Kessel

On ne vit que deux-trois fois

Où l'on se penche sur la biographie par définition à rallonge d'un individu qui a officiellement ajouté la mention "ressuscité" à son cv.

- Mais si, c’est drôle !

- Je suis bien d’accord que c’est drôle, évidemment. Moi non plus je ne me lasse pas des histoires de gars qui ont passé l’arme à gauche en voulant inspecter le réservoir de leur camion à la lumière d’un briquet, en tondant leur pelouse à la tronçonneuse, ou en allant faire un câlin à un grizzly. Alors qu’ils n’étaient même pas bourrés, en plus.

- En plus le dernier ça aurait pu être toi.

- Ca pourrait.

Aucun accident à ce jour.

Il n’empêche que même si la lecture de la liste des lauréats des Darwin Awards m’amuse beaucoup, je persiste à militer pour la création d’un prix pour ceux qui vraiment, vraiment, refusent de claquer en dépit de l’acharnement répété du Destin, au point qu’on peut légitimement considérer qu’ils ont dû ressusciter à un moment ou un autre, voire plusieurs.

- Le Prix Lazare, pour les individus qui ont peut-être moins de vies qu’un chat, mais certainement plus que le communs des…mortels, précisément.

- Voilà.

- Donc en réalité pas Raspoutine, mais définitivement Mike l'Increvable.

- Ah oui ! Une légende.

- D’accord, mais on met qui d’autre dans la catégorie ?

- Mmmm…tu connais François de Civille ?

- J’ai vu un ou deux de ses films, mais je ne vois pas le rapport.

J’imagine qu’il faut aussi attirer le lectorat qui n’aime pas les nounours, si tant est que ça existe.

- Mais non, tu te trompes de, oh, quatre siècles et demi.

- Trois fois rien. On part au 16e, donc ?

- Tout juste, en 1562. Une époque pendant laquelle on ne manque déjà pas de raisons naturelles de mourir avant d’être vieux, mais manifestement ça ne suffisait pas puisque plein de gens ont décidé de se trucider pour des histoires de cultes.

- Ah oui, des histoires de culte ! Tu veux parler des guerres de religion ?

- Exactement. En France, la Couronne catholique entreprend de capturer plusieurs places fortes huguenotes. Rouen est ville réformée, c'est-à-dire protestante, c'est-à-dire dans le collimateur du roi. Soit Charles IX, qui est vraiment très très IX puisqu’il n’est alors âgé que de 12 ans. C’est maman Catherine de Médicis qui tient les rênes, et qui a bien l’intention de prendre la ville normande. Au mois de septembre, elle se retrouve donc assiégée par environ 30 000 hommes.

- Ha, un siège. Voilà une belle occasion de morts remarquables.

- Remarquable est un terme ambigu. Foin de romantisme martial, on meurt rarement de façon intelligente, en particulier à la guerre. En revanche il y a des morts incontestablement plus bêtes que les autres. Ou a minima plus drôles, et qui ont le bon goût d’être dûment documentées quand le trépassé jouit d’une certaine notoriété, qui trouve de cette façon un point final garantissant que quoi qu’il ait fait, on s’en souviendra quand même toujours pour ses derniers instants.

- La renommée est une carne.

- Ainsi, se trouve parmi les assaillants Antoine de Bourbon, duc de Vendôme et roi de Navarre, qui tout membre d’une grande famille qu’il est, n’en reste pas moins soumis à la nature comme toi ou moi. Ou bien peut-être était-ce plutôt l’envie de signifier son mépris pour les assiégés et leurs fortifications, toujours est-il que le 13 octobre, il décide d’aller uriner sur les murailles de la ville. Ce qui s’avère une mauvaise idée, puisqu’un Rouennais chargé de la défense des murs, ou de l’entretien des espaces publics, le met en joue et manifeste sa désapprobation pour cette dégradation de l’infrastructure municipale en lui expédiant une décharge d’arquebuse. Antoine se prend une balle dans l’épaule, ce qui n’a certes rien de plaisant mais ne semble pas si grave que ça. Cependant quand il est amené auprès du médecin du roi, Ambroise Paré, ce dernier n’est pas optimiste.

- A l’époque, un médecin qui n’est pas capable de faire mourir son patient d’une blessure pas inquiétante ne vaut pas grand-chose.

- Mauvaise langue, va. Antoine meurt donc le 17 novembre, soulagé de son existence mortelle pour avoir voulu se vider la vessie. L’histoire de France s’en remettra, puisqu’il a à ce moment déjà assuré sa descendance en donnant naissance à Henri de Navarre, appelé dans les années à venir à être plus connu comme Henri. IV.

- Le père d’Henri IV fait partie de ceux qui assiègent les Protestants ?

- Eh oui. Et sa postérité est également salement touchée puisque près de deux siècles plus tard Voltaire raconte que l’épisode a inspiré pour le défunt l’épitaphe suivante :

Le prince ici gisant vécut sans gloire et mourut en pissant.

- Oui enfin bon Voltaire, c’est quand même surtout un gars qui trichait à la loterie.

- Mais ce n’est pas pour ça qu’on s’en souvient. Une fois encore, la renommée est volage. Toujours est-il que l’histoire de Bourbon n’est qu’un amuse-bouche. Si on passe de l’autre côté des murailles, on trouve parmi les gentilshommes qui défendent Rouen sous le commandement du gouverneur de la ville, le comte de Montgomery, le sieur François de Civille.

Essayez de vous en souvenir avec cette tête.

François est né en 1537, ce qui signifie qu’à 25 ans tout juste il est plus particulièrement chargé de superviser la défense de la porte de Saint-Hilaire.

- Pas mal.

- Ou pas. Le 15 octobre, sur le coup de 11 heures, il se trouve sur le chemin de ronde pour contrer un assaut des troupes catholiques, et c’est à son tour d’être la cible d’un tir. Il est atteint en pleine tête par une balle qui rentre par sa joue droite, fracasse sa mâchoire, et ressort par la nuque. Et histoire de finir le boulot, il tombe des remparts et chute lourdement dans au sol. Ou selon les versions, ses collègues constatent qu’il est mort et le jettent. En tout état de cause, il enchaîne balle dans la mouille et grosse chute.

- Ils l’ont pas raté.

- Non. Le résultat n’est pas beau à voir, c’est le moins qu’on puisse dire. Il gît dans son sang avec la moitié inférieure de son visage en bouillie. Et un mot comme en cent, Rouen vient de perdre un défenseur.

- Au moins il n’était pas en train de faire pipi.

- On se console comme on peut. La bonne nouvelle, c’est que précisément dans ce secteur opérait alors une équipe qui s’affairait à creuser des fosses pour les combattants appelés à tomber. Je veux dire à mourir, ils n’avaient pas expressément prévu que ces derniers auraient le bon goût de plonger directement dans leur trou. Et ces fossoyeurs exécutaient en cela un ordre qui leur avait donné par le responsable de la défense du secteur, un dénommé de Civille François.

- Je ne peux que saluer cette implication totale dans son travail de vérification de la bonne exécution de ses consignes.

- François était un noble, mais on est en plein siège. A la guerre comme à la guerre donc, les fossoyeurs le balancent dans la fosse la plus proche sans même avoir pris le temps de se demander qui c’était. Mais en le dépouillant quand même un peu, hein, ils font leur boulot correctement. Et comme les combats sont manifestement acharnés ce jour-là et qu’ils ont fort à faire, ils jettent un autre cadavre dans le même trou avant de couvrir le tout de quelques pelletées de terre.

- Sagouins !

- L’affaire est menée avec la diligence qu’exigent les circonstances.

...

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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