Kessel

Fertilité aux plantes

Où l'on parle à la fois de records de descendance un peu douteux, et à l'inverse de moyens divers utilisés depuis l'aube de l'humanité pour éviter d'avoir des bébés.

- Dis donc toi, tu m’as un peu mené en bateau.

- Tout à fait, oui, je me souviens même que c’était toi qui trépignais pour qu’on fasse du pédalo pendant les vacances.

- Mais, pfff, « trépignais », pas du tout.

- Je ne connais pas la définition exacte, mais je me souviens que tu t’es roulé par terre à un moment.

- Ca va, tous les enfants font ça.

- C’était l’été dernier.

- C’est pas le sujet ! Je voulais dire : tu m’as berné.

- Possible. J’ai pas grand mérite, cela dit.

- Non mais veux-tu bien cesser ? C’est vexant à la fin. Moi je suis venu, innocemment, te demander des conseils sur les moyens de redresser la natalité, et j’ai eu droit à un exposé sur la politique de reproduction nazie qui s’est fini dans des camps d’extermination pour enfants. Je ne te remercie pas.

- Pardon. Tu voulais qu’on reparte des fleurs et des abeilles ?

- Y’a peut-être un juste milieu ?

- Je peux te faire une présentation détaillée non seulement des prestations de la Caisse Nationale des Allocations Familiales, mais également de l’organisation de son réseau territorial et des clés de répartition utilisées par l’Urssaf et l’ACOSS…oh, je te parle !

- Pardon, j’ai piqué du nez.

Non non, c’est pas important, juste la Sécu. Trois fois rien.Non non, c’est pas important, juste la Sécu. Trois fois rien.

- D’accord, j’ai ce qu’il te faut : peut-être la solution est-elle de trouver des super-reproducteurs ?

- Voilà, ça me plait ça.

- Je suis surpris. Bon, ai-je besoin de revenir sur les prodigieuses descendances de certains grands conquérants ?

- Non. Enfin je ne suis jamais contre pour le plaisir, mais ce n’est pas nécessaire.

- Tu n’auras cependant pas manqué de remarquer que Gengis Khan comme Nurhaci étaient des individus mâles, or ce n’est pas là que repose le nœud du problème. Et faisons comme si je n’avais pas employé ce terme. Quand on parle de taux de fécondité, il est en général question du nombre d’enfants par femme, parce que c’est bien à leur niveau que ce situe le goulot d’étrang…ok, ce sujet est un véritable champ de mines lexical.

- Tu veux dire que pour avoir un effet réellement significatif sur la natalité globale il faut augmenter le nombre d’enfants par femme parce que s’il n’y a pas vraiment de limite au nombre de gamins que peut avoir un homme ça n’est pas pertinent au plan démographique s’il les conçoit avec autant de mères différentes alors qu’à l’inverse si chaque femme procrée plusieurs fois on est certain que la population augmente quand bien même le nombre de pères serait limité.

- Précisément.

- De rien.

- Ce qui nous amène à l’histoire de Feodor Vassilyev. Ou sa légende, c’est selon.

- Je ne prétends pas être russophone, mais sauf erreur Feodor c’est un prénom masculin.

- Tout à fait, mais ne t’inquiète pas on va parler de madame. Feodor était effectivement sujet russe. Pour être exact, c’était un paysan de la région de Shuya, ou Chouïa, qui a vécu entre 1707 et 1782.

A ne pas confondre avec Fiodor Vassiliev, peintre, qui aurait également été très sollicité pour soutenir la natalité russe.A ne pas confondre avec Fiodor Vassiliev, peintre, qui aurait également été très sollicité pour soutenir la natalité russe.

Et il est le père le plus prolifique connu, au sens documenté. Parce que l’état civil mongol du 13e siècle laisse un peu à désirer.

« On a mieux à faire que de tenir des registres ! »« On a mieux à faire que de tenir des registres ! »

A un âge qui n’est pas connu mais qui ne devait pas être bien avancé, Feodor épouse une demoiselle Valentina, qui prend par conséquent le nom de Vassilyeva. Et Valentina Vassilyeva, a donné naissance à…vas-y, dis un chiffre.

