’Est sont désignés, mais promptement déposés par les forces politiques de l’Ouest, et l’armée prend le pouvoir en octobre 58, sous l’autorité du général Ayub Khan. Et elle le garde. En mars 69, et après une deuxième guerre contre l’Inde en 1965, un autre général prend le relais, Yahya Khan. En passant, tous les généraux pakistanais dont il est question dans cette histoire s’appellent Khan, mais pour faire simple à partir de maintenant quand je dis Khan je parle de celui-là, Yahya, chef de l’Etat au moment du cyclone.
- Compris. Il s’appelle Khan, c’est le chef, c’est facile à suivre.
- Khan a entre autres deux grands objectifs.
Un par sourcil.
D’abord, il veut faire du Pakistan un pays qui compte sur la scène mondiale. Il s’attache donc à développer des relations avec la Chine et les Etats-Unis, puis s’efforce de faire l’intermédiaire entre eux. On rappelle qu’à l’époque, même si elles sont toutes les deux officiellement sœurs dans le communisme, la Chine et l’URSS ne s’entendent pas particulièrement bien, ce genre de chose est donc tout à fait possible. Khan joue ainsi un rôle non négligeable pour permettre le fameux voyage de Nixon à Pékin en 1972.
Le fait d’être un sosie officiel de Brejnev l’a sans doute un peu aidé.
- Donc si le Pakistan est plutôt l’allié des Etats-Unis et de la Chine, j’imagine que l’URSS est très amicale vis-à-vis de l’Inde ?
- Tu as tout bon. Ce qui fait que l’Inde, qui de toute évidence a des relations difficiles avec le Pakistan, connaît aussi des tensions avec la Chine. Il y a tout plein de problèmes territoriaux entre ces trois-là.
- D’accord. Et le deuxième objectif de Khan ?
- Il voudrait rendre le pouvoir aux civils. Par conséquent, le Pakistan a prévu de tenir en décembre 1970 ses premières élections libres et régulières depuis un moment. Des élections pour les assemblées aussi bien provinciales que nationales.
- Et c’est donc un mois avant que la partie orientale du pays se prend un cyclone d’une ampleur biblique.
- Exactement. Et pour dire les choses de façon atrocement prosaïque, ce cyclone représente une très belle opportunité pour Khan.
- Opportunité de quoi ?
- Khan a un favori pour le futur chef du gouvernement, Zulfikar Ali Bhutto, un homme politique de l’Ouest qui a été ministre il y a quelques années. Bhutto et son parti ont de bonnes chances de remporter la majorité des votes du Pakistan occidental. Mais à l’Est, c’est plus compliqué. En raison de sa situation, cette partie du pays éprouve un certain ressentiment vis-à-vis de l’Ouest, qui est exploité par Sheikh Mujibur Rahman, leader du parti Awami, indépendantiste et opposé à Khan.
- Donc l’opposition à Khan est plutôt à l’Est. Et Sheikh voudrait devenir calife à la place du Khan.
- C’est ça. En outre en raison de la répartition démographique, il y a plus de députés à élire au Pakistan oriental. Est-ce que tu vois où je veux en venir ?
- Je…non…non, quand même pas ?
- Ben si. Une catastrophe dans la partie Est qui raierait un maximum de monde des listes électorales aurait tendance à arranger Khan.
- Mais enfin c’est tout bonnement épouvantable !
- Je suis d’accord. Tu te souviens l’enquête menée par le centre météo de Miami sur le gros raté du système d’alerte ?
- Oui.
- Elle relève donc que le danger a été identifié à l’Ouest, mais que l’alerte n’a pas été transmise à l’Est. Il y avait certes un fonctionnement bureaucratique pas optimal qui pouvait créer ce genre de délai, mais lors des échanges entre l’enquêteur américain et ses interlocuteurs, un général lui explique froidement que le cyclone a réglé un demi-million de problèmes pour le Pakistan.
- Bordel.
- Et en admettant que c’est uniquement le point de vue ignoble de l’officier en question, l’organisation des secours après la catastrophe laisse apparaître un manque certain de bonne volonté. Le lendemain de la tempête, le gouvernement central envoie trois navires militaires et un bateau-hôpital. Dans les 10 jours qui suivent le 12 novembre, un transporteur et trois avions sont dépêchés en Pakistan de l’Est.
