Kessel

La Source

Où l'on regarde dans le détail à quoi ça ressemble un programme eugéniste mis en place par un régime totalitaire. Parce que ça va être...drôle ? Non. Aussi, ce que la musique pop doit à la SS.

- Alerte, mobilisation générale !

- Mon Dieu, quoi donc ?!

- La situation est grave. Et ne m’appelle pas ton dieu, merci.

- D’accord, quelle est l’urgence, cette fois ?

- Evidemment, tu n’es pas au courant. La démographie, voilà l’urgence. Ca ne va pas, on ne procrée plus, la natalité atteint un plancher. C’est grave. La patrie est en danger, comprends-tu ?

- Euh, oui.

- Je n’ai pas l’impression que tu saisis bien l’enjeu. Faut qu’on s’y mette !

- Alors…comment dire…je t’aime bien, en dépit du bon sens et de l’expérience, mais de là à…et puis quand bien même, toi et moi c’est…ça va pas marcher, quoi. En plus imagine, un pauvre gamin qu’on élèverait conjointement.

- Uh, ça fait peur.

- Exactement.

- Oui mais alors on fait quoi ?

- Eh bien…

- Et ne me ressors le refrain habituel sur les aides familiales, les congés parentaux, les services de petite enfance et autres.

- Ben pourtant, ça donne des résultats.

- Pas assez ! Plus assez, manifestement. Je veux de la politique nataliste plus ambitieuse. Des grands remèdes pour un grand mal. Dis-moi, ça a bien dû exister les pays qui ont déployé des moyens plus volontaires pour assurer le renouvellement de leur population ?

- Mmmh…

- Quoi, je te sens gêné, oui ou non ?

- Ou…oui ?

- Ben voilà, alors ne fais pas ta mijaurée et révèle-moi le plan ingénieux de ces audacieux dirigeants.

- On peut les qualifier comme ça, en effet. C’est un terme possible. Bon alors qu’on soit bien clair, je t’en parle pour répondre à ta question, mais uniquement à titre informatif, hein. C’est tout sauf un ensemble de suggestions.

La direction décline toute responsabilité etc.La direction décline toute responsabilité etc.

- C’est quoi toutes ces précautions ?

- Eh bien disons qu’on va parler des méthodes d’un gouvernement qui était vraiment très attaché à la vigueur de sa population.

- Bien, très bien.

- Enfin, quand je dis sa population, le terme plus exact serait son peuple.

- Ne jouons pas sur les mots, c’est la même chose.

- Pas tout à fait. Quand je dis peuple, il faut comprendre…race. Il tenait particulièrement à revigorer sa race, et à lui assurer un avenir triomphant pour, disons, mille ans.

- Oh. OH. Tu veux dire… ?

- Voilà.

- Non mais c’est pas forcément ce que j’avais en tête.

- J’imagine bien, mais tu as ouvert la boîte. Maintenant faut faire avec.

- Je sens qu’on a se marrer.

Vous n’avez pas idée.Vous n’avez pas idée.

- Alors voilà, comme pas mal de trucs concernant le 3e Reich, tout commence au sortir de la Première Guerre. Entre autres choses, l’Allemagne n’est alors pas en forme démographiquement. Avant tout pour la simple et mauvaise raison que les morts au front ont été des hommes en âge d’avoir des enfants. Avec 2 millions d’entre eux tombés pendant les combats, et une petite grippe espagnole derrière, le taux de natalité s’en ressent et connait une chute qui atteint 43 % dans la décennie suivant la fin du conflit.

- J’imagine que ça vaut aussi pour les autres pays les plus durement touchés par le conflit. La France, par exemple.

- Elle subit aussi une saignée, évidemment, mais gagne néanmoins des territoires et les populations qui vont avec, et en outre le taux de natalité retrouve voire dépasse son niveau d’avant-guerre dès 1920.

- D’accord, donc l’Allemagne a pris un coup particulièrement sévère dans sa pyramide des âges.