- Mmm…bon, j’ai entendu parler de mères contemporaines qui ont eu une quinzaine de moutards. Donc ça doit être plus que ça.

- C’est plus, je confirme.

- A côté de ça, on parle de la campagne russe du 18e siècle, chaque grossesse représente un risque significatif pour la mère et l’enfant. Sans même parler du temps que ça prend. Avec tout ça, je dirais…autour de 20 ?

- Ah non, plus.

- Plus de 20 ? Doux Jésus. Ben alors 30.

- Tu y es presque. Un peu plus de 30. Multiplié par deux.

- QUOI ?! Mais ça fait genre…

- 69. Valentina Vassilyeva a eu 69 enfants

- Non, mais, excuse-moi, comment elle a fait ?

- Alors…bon sang c’est embarrassant mais manifestement il faut en passer par là. Eh ben vois-tu quand un papa et une maman s’aiment très fort, le papa prend…

- Non, ça va merci, la partie conception je gère à peu près. Comment fait une femme pour avoir 69 enfants gamins pendant une grosse trentaine d’années de fertilité ?! Ca rentre pas.

- Non, ça sort, surtout.

- Arrête et réponds-moi.

- Eh bien vois-tu elle était également championne du monde des naissances multiples : 16 paires de jumeaux, 7 fois des triplés, et 4 quartets. Soit 27 grosses multiples.

- Attends…je pose 1 et je retiens 2…elle n’a eu que ça, des grosses multiples.

- En effet. Mais du coup elle n’a jamais passé que 20 ans et 4 mois enceinte. Voire moins, puisque la durée moyenne d’une grossesse est sensiblement moindre quand il commence à y avoir du monde à héberger : 39 à 41 semaines pour une livraison unique, 37 pour des jumeaux, 32 pour des triplés, et 30 pour des quadruplés. Au final, c’est très raisonnable.

- C’est pas du tout le terme que j’aurais employé.

- Moi non plus, à la réflexion. Mais tout ça pour dire qu’elle aurait très bien pu pondre toute sa petite armée avant 40 ans. Soit pendant la bonne période en termes de fertilité. Et je retire le « très bien ».

- Bon, attends, j’ai des questions.

- J’imagine bien. Tu te demandes si elle était aussi championne du monde du choix de prénoms, ou est-ce qu’au bout d’un moment elle s’est contentée de prendre au hasard dans le dictionnaire.

« Désolé madame, pour la prochaine livraison ce sera une année en Q. »« Désolé madame, pour la prochaine livraison ce sera une année en Q. »

- Euh, oui, mais je n’en étais pas encore là. Navré d’être morbide, mais admettons qu’il y ait eu 69 naissances, quel était le taux de perte ?

- Ah, oui. La mortalité périnatale et infantile. Eh bien figure-toi que, fait au moins aussi stupéfiant, non seulement Valentina a survécu à 27 grossesses et accouchements, tous multiples, en bénéficiant de tous les soins offerts par la technologie médicale de pointe de la campagne russe préindustrielle, mais en plus et au moins aussi remarquable, 67 de ses 69 marmots auraient survécu à l’enfance. Ce qui est à peine plus statistiquement probable que d’avoir naturellement 4 fois des quadruplés. Et pour en finir avec les prouesses, Valentina est néanmoins parvenu à l’âge de 76 ans.

- Après avoir passé 35 % de sa vie éveillée à changer des couches.

- Sachant que sa disparition permet à Feodor de se remarier.

- Laisse-moi deviner, il a eu des enfants avec sa nouvelle épouse ?

- Ben oui. Avec seulement 67 gosses, j’imagine qu’il n’était pas certain d’avoir une postérité. Alors qu’à raison de deux enfants par enfant, Vassilyev et sa première femme auraient aujourd'hui plus de 70 000 descendants directs.

- Ah oui, ça va vite. Si ça se trouve, c’était le projet de Vassilyev.