- C’est…pas beaucoup pour des centaines de milliers de victimes qui n’ont plus de maison ni rien à bouffer.
- Non. L’Inde propose de l’aide, mais le gouvernement d’Islamabad refuse qu’elle soit transportée par les airs, ça doit passer par la route. Dans le même temps, il explique qu’il ne peut pas envoyer des hélicos dans la mesure où l’Inde refuse l’autorisation de survoler son territoire. Ce que les autorités de Dehli contestent. En tout, le gouvernement central ne déploie qu’un seul hélico.
- Ils se foutent du monde, non ?
- On est en droit de le penser. D’ailleurs, une semaine après la catastrophe, Khan reconnait que le gouvernement a connu des lacunes et commis des erreurs dans sa gestion des secours, en raison d’un manque de compréhension sur l’ampleur des dégâts.
- On dirait, oui.
- Et dans la foulée il annonce en outre que les élections générales prévues le 7 décembre ne seront pas reportées. Au plus il y aura quelques délais pour les districts les plus sévèrement touchés. Khan arrive à Dacca, la capitale de l’Est, pour prendre la tête des opérations de secours le 24 novembre. L’ambiance n’est pas franchement chaleureuse.
- Sans blague.
- Plusieurs élus du Pakistan oriental critiquent vertement le gouvernement central. Le 19 novembre, une manifestation est organisée à Dacca contre l’inaction gouvernementale. Le 22, plusieurs députés accusent le pouvoir central de grave négligence et d’indifférence face à la situation. On accuse Khan de limiter les secours, et de minimiser la gravité de la catastrophe dans les rapports et communications auprès du Pakistan et du reste du monde. Sheikh Mujibur Rahman compare les dégâts du cyclone à un holocauste, et accuse le gouvernement d’une négligence criminelle.
- On dirait qu’il a un peu raison, mais en même temps je n’y suis pas.
- Non, mais dans les semaines et mois qui suivent, les journalistes internationaux sur place soulignent l’insuffisance et l’inefficacité des secours gouvernementaux, tandis que les autorités centrales assurent au contraire que les opérations d’aide se déroulent bien. En revanche il y a quelque chose qui ne se passe pas bien du tout, au moins de leur point de vue.
- Quoi donc ?
- Ben les élections du 7 décembre. Les Pakistanais de l’Est votent massivement pour les indépendantistes de Rahman, qui s’est démené après la catastrophe pour organiser et distribuer des secours.
- C’est un raz-de…hum, bref.
- Exactement. Le parti Awami remporte 167 des 169 sièges de député du Pakistan oriental, tandis que Bhutto gagne la plupart de ceux de l’Ouest. Cependant le Parlement compte 313 sièges, et l’Awami dispose donc de la majorité absolue tout seul, ce qui assure à Rahman le poste de premier ministre. Bhutto n’est pas d’accord, et propose de désigner deux premiers ministres, un pour chaque territoire.
« Et on dirait que celui qui ressemble à Fabius a plus de pouvoir. »
« N’importe quoi, les Pakistanais préfèrent Groucho Marx. »
Khan reste lui président général. Les trois hommes discutent, ne tombent pas d’accord, et Rahman appelle à une grève générale à l’Est, où la contestation monte.
- Ca se comprend.
- Oui, et l’armée réagit comme tu peux l’imaginer, c'est-à-dire en se chargeant du maintien de l’ordre. Ce qui ne calme pas les Bengalis. Alors que la convocation de l’assemblée nationale est programmée le 25 mars, au début du mois Rahman pose plusieurs conditions pour qu’elle se tienne, dont la levée de la loi martiale et le retour des forces armées dans leurs casernes, une enquête sur la gestion de la catastrophe de Bhola, et un transfert immédiat du pouvoir aux représentants élus.
- Je doute que Khan accepte.
- Non, dans les jours qui suivent Islamabad envoie vers l’Est des soldats en civil qui empruntent des vols commerciaux réquisitionnés. A l’Est, certains régiments refusent leurs ordres de tirer sur des manifestants, et des mutineries commencent parmi les troupes.
- Ah oui, quand même on en est là. L’armée a reçu l’ordre de tirer sur les manifestants.