- Il va sans dire que cela ne cadre pas particulièrement avec le projet nazi, qui vise non seulement à reconstruire un pays fort, mais s’appuie en outre pour cela sur l’idée d’une race allemande supérieure à préserver, parce qu’elle est bien sûr menacée de partout, et développer. Il faut des enfants, et des enfants aryens.

- Posons une fois pour toutes qu’il s’agit ici d’Aryens au sens nazi du terme.

- Oui, on parle du fantasme hitlérien de la race germanique composée d’individus grands, forts, beaux et blonds, qui n’a pas grand-chose avec les vrais Aryens historiques, cette population indo-iranienne dont l’origine se trouverait dans le bassin de la Volga et qui aurait essaimé essentiellement vers l’Est, l’Anatolie, l’Iran, l’Afghanistan, et l’Inde.

- C’est une bonne chose de dite.

- Toujours est-il que le régime va donc encourager les Allemands à se reproduire, y compris en dehors du mariage.

- Comment ça ?

- J’entends par là que les Nazis mettent en avant les valeurs familiales traditionnelles, mais la priorité numéro un est de pondre des petits bons Aryens. Il vaut mieux qu’une Allemande porte jusqu’à terme le fruit d’une relation hors-mariage voire adultère, plutôt que d’avorter pour préserver la morale et la réputation. Sous réserve qu’il s’agisse d’un enfant « génétiquement valable », évidemment, parce que pour les autres c’est très différent. Mais si tu veux bien, on va y aller progressivement.

- D’accord, c'est-à-dire ?

- Prenons l’hypothèse la plus simple et favorable : une union en bonne et due forme, entre deux bons Allemands. Un mariage, quoi. Ils sont vivement encouragés à faire des gosses. Afin de soutenir la fécondité du pays, les mesures les plus simples et innocentes consistent à récompenser et célébrer la maternité. C’est la création en août 38 de la Croix d’honneur de la Mère Allemande, ou Ehrenkreutz der Deutschen Mutter.

Qui sait, en faisant les brocantes vous pouvez peut-être en trouver une pour la Fête des Mères. Elle s’en souviendra.Qui sait, en faisant les brocantes vous pouvez peut-être en trouver une pour la Fête des Mères. Elle s’en souviendra.

La médaille de bronze est remise à toute mère méritante qui a donné naissance à 4 enfants ou plus, celle d’argent est attribuée pour 6, et l’or à 8. Une reproductrice exceptionnellement efficace a reçu la médaille de diamant pour 16 enfants, mais on n’a pas trace de règle formelle pour l’attribution de cette dernière.

- SEIZE ?! Mais madame, l’idée c’est de contribuer à repeupler le pays, pas de le faire à vous toute seule.

- A noter que la même chose existait chez nous, avec la médaille de la famille française en place depuis 1920. Evidemment, le critère comptable n’était pas le seul pour être reconnue comme mère modèle. Les enfants devaient avoir survécu à la naissance, déjà.

- Jamais inutile de rappeler que c’était loin d’être gagné il y a un siècle.

- En effet. Et puis les parents devaient être de bon lignage germain, ce qui impliquait des vérifications jusqu’aux grands-parents. En outre, la lauréate devait incarner les valeurs de la femme et mère allemande. Et si jamais elle faillissait, par exemple en trompant son époux, on lui retirait la médaille.

- Oh non, j’ai perdu ma breloque à croix gammée !

- Ah mais la récompense ne se limitait pas à ça. Outre la décoration, être reconnue comme mère honorable conférait également un certain nombre de privilèges. Non seulement les membres des jeunesses hitlériennes avaient pour consigne de les saluer, et sans doute de leur porter leurs courses, mais elles étaient traitées comme des citoyennes de premier rang, avec un accès privilégié aux meilleurs logements, produits (nourriture comme vêtements), et écoles pour leur progéniture. Elles ne faisaient pas la queue dans les magasins, et les personnes âgées devaient leur céder leur siège dans les transports.