- Je me demande surtout s’il savait faire autre chose. Donc Feodor a encore eu 18 gamins avec sa seconde épouse. Soit, je te le donne en mille, six fois des jumeaux et deux fois des triplés. Alors que rappelons-le la capacité à avoir des grossesses multiples dépend de la mère, et non du père, et est rare. Il serait donc tombé deux fois de suite sur des femmes incapables d’avoir un seul enfant à la fois.

- Peut-être une particularité des femmes de la Shuya ?

- Ouais, ou peut-être l’histoire est-elle un « chouïa » exagérée.

- Ca vient de là ?

- Pas du tout, c’est de l’arabe. Mais ça pourrait parce que franchement quand on se pose pour y réfléchir, 69 gamins c’est un peu dur à avaler.

- Kronos approuve, mais je t’ai déjà parlé de tes problèmes de formulation. Dis-moi ce qui te reste sur l’estomac.

- Par où commencer ? Déjà, les chances de tomber enceinte diminuent après chaque grossesse, dans la mesure où c’est quand même éprouvant pour l’organisme. Imagine ce que le corps endure avec vingt-sept grossesses et accouchements. Multiples.

Valentina Vassilyeva à 31 ans.Valentina Vassilyeva à 31 ans.

Par ailleurs, tant qu’une femme allaite elle n’ovule plus et ne peut donc pas concevoir à nouveau.

- Elle avait peut-être une nourrice ?

- Alors déjà, j’ai tendance à penser qu’une seule n’aurait pas suffi. Ensuite, on parle d’un couple de paysans. Je peine un peu à imaginer qu’ils pouvaient se permettre de recourir à une, voire plusieurs, nourrice(s).

- Ecoute, moi je ne sais plus, on sort du cadre normal. Je veux dire, ils pouvaient quasiment confier une nouvelle ferme à chacune de leur portée.

- Ca se tient. Mais enfin en imaginant que la mère a quand même un minimum allaité chacun de ses enfants, ça devient à nouveau compliqué de faire rentrer 27 grossesses entre 18 et disons 45 ans. Et puis c’est quand même surtout le taux de survie qui est improbable. 67 sur 69, c’est totalement en dehors des statistiques. Encore plus pour des enfants qui comme on l’a dit naissent souvent avant terme, et sont donc plus fragiles. Et je ne reviens pas sur le fait que la mère elle-même aurait survécu à 27 accouchements de l’époque. Sachant je le répète qu’il y avait au moins deux bébés à chaque fois.

- Non, mais peut-être qu’en fait il y en avait encore plus et que le premier chiffre de 69 correspond à ceux qui ont déjà passé l’accouchement.

- Ouais, en fait elle a eu 5 à chaque fois. Non.

- En parlant de ça, justement, c’est crédible de n’avoir que des grossesses multiples, a fortiori quand on en a autant ?

- Alors, les grossesses multiples naturelles sont rares, et évidemment plus il y a d’enfants moins c’est fréquent. Mais le fait est qu’il y a des familles dans lesquelles elles sont plus fréquentes. Autrement dit, si une femme est par exemple portée à avoir des ovulations multiples, alors il y a des chances qu’elle connaisse plusieurs grossesses de groupe. Mais une fois encore : VINGT-SEPT de suite, sans perte, dont plusieurs fois des triplés et quadruplés ?!

- Ouais. Note avec ce genre de probabilités, les Vassilyev ont peut-être élevé leur petite armée avec leurs considérables gains de jeux.

- Ca se tiendrait, mais sinon ça me paraît quand même faisandé cette affaire.

- Je te crois volontiers, mais alors d’où vient cette histoire ? On parle du 18e siècle, on peut quand même commencer à avoir des sources qui tiennent la route.

- L’information est rapportée en 1783 par le Gentleman’s Magazine, qui était en passant la première parution britannique à avoir porté le nom de magazine. Le mensuel indique qu’elle lui vient d’un marchand britannique installé à Saint-Pétersbourg. On retrouve également l’anecdote dans deux ouvrages de chroniques russes de la fin du 18e et du début du 19e. En 1878 le Lancet essaie de confirmer l’information, et contacte un membre de l’Académie impériale de Russie pour lui demander comment procéder. Ce denier lui répond qu’il est inutile de de mener des vérifications : des membres de la famille vivent encore à Moscou (en même temps devait commencer à y en avoir partout) et bénéficient de faveurs du gouvernement.