- C’est à partir de là que les choses tournent mal, et je le dis en étant conscient qu’on parle d’un pays qui vient de connaître le pire cyclone de l’histoire. Le 25 mars, Khan lance l’opération Searchlight. Une opération de « pacification ».
- Je crains le pire.
- C’est justifié. Les journalistes étrangers sont expulsés, et des opérations sont menées contre les commissariats du Pakistan oriental pour les faire rentrer dans le rang. Le lendemain, le 26 mars, Mujibur Rahman déclare l’indépendance du Pakistan oriental, sous le nom de Bangladesh. Il est arrêté dans la foulée, et condamné à mort, mais l’exécution est reportée à plusieurs reprises.
- J’imagine que ça ne calme pas les choses.
- Pas vraiment. Les manifestations et protestations se poursuivent, de même que les mutineries et défections dans les forces armées. Les déserteurs, mutins, et partisans de l’indépendance en général constituent la Mukti Bahini, l’armée de libération.
- Je ne sais pas si on peut vraiment la qualifier de civile, mais c’est la guerre.
- Effectivement. Côté pakistanais, des exactions sont menées par l’armée, ainsi que des milices de supplétifs. Les officiers de l’armée bengalis sont exécutés. Pareil pour les leaders étudiants, avec des résidences universitaires entières qui sont passées au peloton. Même chose pour les leaders politiques, et les hommes en âge de se battre de manière générale.
- Mais… y’a un nom pour ça.
- Qu’on peut retrouver dans les télégrammes diplomatiques américains, qui parlent de génocide et génocide ciblé. Le terme n’est pas validé par tous ceux qui ont étudié le sujet, mais il y a eu des massacres de masse et assassinats de grande ampleur, c’est certain. Auxquels il faut ajouter une campagne de viols organisée et délibérée, et approuvée par certaines autorités religieuses pakistanaises, qui touche plusieurs centaines de milliers de femmes bengalies. En l’espace de deux mois, il y a ainsi eu au moins 300 000 morts, avec des estimations qui dépassent le million. Qui le dépassent de beaucoup, puisqu’on monte jusqu’à 3 millions. C’est le chiffre retenu dans l’histoire officielle du Bangladesh, qui reprend l’idée d’un génocide. De son côté, le Pakistan reconnaît 26 000 morts.
- C’est marrant, en général les organisateurs ont plutôt tendance à exagérer la participation.
- Sont timides. Cela étant on a une déclaration attestée de Khan, qui a dit : tuez-en 3 millions, les survivants nous mangeront dans la main. Donc je pense qu’il y a un des deux chiffres qui est beaucoup plus proche de la réalité. Sachant que comme pour le cyclone, il y a aussi eu beaucoup de morts de faim, y compris dans les mois qui ont suivi le conflit. Sans parler des près de 30 millions de Bengalis qui auraient été déplacés, et des 10 millions qui se réfugient en Inde.
- Attends, une minute quand même. On parle d’un enchaînement cyclone et massacre qui fait au moins près d’un million de morts en quelques mois, dans les années 70, et je n’en ai jamais entendu parler. Comment ?
- Ben pour l’un comme pour l’autre, le Pakistan ne fait pas particulièrement de publicité, au contraire. C’est plutôt l’embargo sur l’information. En plus au plan international la grosse actualité c’est encore la guerre du Vietnam. Tu as néanmoins quelques échos en juin 71, quand un journaliste pakistanais qui avait été embarqué avec les troupes pour réaliser des reportages favorables aux autorités (de l’Ouest) fuit vers la Grande-Bretagne et fait au contraire le récit de tout ça. Cette publication joue un rôle dans la décision de l’Inde d’intervenir.
- Ah, l’Inde s’en mêle ?
- Entre le fait qu’il s’agit d’une partie du territoire de son ennemi héréditaire qui cherche à gagner son indépendance, les millions de réfugiés qui arrivent chez elle, et peut-être après tout un authentique souci pour la libre détermination des peuples ou le souhait qu’ils ne se fassent pas massacrer, oui, l’Inde s’en mêle. Elle soutient, arme, et entraine l’armée de libération, aussi bien pour la guerre régulière que pour la guérilla.
- Je suis sûr que le Pakistan le prend bien.