- D’accord, ça vaut la carte SNCF famille nombreuse.

- En 1941, on a perdu les archives après, il y avait plus de 4 millions de récipiendaires. Mais bon, après tout, même si encourager les mères à pondre à la chaîne à une époque où cela représente encore un risque significatif pour elles et les enfants est certainement discutable, on peut admettre que les honorer part d’un bon sentiment. Et puis on reste dans le domaine de l’incitation.

- Je te trouve bien compréhensif et magnanime envers une politique qui vise quand même à réduire les femmes à des machines à produire des petits blonds.

- Je dis simplement qu’il ne faut pas forcément jeter la politique familiale avec l’eau dans laquelle il convient de noyer l’idéologie nazie.

- Euh, la politique familiale c’est pas nécessairement filer des breloques à swastikas et encourager aux grossesses à répétition.

- Mon seul propos est de dire qu’au vu du reste de la politique nataliste du régime, crois-moi tout ça reste très gentillet.

- Ah…

- Tu sais qui a imaginé cette politique ? Heinrich Himmler.

- Je crains le pire.

- Tu peux. Himmler, le chef des SS, ne les voyait pas uniquement comme une unité militaire d’élite. C’était l’élite de la race allemande tout court. L’incarnation de la pureté et de la supériorité germanique. En vertu de quoi il était à leur tête.

On a dit pas le physique, sauf pour les SS.On a dit pas le physique, sauf pour les SS.

Autrement dit les SS étaient également sélectionnés pour rassembler le meilleur du patrimoine allemand et aller littéralement ensemencer le monde pour sauver la race supérieure de l’extinction, menacée qu’elle était d’être submergée et étouffée par la prolifération des êtres inférieurs.

- Ok, mais reste assis et ne monte pas la voix.

- A partir de 1931, les SS qui voulaient se marier devaient ainsi produire un arbre généalogique attestant de la pureté de leur ascendance aryenne jusqu’en 1800. Sinon ils étaient virés. Une fois mariés, ils étaient encouragés à avoir au moins 4 enfants. Et puis le 12 décembre 1935, Himmler crée la Lebensborn eingetragener Verein (Lebensborn e.V).

- Fais comme si je ne parlais pas couramment allemand.

- On peut traduire comme (l’association de) la source/fontaine de vie. Dont Himmler annonce clairement le programme :

Soutenir les familles nombreuses racialement, biologiquement, et héréditairement précieuses. Prendre soin des femmes enceintes de grande valeur raciale, biologique, et héréditaire qui, après examen rigoureux par le bureau central de la race des SS de leur lignage et de celui du père, sont considérées comme susceptibles de donner naissance à des enfants également estimables. Prendre soin des enfants et des mères. Tous les membres du bureau central ont comme devoir de devenir membres de l’association.

- Tout cela est charmant, mais concrètement ça donne quoi ?

- La Lebensborn disposait de maternités, de crèches, et de services ouverts aux femmes de SS. Le premier établissement ouvre en Bavière en août 36, c’est une maternité de 30 lits, pour les mères, et 53 berceaux pour les futurs maîtres de l’univers. L’organisation est dirigée par le général Max Sollmann, de la SS. Il y a une dizaine d’établissements en Allemagne, et deux puis trois en Autriche.

- Ca ressemble à des maternités privées pour les SS, en fait.

- Ah non, les services de la Lebensborn étaient également accessibles aux femmes enceintes en dehors de tout mariage, mais présentant les qualités génétiques requises. Elles pouvaient être accueillies et aidées en termes financiers et médicaux, accoucher dans des centres spécialisés qui leur offraient en outre l’anonymat pour éviter le stigmate social associé à la maternité en dehors du mariage, et/ou adressées à des services d’adoption. L’objectif étant que les mères célibataires gardent leurs enfants. Comme je te le disais, il vaut mieux un (bon) petit Allemand né en dehors du mariage qu’un avortement. Et de fait, une majorité (de l’ordre de 60 %) des femmes qui ont eu recours aux services et maternités de la Lebensborn n’étaient pas mariées.