- Plus d’un siècle après ?

- Oui, moi aussi ça me chatouille. Le Lancet en conclut que les chiffres doivent être pris avec prudence. Mais la raison pour laquelle l’information circule toujours en dépit de son caractère extrêmement peu probable est que le record est toujours homologué par le Guinness Book.

- Pour ce que ça vaut.

- Nous sommes d’accord. Quel crédit accorder à des gens qui prétendent que leur produit principal est une bière alors qu’il faut une cuillère pour en manger ?

- Awww, tu vas encore te faire des amis.

- Pfff, sur ce coup on sent bien qu’ils ne sont pas pleinement à l’aise : le Book souligne que l’histoire est statistiquement improbable, mais considère néanmoins qu’elle est corroborée par des sources contemporaines qui sont celles que je viens de citer. Ca sent la justification bancale pour garder une histoire sensationnelle.

- C’est un peu le principe.

- Certainement. Non et puis tu veux que je te dise ? A mon sens, le principal obstacle à la véracité de l’histoire des Vassilyev est d’une autre nature, à savoir psychologique. Quelle femme voudrait enchaîner 27 grossesses ? L’amour maternel est une chose, mais j’ai tendance à penser qu’à partir du moment où elle attend un nombre de descendants à deux chiffres et où le couple doit construire une nouvelle annexe pour y installer le dortoir, Mme Vassilyeva doit logiquement commencer à envisager tous les moyens de contraception envisageables, pour rudimentaires qu’ils soient.

- Je t’entends, mais justement. J’imagine qu’à l’époque on n’a pas grand-chose sous la main en matière de contraceptifs.

- Oh, parce que tu crois qu’il a fallu attendre la médecine moderne pour que les trésors de l’ingéniosité humaine se penchent sur la question ? On parle d’un sujet qui a trait au sexe, je peux donc avec une totale confiance de dire qu’on y réfléchit depuis l’aube de la civilisation. C’est pas compliqué : je pense que c’est une question qu’on se pose depuis au moins aussi longtemps que celle de savoir comment fabriquer de l’alcool à partir d’à peu près tout et n’importe quoi.

- Uh, c’est dire, effectivement.

Les Mésopotamiens avaient des divinités de la bière, du sexe, et des scribes. Et puis la civilisation est partie de travers.Les Mésopotamiens avaient des divinités de la bière, du sexe, et des scribes. Et puis la civilisation est partie de travers.

- Est-ce que je peux te proposer un petit tour des méthodes pour ne pas avoir des bébés qui remontent au fond des âges ?

- C'est-à-dire qu’on s’éloigne quand un peu de ma question de départ. Diamétralement, même.

- Va y avoir des vieilles recettes médicinales crades.

- Je t’écoute !

- Pour commencer par ce qu’il y a de plus simple, et pas de moins efficace, parlons de la méthode qui ne demande rien d’autre qu’un peu de discipline et de volonté.

- L’abstinence ?

- Hé, pas de gros mots !

- Pardon.

- Non, le retrait. Le retrait c’est quand…c’est…euh, je te fais pas un dessin.

- Non merci, pas besoin, j’ai plein de vid…je veux dire, je vois.

- Le retrait, qui renvoie à une querelle théologique fort ancienne et une figure biblique que tu connais : Onan.

- Qui ça ? Parle plus fort, j’entends pas bien !

- Exactement. Je n’y reviens pas dans le détail puisque nous avons déjà amplement traité le sujet .Les exégètes se demandent toujours s’il est question de masturbation ou de retrait dans l’histoire d’Onan, mais quoi qu’il en soit c’est le fondement de la condamnation par l’Eglise de toutes les pratiques contraceptives..

- Mais si je te suis, l’histoire d’Onan peut également être prise comme un témoignage de l’ancienneté du recours au retrait.

- C’est ça, et encore une fois c’est logique puisqu’il suffit vraiment d’une compréhension très rudimentaire du fonctionnement de la reproduction pour y penser. Et puis c’est globalement probant, avec selon les études pour le coup moderne un taux d’efficacité de l’ordre de 85 %, soit comparable aux préservatifs, quand c’est « bien fait ». Voire 100 % en ce qui concerne Onan.