- Evidemment, et il voudrait lui faire comprendre qu’elle devrait s’occuper de ses affaires. Alors le 3 décembre, les forces aériennes pakistanaises mènent une attaque préventive sur des bases de l’armée de l’air indienne, afin de neutraliser cette dernière et de lui faire passer un message, sur le modèle de l’offensive israélienne pendant la guerre des Six Jours. Ce qui donne à Gandhi l’argument idéal pour partir en guerre.
- Whoah, attends, Gandhi ? En guerre ?!
Oh oui. Ceux qui savent savent.
- Tu te calmes et tu révises tes dates. On parle d’Indira Gandhi, fille de Nehru et première ministre de l’Inde à l’époque. Et accessoirement membre du « club des premières ministres qui partent en guerre parce que c’est quoi ces clichés sexistes comme quoi on est censées être gentilles et douces tu vas voir ta gueule », avec Golda Meir et la Méchante Sorcière de l’Ouest.
- De l’Ouest de la Manche ?
- Celle-là même.
- Et ça marche, ça calme l’Inde ?
- Pas vraiment. L’Inde et le Pakistan reconnaissent publiquement l’existence d’un état de guerre entre eux, même s’il n’y a aucune déclaration formelle, et Dehli rentre de plain-pied dans le conflit. Trois corps d’armée indiens rejoignent les forces bengalies, tandis que l’armée de l’air indienne prend rapidement le contrôle de l’espace aérien bangladais et que la flotte se met en branle. L’Inde parvient ainsi à frapper puis à bloquer le port de Karachi. Et c’est la 3e guerre indo-pakistanaise en moins de 25 ans, histoire de harder le rythme.
- Oulah mais…on a dit que le Pakistan était allié des Etats-Unis et de la Chine ?
- Exact.
- Tandis que l’Inde est proche de l’URSS ?
- Tout à fait, elle est derrière l’Inde et les Bengalis, et s’engage à soutenir l’Inde si une confrontation avec les Etats-Unis et/ou la Chine se profilait. Un traité d’amitié indo-soviétique est même signé en août 71.
- Ca pourrait finir en nouvelle guerre par procuration entre les deux superpuissances ça.
- Absolument. D’autant que Nixon trouve Rahman un tout petit trop porté sur les questions sociales, si tu vois ce que je veux dire. Il va même jusqu’à demander à la Chine d’accroître son soutien à Khan, puis le 10 décembre de placer des troupes à la frontière avec l’Inde.
- Ah ben oui, bien, impliquons aussi la Chine, tiens. Ca fera jamais que trois puissances nucléaires.
- Et en passant trois membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui explique pourquoi cette dernière est essentiellement paralysée et ne peut rien faire, comme souvent dans de telles circonstances. Heureusement, la Chine ne suit pas les préconisations de Nixon et met plutôt tous ses efforts sur la promotion d’un cessez-le-feu.
- C’est déjà ça.
- Le 8 décembre, les Etats-Unis décident d’envoyer un groupe naval, la force 74, dans le Golfe du Bengale alors que la situation tourne au détriment du Pakistan. Ce groupe et constitué autour de l’USS Enterprise.
- Ha, plein feu sur les déflecteurs avant monsieur Sulu ! !
- Non, le porte-avions. Qui dispose néanmoins de capacités d’attaque nucléaire, et pas qu’un peu. Officiellement, la mission est de soutenir les opérations d’évacuation de civils et étrangers à Dacca et plus généralement au Bangladesh, qui sont effectivement en cours. Mais en fait il s’agit plus vraisemblablement de mobiliser et mettre en alerte une partie des forces indiennes, réduisant ainsi la pression qu’elles exercent sur le Golfe du Bengale et les troupes pakistanaises. Et au-delà de décourager l’Inde de tenter de profiter de la perte probable du Bangladesh pour aller plus loin et infliger une défaite encore plus grave au Pakistan, ou occuper le Bangladesh.
- Enfin c’est quand même un rien menaçant.
- C’est exactement la conclusion que tire Delhi. L’Inde dénonce une menace nucléaire. Et en réaction, l’URSS dépêche également un groupe, qui inclut lui des sous-marins d’attaque.
- D’attaque, mais d’attaque…
- Nucléaire oui.