- A condition qu’on parle de « purs » enfants allemands, j’ai bien retenu.

- Exactement. Le régime nazi a renforcé les interdictions de l’avortement pour des bébés « génétiquement valables », mais dans le même temps des tribunaux spéciaux ordonnaient des avortements et stérilisations contre ceux qui n’étaient pas jugés dignes de se reproduire. On rappelle qu’entre autres saloperies, les lois de Nuremberg interdisaient les mariages, et a fortiori la reproduction, entre Aryens et non-Aryens, et le régime a procédé en quelque 400 000 stérilisations.

- Je savais qu’on allait arriver à des trucs immondes.

- On commence tout juste. Et pourtant, malgré tout ça, la natalité « de qualité » n’était toujours pas au niveau souhaité. Le régime se résout donc à une politique plus proactive, c'est-à-dire à encourager des génitrices potentielles à se reproduire avec des Aryens sélectionnés comme tels. Autrement, dit pousser des jeunes femmes représentatives des qualités de la race allemande à coucher avec des SS. C’est ainsi que des demoiselles arborant les canons de la germanité, par exemple issues de la Bund Deutscher Mädel, les jeunesses hitlériennes pour les filles, étaient invitées à donner des enfants au Führer.

- Ce à quoi elles répondaient que tant qu’à faire elles préféraient plutôt donner un enfant au Reich avec un officier qui ressemblait à quelque chose, j’imagine.

- Je ne me ferais pas trop d’illusion là-dessus, malheureusement.

- Euh, d’accord, mais j’imagine que cette consigne était globalement donnée à toutes les demoiselles suffisamment blondes et élancées ?

- Oui, certes. Mais là je te parle d’un programme bien spécifique. Après une vérification que tu imagines rigoureuse de leur ascendance, afin surtout de s‘assurer de l’absence de toute trace de « sang juif » dans la famille, environ 40 % des candidates étaient retenues pour constituer des reproductrices dignes de perpétuer la race germanique. Elles étaient envoyées dans l’un des dix centres du Lebensborn dans le pays. Des résidences plutôt confortables voire luxueuses, dont certaines volées à leurs propriétaires juifs. Elles y étaient examinées par des médecins et devaient certifier que leur famille ne comptait aucun antécédent de maladie héréditaire ou retard mental.

« Mais…vous m’avez pourtant dit que tout le monde à la maison soutenait le Führer ? »« Mais…vous m’avez pourtant dit que tout le monde à la maison soutenait le Führer ? »

Puis elles signaient un contrat stipulant que tout enfant qui naîtrait pendant leur parcours dans le « programme » serait propriété de l’Etat, et serait remis à des institutions en charge de lui inculquer une bonne éducation nazie avant d’être confié à des familles qualifiées pour l’élever.

- Carrément ? Elles sont bonnes à les produire mais pas à les élever ?

- A chacun selon ses compétences. Les futures mères étaient traitées comme des princesses, puisqu’on s’occupait de tout pour elles. Pour le dire simplement, elles étaient essentiellement dans un village de vacances avec une armée de domestiques et de médecins aux petits soins pour elles. Je cite une ancienne pensionnaire, installée avec une quarantaine d’autres demoiselles enthousiastes dans un château bavarois : « nous avions une foule de personnel, on n’avait pas à travailler, et la nourriture était la meilleure que j’ai connue ».

« Oh, je vois dans le programme que vous avez aussi prévu des activités physiques ? »« Oh, je vois dans le programme que vous avez aussi prévu des activités physiques ? »

Tout ce qu’elles avaient à faire, c’était de socialiser avec des jeunes hommes.

- Tous bien blonds aux yeux bleus, j’imagine.