- Comment ça ?

- Je te rappelle que le Très-Haut n’a bien pris son refus de féconder sa belle-sœur. Onan n’y survit pas. Efficacité contraceptive maximale.

- En effet. Mais bon si c’est tout ce que tu as à me proposer au rayon contraception antique, je suis déçu.

- Oh que non, on a une pharmacopée abondante. Mais parfois un peu lacunaire. Ainsi, les écrits mésopotamiens mentionnent des plantes et moisissures considérées comme abortives ou contraceptives, cependant on manque de détail sur leur utilisation. Il est ainsi question par exemple d’une plante appelée namruqqu, prescrite pour provoquer des avortements, mais elle n’est pas plus décrite que ça. On sait qu’il faut la mélanger à de la bière, voire à du lézard écrasé, mais c’est tout.

- J’ai failli dire que c’était pas mal.

- La namruqqqu servait également pour accélérer le travail et était par conséquent aussi prescrite en fin de grossesse.

- Bon, c’est pas pour dire, mais pour l’instant j’ai une potion à base d’une plante inconnue, de bière, et de lézard broyé.

Sans façon.Sans façon.

- Je comprends ta déception, mais heureusement nous avons les Egyptiens, qui donnaient plus de détails et conservaient mieux leurs documents. C’est ainsi que nous avons pu remettre la main sur les papyrus dits d’El Lahoun, du nom de la ville dans laquelle ils ont été trouvés, également connues comme papyrus de Kahun (le nom du quartier). Ils contiennent les plus anciens textes médicaux connus puisqu’ils ont près de 4000 ans. Et tu veux savoir quelles étaient les questions que se posaient les médecins il y a 4 000 ans ?

- Oh, j’ai une petite idée.

- Figure-toi qu’il est question des troubles de l’érection et de gynécologie. Surprenant, non ?

- Non, pas du tout.

- Les papyrus mentionnent plusieurs onguents, pâtes, et applications à visée contraceptive. Prends ta liste de courses, on apprend que les Egyptiennes, surtout les prostituées et les femmes enceintes non mariées, utilisaient des produits comme les dattes, la gomme d’acacia, le miel, le natron, la caroube, ou encore le céleri.

- Beurk, du céleri.

- Oh crois-moi c’est loin d’être le pire. En attendant, si tu veux te mettre aux travaux pratiques :

« Des épines d'acacia finement broyées, mélangées à des dattes et du miel et étendues sur un tampon de fibre introduit profondément dans le vagin. »

« Début des préparations qui doivent être réalisées pour les femmes. Faire qu'une femme cesse d'être enceinte pendant un, deux ou trois ans. Extrait d'acacia (fruit non mûr d'acacia ou partie de l'acacia), caroube, dattes. Ce sera finement broyé dans un vase de miel. Un tampon en sera imbibé et appliqué dans son vagin. »

« Elles sont libres de propriété intellectuelle, vos recettes ? »« Elles sont libres de propriété intellectuelle, vos recettes ? »

- J’en aurais plutôt fait des gâteaux, mais chacun son truc.

- Mais figure-toi qu’un certain nombre de ces ingrédients possèdent de réelles propriétés contraceptives ou spermicides, typiquement l’acacia dont la fermentation produit de l’acide lactique, et qui est aujourd'hui encore utilisé dans des produits contraceptifs modernes. Pareil pour la caroube qui provoque des contractions intestinales ou utérines. La datte est acide et contient des œstrogènes qui bloquent l’ovulation. Une autre méthode est la poudre de graine de grenade, qui s’avère contenir aussi de l’œstrogène. Quant au miel, il possède des qualités spermicides, de même que le natron.

- Bien joué les Egyptiens.

- Le papyrus Ebers, un tantinet plus récent (-1500) recommande un suppo à l’acacia et la coloquinte. Le seul inconvénient étant que ces deux plantes sont aussi un peu toxiques. On peut pas tout avoir.

- Ils n’en étaient peut-être pas conscients.