- Bordel, faites pas les cons les gars.
« Nan, on va juste jouer un peu. »
- Ecoute, il y a de quoi s’inquiéter un petit peu. Le détachement US débouche dans le Golfe du Bengale le 15 décembre, soit 3 jours après la fin de toutes les opérations d’évacuation de Dacca. On peut donc raisonnablement en conclure que ce n’était pas vraiment sa mission principale. Pour ce qui est des Soviétiques, l’ambassadeur en Inde donne l’assurance que le détachement soviétique ne laissera pas la force 74 intervenir. Cependant le groupe soviétique arrive dans le Golfe le 18 décembre.
- Et donc ? C’est une semaine avant Noël, donc tout le monde est d’accord pour une trêve ?
- En quelque sorte. Les forces indépendantistes bengalies prennent Dacca, ce qui pousse le Pakistan à admettre sa défaite le 16 décembre 71. Et évite ainsi que ça puisse aller plus loin. Bon, on peut raisonnablement considérer qu’il s’agissait pour les Etats-Unis comme l’URSS plutôt d’une démonstration de force et d’une volonté d’inviter tout le monde ne pas se laisser emporter, sans véritable volonté d’aller plus loin.
- Mais bon, une démonstration avec des capacités nucléaires.
- Oui, c’est aussi bien que le face-à-face n’ait pas eu lieu. Nixon et Kissinger prétendront par la suite que la Force 74 a empêché une invasion indienne au Pakistan. Quant à l’Inde, elle redoublera d’efforts pour développer ses propres armes nucléaires, ce qu’elle réussit en 74. Et en attendant, la République Populaire du Bangladesh est née, dans des circonstances heureuses et avec les Etats-Unis, l’URSS, et la Chine dans le rôle des marraines fées penchées sur le berceau. 93 000 soldats pakistanais se rendent, ce qui en fait la plus importante reddition depuis la Seconde Guerre. Le Pakistan accepte de reconnaître l’indépendance de la nouvelle nation, précisément contre le retour de ses prisonniers de guerre. Y compris 195 d’entre eux que le Bangladesh souhaitait initialement poursuivre pour crimes de guerre, voire pire.
- En effet, y’a peut-être deux-trois trucs à juger.
- Possible. Shiekh Mujibur Rahman est libéré, et prend la tête du nouveau gouvernement bangladais jusqu’en janvier 1974, puis devient président. Malheureusement pour lui, il est assassiné, et cela met un terme aux activités du tribunal spécial mis en place en 1973 pour juger les exactions et crimes de la guerre d’indépendance.
- C’est…frustrant.
- On recommence en 2009. Cette fois le tribunal poursuit une douzaine de personnes, et prononce une première condamnation à mort en 2013. Le fonctionnement du tribunal est critiqué par plusieurs organisations de défense des droits de l’homme et partis politiques qui étaient pourtant favorables à sa mise en place. Pour autant il y a en tout 7 exécutions pour viols, crimes de guerre, et actes de génocide.
- J’imagine que le Pakistan ne reconnaît pas le génocide pour autant.
- Non, même si la position est moins tranchée dans la société civile. Côté pakistanais, justement, Khan est viré et assigné à résidence après la défaite, et Bhutto prend la tête du gouvernement. Il est renversé par un coup d’Etat militaire et exécuté en 1979. Quelques années plus tard c’est sa fille qui reprend son parti puis devient première ministre en 1993.
- C’est beau les traditions familiales.
- Oui et non, elle est assassinée en 2007. Et ça ne s’arrête pas là, son propre frère est abattu par la police alors qu’elle était première ministre.
- Mais c’est vraiment une super-ambiance de fête aujourd'hui.
- Attends, je ne t’ai pas encore dit que le Bangladesh détenait aussi le record de la tornade la plus dévastatrice connue, qui l’a frappé en 1989. Aujourd'hui, le pays compte environ 171 millions d’habitants sur un territoire de 131 000 km², à peu près la taille de la Grèce qui en accueille moins de 11 millions.
- Y’a de la chaleur humaine.
- Oui, c’est un des pays les plus densément peuplés du monde, et c’est toujours essentiellement un delta à la merci de la moindre montée des eaux.
- Eh ben. Il était costaud et énervé ce papillon.