- Et grands et musclés. Elles avaient une semaine pour faire connaissance et arrêter leur choix. Si les services du centre approuvaient la paire, on passait à la phase « fraternisation et fertilisation ».

- Ah oui, c’est en général à partir de là que ça partait en vrille quand j’allais en colo.

- Les demoiselles devaient attendre le 10e jour après leurs dernières règles, subir un dernier examen médical, et faire leur devoir pour le Reich, jusqu’à imprégnation réussie. A partir de là, la future mère est envoyée dans un autre établissement pour la grossesse et la naissance. Le père et la mère ne sont pas censés se revoir, d’autant qu’ils ne connaissent pas le vrai nom l’un de l’autre. Et qu’en outre les hommes sélectionnés pour faire office de reproducteurs, éventuellement avec plusieurs des résidentes, pouvaient tout à fait être mariés par ailleurs. Aussi, dans la mesure où les SS volontaires pour cette tâche étaient semble-t-il moins nombreux qu’escomptés, faut croire qu’ils préféraient aller faire des pompes et défiler avec leurs potes que faire des bébés pour l’Allemagne…

« Comme des vrais hommes, pas des dégénérés d’invertis. »« Comme des vrais hommes, pas des dégénérés d’invertis. »

…certains se voyaient assigner plusieurs « missions poupon » par jour, ce qui était évidemment en ligne avec leur statut de surhommes.

- C’est pas facile tous les jours de se donner pour son pays.

- Après la naissance, la mère peut garder son bébé pendant 15 jours, après quoi il est pris en charge et elle ne le revoit jamais. Elle peut en revanche s’inscrire à nouveau dans le programme si elle le souhaite.

- Qui ne voudrait pas répéter l’expérience, entre nous.

- Entre 5 000 et 8 000 enfants sont nés ainsi entre 1933 et 1945. Alors qu’Himmler déplorait dans le même temps qu’en dépit de toutes les mesures prises, environ 100 000 grossesses « biologiquement valables » étaient volontairement interrompues tous les ans.

- Entre 5 000 et 8 000 ? C’est pas particulièrement précis.

- De fait. Pas mal d’archives ont été perdues, volontairement ou non, pour des raisons qui vont devenir évidentes. En tout état de cause, c’est moins que ce qu’escomptait le régime. Sensiblement moins, parce qu’il se serait bien vu avec quelques millions de bébés hommes supérieurs pour que la race pure s’empare de la planète. Hitler et Himmler s’étaient fixé l’objectif de 30 millions d’Aryens en plus en une génération.

- Oh, zut, on manque de Nazis.

-  Qu’à cela ne tienne, on va aller en faire chez les voisins.

- Pardon ? Comment ça ?

- Himmler reconnaissait que même dans les pays conquis et par définition inférieurs, il pouvait se trouver du bon matériel génétique. Des centres de la Lebensborn, qui vont du simple bureau administratif à l’institution, sont donc installés dans les pays occupés, où le personnel allemand dans son ensemble est invité à semer abondamment les graines du renouveau de la race germanique.

- Quelle belle image.

- On a ainsi pendant la Guerre dix centres en Allemagne, trois en Autriche, une dizaine en Norvège, deux au Danemark, trois en Pologne, un aux Pays-Bas, un en Belgique, un au Luxembourg. Et un en France.

- Ah bon ?!

- Eh oui. Le centre français est installé dans le manoir de Bois Larris, dans l’Oise. Il est réquisitionné par l’armée allemande en 1940, puis transféré à la SS en 42. Il est converti en maternité de la Westwald en février 44. Une vingtaine d’enfants y naissent. Un rapport d’inspection d’avril 44 conclut que l’établissement n’est pas bien géré, mais que la qualité raciale des poupons est bonne.

- La qualité française, monsieur.