- Possible, mais c’est pas sûr. Je veux dire, ils devaient forcément se douter que les fientes c’est pas un truc super sain. Et pourtant…

- Comment ça pourtant ?!

- On recommande aussi l’application intravaginale d’une mixture d’excréments de crocodile et de miel et/ou de dattes.

- De miel et de QUOI ?

- Dattes.

- Non, avant.

- Des excréments de crocodile. Le papyrus de Kahoun recommande les crottes de croco et le salpêtre.

« Tu me laisses récupérer la marchandise et on n’en parle plus jamais, ok ? »« Tu me laisses récupérer la marchandise et on n’en parle plus jamais, ok ? »

On a émis l’hypothèse qu’en plus de bloquer le flot du sperme, le caractère acide des crottes de croco (crocrottes ?) prévient effectivement la fécondation, mais aucun résultat n’a vraiment confirmé cette possibilité. En revanche il est possible que l’application de fientes de croco ait un effet contraceptif physique.

- C'est-à-dire ?

- C'est-à-dire qu’elle est de nature à provoquer une inflammation des trompes empêchant la fécondation. Parce que SURPRISE, s’introduire de la merde de saurien dans les parties génitales induit un risque d’infection, voire de stérilité définitive pour des raisons cicatricielles, ou parce que la dame chope une septicémie qui supprime définitivement ses chances de se reproduire.

- Parce qu’elle…

-Parce qu’elle y reste, oui. Tout cela sans compter la dimension de contraception répulsive.

- C’est quoi la contraception répulsive ?

- C’est le fait que, je ne sais pas, des Egyptiens un minimum sains d’esprit n’ont peut-être pas spécialement envie d’entrer en contact intime avec une nana qui préfère se fourrer de la crotte de croco dans le fondement plutôt que de porter leur gosse. Ou même une nana qui se fourre dans le crotte dans le fondement tout court, d’où qu’elle vienne et quelle que soit la raison.

- Ouais, je pense que ça suffirait à me convaincre.

- A noter que les Egyptiens ne limitaient pas l’utilisation médicales des matières fécales à la contraception, on a des « recettes » pour s’en servir contre les infections oculaires ou favoriser la cicatrisation.

- Ah, c’est de là que ça vient l’expression caca d’œil…

- Où septicémie, c’est selon. Je te signale en passant qu’on utilisait de la même façon des bouses d’éléphants en Inde. Et que tant qu’à faire, il n’est pas idiot de mélanger ça avec du miel, un remarquable antibactérien naturel, puisqu’on parle quand même de s’introduire des excréments dans l’organisme.

- J’ai compris, c’est pas nécessaire de le répéter.

- La question étant comme toujours de savoir si des générations de femmes ont essayé de s’appliquer toutes les résines, sèves, et crottes qui leur passaient sous la main pour voir ce qui marchait plus ou moins bien.

- La science, c’est une aventure.

- D’autres papyrus mentionnent des dispositifs mécaniques, en laine ou tissu, qu’ils suggèrent d’introduire dans le vagin. Voire l’anus, ne me demande pas pourquoi. Il est aussi fait mention de dispositifs intra-vaginaux dans des textes médicaux antiques grecs, eux aussi en laine. Les Egyptiens pratiquaient enfin la fumigation contraceptive, notamment à base de graines de sorgho.

- C’est toujours mieux que…

- On se comprend. Et puis pour savoir si tout ça marchait les Egyptiens avaient également conçu des tests de grossesse. Il s’agissait d’appliquer de l’urine sur un petit plant d’orge ou d’amidonnier. Si l’orge se développe, un garçon est en route. Si c’est l’amidonnier, c’est une fille. S’il n’y a aucune croissance, pas de grossesse. Or il semble que l’urine des femmes qui ne sont pas enceintes empêche l’orge de pousser.

- Une fois encore, ces générations d’Egyptiennes qui ont pissé sur tout ce qu’elles avaient à portée pour essayer…

- On n’est pas nés à la bonne époque.

- Enfin bon, je note que déjà, c’était à madame de s’arranger pour ne pas tomber enceinte, y compris en se collant de trucs pas avouables dans des endroits pas racontables.