- Le 7 août 44, l’établissement est évacué en urgence. Les archives sont brulées et les enfants sont transférés à Steinhöring en Haute-Bavière, la maison mère de la Lebensborn. Une vingtaine d’enfants y aurait vu le jour.

Un bon départ dans la vie.Un bon départ dans la vie.

10 ans après la Libération, le manoir devient un centre de rééducation, dont la Croix Rouge prend la gestion à partir de 1965, puis la propriété depuis 1980. Dans les centres étrangers comme allemands, si les mères n’étaient pas jugées acceptables en termes d’aryanité, d’histoire familiale, ou de santé, c’est la Lebensborn qui récupérait les gamins et les prenait en charge. Ce sont ainsi environ 8 000 gosses qui seraient nés dans les centres Lebensborn des pays occupés pendant la guerre.

- Eh bien je te remerc…

- Attends, c’est pas fini. Dernier recours pour obtenir le précieux sang neuf de la nation, on se sert directement. Les territoires conquis comptaient des enfants d’une qualité génétique suffisante pour être considérés dignes de reconstituer la race aryenne. Il convenait donc d’extraire ce « bon sang » de son environnement par tous les moyens envisageables, et d’élever ces enfants dans un cadre adéquat. C'est-à-dire proprement allemand, que ce soit en famille ou dans des institutions, afin d’en faire de bons citoyens du Reich.

- Attends, pour que les choses soient claires, on parle d’enlever des gamins et de les confier à des parents ou organismes en Allemagne ?

- Exactement, pour en faire de jeunes citoyens allemands, si possible sans aucune trace de leurs origines. Raison pour laquelle les enfants ne devaient idéalement pas avoir plus de 8/10 ans, dans la mesure où il n’était plus considéré comme possible de les laver de toute identification nationale antérieure pour accomplir une parfaite germanisation après. Ce qui impliquait évidemment de couper tous les liens avec leur passé et leur famille. Ils recevaient des noms allemands, et leur arbre généalogique était « traité » par un service dédié. Ou à défaut, il convenait de les détruire.

- Quoi ?! Mais aussi : pourquoi ?! Je croyais qu’ils étaient considérés comme génétiquement précieux.

- Ben oui, mais j’imagine qu’il vaut mieux un surhomme potentiel mort plutôt qu’élevé par des individus inférieurs. A un moment il est certainement préférable d’éviter de trop réfléchir à la logique d’une idéologie racialiste.

- Sans doute.

- On estime le nombre d’enfants enlevés autour de 200 000, et c’est sans surprise la Pologne qui a payé le plus lourd tribut dans ce domaine, avec plusieurs dizaines de milliers de gamins pris à leur famille. Ils étaient prélevés et envoyés dans des camps pour évaluation et répartition. Et en dépit de toutes les foutaises sur la valeur potentielle de leur capital génétique, il s’avère qu’ils n’étaient pas traités beaucoup mieux que les adultes qui étaient également envoyés dans des camps. Qui étaient parfois les mêmes, comme Auschwitz, ou parfois des installations spécifiques, comme le camp Kinder KZ mis en place spécialement pour les enfants polonais à côté du ghetto de Lodz, et qui ouvre ses portes en décembre 42.

A gauche, l’avenir et la promesse de renouveau. A droite, la menace.A gauche, l’avenir et la promesse de renouveau. A droite, la menace.

- Attends, ils y faisaient quoi ?

- Ben, qu’est-ce qu’on fait dans un camp nazi ?

- J’ai peur de la réponse.

- Ils bossaient. Le travail forcé, ça forme la jeunesse. Surtout quand on commence bien tôt, genre dès deux ans pour les plus jeunes, même si la majorité d’entre eux avaient entre huit et quatorze ans. Enfin je dis ça, ils pouvaient aussi être utilisés pour des expérimentations médicales, ou tout simplement abattus.

- Mais enfin, encore, ils les avaient sélectionnés pour leur valeur raciale ?! Et je me sens sale d’avoir utilisé un terme pareil.

- Oui ben vois ça comme un processus de sélection en plusieurs étapes, et j’imagine que la résistance aux mauvais traitements fait partie de ce qui fait un bon petit aryen. Les gamins jugés susceptibles de représenter un « bon matériel » étaient adressés à des Kindererziehungslager, c'est-à-dire des camps d’éducation pour enfants. Là, examens divers de leur histoire familiale et de leurs caractéristiques physiques comme psychologiques, afin d’établir un score de « désirabilité » et de les répartir en trois groupes : désirés, acceptables, et indésirables. Dans ce domaine aussi il est difficile d’avoir des chiffres précis. Pour le camp polonais Kinder KZ, on parle de 3 000 à 13 000 gamins qui y auraient été « triés ».

- Allons jusqu’au bout, c’était quoi la destination en fonction de ce classement ?

- Ceux qui avaient la chance d’être considérés comme valables étaient alors remis à des familles SS ou des pensionnats/orphelinats, et recevaient une éducation allemande en bonne et due forme, autrement dit ils étaient endoctrinés pour devenir de parfaits représentants de la race germanique. Tandis que les autres partaient vers des camps de concentration/extermination, où ils pouvaient être exécutés par injection dès leur arrivée.

- Je m’attendais à quelque chose comme ça, pour être honnête.

- A l’approche de la défaite nazie, les archives du programme Lebensborn ont été largement purgées. Ce qui explique le flou sur les chiffres exacts des enfants nés des programmes de conception SS, et signifie également que la plupart des gosses enlevés n’ont pas eu après la guerre les moyens de reprendre contact avec leur famille. On estime ainsi que seuls 10 % d’entre eux ont pu retrouver les leurs.

- Ils ont réussi ça, ces pourris.

- Pour la seule Pologne, il pourrait y avoir eu jusqu’à 100 000 enfants enlevés, dont seul un quart auraient pu retrouver leur famille après la guerre. Sachant que ça voulait dire pour un certain nombre d’entre eux dire quitter la famille dans laquelle ils avaient grandi pour une autre qu’ils ne connaissaient plus, rajoutant une couche de traumatisme voire de stigmates. Et on peut aussi mentionner le joyeux destin des enfants nés de soldats allemands dans les pays occupés. Ils auraient été ainsi environ 12 000 en Norvège, et tu peux imaginer qu’en tant qu’enfants de nazi ils n’ont pas toujours eu une vie facile, au même titre que leurs mères d’ailleurs.

- Oui, je vois bien, une fois j’ai joué un demi-elfe, et il était rejeté par les deux peuples. Vraiment pas facile, tu comprends. Ca me parle.

- Tu as pratiquement vécu la même chose. Plusieurs responsables de la Lebensborn ont été jugés pour enlèvement d’enfants, mais acquittés au motif qu’il y a avait bien un programme d’enlèvement et de déplacement d’enfants, mais qu’il a été mis en œuvre par des personnes qui n’appartenaient pas à l’organisation. Enfin je me dois de signaler que parmi les enfants nés d’occupants en Norvège, il y a eu la petite Anni-Frid Lyngstad. Sa mère Synni est âgée de 19 ans quand elle tombe enceinte du sergent Aldred Haase. Après la guerre, elles partent avec la grand-mère maternelle s’installer en Suède pour éviter précisément le stigmate social associé avec l’identité du père. Et puis la gamine grandit, se met à chanter, et forme un groupe avec une autre fille et deux garçons.

- Ok, d’accord, ben c’est super pour eux, hein.

- Dans un éclair ébouriffant d’inventivité, ils baptisent leur formation avec les initiales de leurs prénoms, et créent ce qui est peut-être leur plus grand groupe de pop de l’histoire.

« Ils faisaient quoi mes parents ? Eh ben tu sais quoi Bjorn, ta gueule. »« Ils faisaient quoi mes parents ? Eh ben tu sais quoi Bjorn, ta gueule. »

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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