- Détrompe-toi. On a retrouvé des capotes en tissus remontant à l’Egypte ancienne, autour de l’an -1300. Il y avait des modèles en lin coloré imbibé d’huile d’olive, on en a d’ailleurs retrouvés sur des momies, mais on ne sait trop pourquoi.

- Ecoute, ils avaient déjà la bonne idée de les lubrifier à l’huile, c’est toujours ça.

- Sinon, tu avais aussi ceux en intestins de moutons. Et l’idée était semble-t-il plus d’éviter les maladies que les grossesses.

- C’est sûr que pour pas choper des saloperies, quoi de mieux que de s’envelopper le zizi dans des entrailles d’animaux.

- Je te signale au passage qu’à l’autre bout du monde, les Japonais ont utilisé des capotes en écailles de tortue, dites kabutoga, jusqu’à la fin du 19e siècle. Soit également l’époque où un fabricant de saucisses américain venu d’Allemagne, Julius Schmid, s’est mis à utiliser à grande échelle des boyaux pour emballer…d’autres genres de saucisses, devenant en quelques décennies le magnat des capotes aux Etats-Unis avec des marques comme Sheikh ou Ramses. Mais entre-temps il était passé au latex, quand même.

L’inspiration des Cigares du pharaon ?L’inspiration des Cigares du pharaon ?

- Doucement, ne me dis pas que tu as fait le tour des méthodes antiques avec les Egyptiens.

- Oh que non. L’acacia, le miel, la coloquinte, le céleri, et les dattes sont également utilisés en Grèce, à Rome. Et les pessaires, aussi.

- Les quoi ?

- Des dispositifs à s’insérer dans le vagin après les avoir remplis de la préparation adaptée.

- Des diffuseurs, en quelque sorte.

- Exactement. A installer avant un rapport, et à conserver quelques heures après. Les médecins grecs prescrivent d’y mettre de l’écorce de pin, ou de la laine imbibée de vin ou de céleri. On peut aussi se badigeonner le col de l’utérus d’huile rance, de miel, de décoction de racine de cèdre, d’opobalsanum, de céruse, de cérat, d’huile myrte, d’alun, ou de galbanum avec du vin.

- Pensez à dévaliser la parfumerie avant de coucher.

- Ah non mais si tu veux plus simple, le médecin Soranus, un gynéco grec du 2e siècle, invite les femmes qui veulent éviter les grossesses à boire l’eau dans laquelle les forgerons refroidissent leurs métaux.

- Oui, c’est sûr qu’une bonne intoxication ça peut aussi marcher.

- Note que j’ai trouvé pire dans le même ordre d’idée. En 900 av. J.C., des médecins chinois invitent les femmes qui ne veulent pas tomber enceintes à avaler six têtards frits immédiatement après le rapport.

- Ca va, c’est pas si…

- Pardon, frits dans du mercure.

- Ah. Alors ça peut sans doute éviter d’avoir une descendance, et à ce compte-là on doit pouvoir se passer des têtards.

- C’est pour le goût, j’imagine. En ce qui les concerne, l’apport des Romains a été de nouvelles plantes qui sont rajoutées à la pharmacopée contraceptive. Comme la carotte sauvage (daucus carota), dont il se trouve que les graines prises en infusion contrarient la fixation de l’ovule fécondé dans l’utérus.

- C’est bien la première fois que j’entends parler d’un lien entre carotte et sexe.

- Certainement. Sache que la solution peut être prise sur la durée, ou à plus forte dose en urgence comme forme de contraception du lendemain. On s’en est servi à travers l’Europe et l’histoire, et elle est encore utilisée en Inde. Ou chez les Amish.

Ca a l’air efficace.Ca a l’air efficace.

- Attends, de la contraception chez les Amish ?!

- Eh ben oui. Ca reste une pratique minoritaire dans une communauté qui adhère encore largement au message « croissez et multipliez », mais l’usage de méthode contraceptive est néanmoins en progression, par exemple pour raisons médicales dans des familles qui ont déjà eu plusieurs enfants. Hors de question pour autant de recourir aux moyens modernes, donc la carotte est dans la liste des moyens envisageables. Cependant les Romains avaient recours à une autre plante contraceptive, qui est devenue rien moins que légendaire.

- A ce point ?!

- Ah oui. C’est littéralement une légende, en premier lieu pour la bonne raison qu’elle a disparu. Elle n’existe plus.

- Dommage.

- Certainement. Le silphium, ou silphion, était une plante très populaire dans l’Antiquité. Elle était connue des Egyptiens et Minoens, mais c’est surtout à l’époque romaine que son utilisation se développe. Le silphium était originaire de Cyrénaïque, aujourd’hui en Lybie, et il avait des usages multiples. Sa tige, et surtout son suc, étaient utilisés comme un condiment très apprécié dans tout le bassin méditerranéen. Mais plus globalement, il était considéré comme une panacée. Ses propriétés médicinales lui permettaient, dit-on, de soigner les douleurs, les fièvres, la toux et les maux de gorge, ou les indigestions, entre autres. Il était également utilisé comme anti-poison. Et aussi, peut-être surtout, comme un produit à la fois contraceptif et abortif, une sorte de pilule tout-en-un antique.

- Un produit miracle.

- Y compris pour l’économie de Cyrène, la capitale de Cyrénaïque. Selon Pline l’Ancien, le suc de silphium se vendait au prix de l’argent. Les pièces d’argent de Cyrène sont d’ailleurs frappées à l’image de la tige de silphium. Ou de sa graine, dont la forme est…familière.

- A savoir ?

- Ben on dirait beaucoup le symbole que nous utilisons aujourd'hui pour le cœur, alors même qu’il ne ressemble pas particulièrement au myocarde.

Après, ça peut aussi ressembler à d’autres parties de l’anatomie.Après, ça peut aussi ressembler à d’autres parties de l’anatomie.

Au point qu’on a formulé l’hypothèse selon laquelle la graine de sylphium, le signe de sexe sans souci des conséquences, est progressivement devenue synonyme de l’amour, et que c’est de là que viendra notre image du cœur contemporaine.

- Je pense à toutes ces cartes de Saint-Valentin…

- En attendant, même s’il est peu probable que le silphium était à ce point efficace contre tout, la demande a été telle que la plante a été exploitée jusqu’à l’extinction. La légende veut que le dernier pied ait été offert à Néron, même si la disparition est plus vraisemblablement intervenue au 5ème siècle, et à ce jour toutes les tentatives pour identifier la plante actuelle qui correspondrait aux descriptions antiques ont échoué.

- M’étonnerait quand même qu’on l’ait consommée à ce point pour ses qualités de condiment.

- Moi aussi. Toujours est-il qu’après la chute de l’empire romain et l’ascension de l’Eglise, il y a à la fois une perte des méthodes antiques et une condamnation de la contraception. Nous avons donc collectivement oublié toutes ces merveilleuses méthodes.

- Oh non, on a perdu l’habitude se mettre du caca dans la…

- Oui ben en attendant peut-être que ça marchait. Et ne va pas croire que l’utilisation de solutions spermicides à l’efficacité douteuse et susceptibles d’endommager l’organisme a pris fin avec l’Antiquité. C’est en 1832 qu’un certain docteur Knowlton invente une technique de lavement vaginal appelée en anglais « douche ».

- Ce qui pimente les conversations entre Français et Américains depuis maintenant près de deux siècles.

- Exactement. On utilise dans un premier temps des décoctions de vinaigre, sulfate de zinc, et chlorure. Oui, absolument, ces dames s’enfilent ça dans les parties intimes. Puis à partir des années 30, les Américaines utilisent de cette façon du Lysol.

- Je ne vois pas ce que c’est, désolé.

- Je ne suis pas surpris, c’est un désinfectant ménager.

- Uh ?

- Un produit pour faire le ménage.

- Ah.

- Ce qui sans surprise provoquait des irritations, inflammations,  et brûlures, mais avec en plus l’avantage d’être à peu près totalement inefficace comme spermicide.

- Tant qu’à faire, autant se mettre du miel.

- Je suis d’accord. Ca va avec tout.

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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