Kessel

Mission monumentale

Où l'on vous parle d'une unité militaire spéciale. Dont les membres ne savaient pas se battre, et qui avait pour mission de NE PAS détruire des bâtiments.

- Tout ce que je veux dire c’est que les films « basés sur des faits réels » c’est bien, ça peut donner une idée de ce qui s’est passé, mais par définition ce n’est pas toujours rigoureusement exact.

- C’est vrai, j’ai regardé celui à propos des aventures d’un plombier, rien à voir avec mon expérience personnelle.

 -Seigneur, faites qu’il parle de Super Mario Bros.

- Alors pas du…

- Je ne veux pas le savoir ! C’est pas l’exemple que j’avais en tête.

- Je veux bien te croire, vu ton goût pour les travaux manuels. Tu pensais à quoi ?

- Monuments Men.

- Ca me dit vaguement quelque chose.

- Film sorti en 2014, qui autant que je sache a fait une carrière honorable mais pas un carton mémorable.

Ben si l’idée était d’attirer les spectateurs, il aurait sans doute fallu commencer par prendre des gens connus, hein.Ben si l’idée était d’attirer les spectateurs, il aurait sans doute fallu commencer par prendre des gens connus, hein.

- Eh bien de fait, ça ne m’a pas marqué.

- C’est regrettable parce que l’histoire de fond vaut la peine. Imagine, une unité militaire spéciale composée de rats de bibliothèque et académiciens bien en chaire, envoyés en première ligne voire en éclaireurs dans des zones pas encore totalement sécurisées, et qui  avaient leur mot à dire dans la planification des opérations.

- Ca sonne comme la revanche des intellos.

- Sans aller jusque-là, c’est la concrétisation d’une préoccupation nouvelle qui apparaît à l’occasion de la Seconde Guerre mondiale. A savoir sa dimension culturelle et patrimoniale.

- C'est-à-dire ?

- C'est-à-dire que les pays européens présentent une certaine…épaisseur historique. Dans à peu près toutes les zones qu’il faudra bien un jour reprendre aux armées allemandes, tu as une densité de monuments historiques au kilomètre carré assez importante. Quand il va s’agir de libérer des pays comme la France, l’Italie, la Belgique, ou l’Allemagne, on va se battre au milieu de vieilles pierres ou à proximité de musées qui abritent un patrimoine pour le moins riche.

- Certes, mais la priorité ça reste de dégager les Nazis, quand même.

- Oui, mais quand même. Dans toute la mesure du possible, ce serait mieux de ne pas libérer un champ de ruines, y compris au plan culturel. Et puis il y a une deuxième dimension, à savoir le pillage à grande échelle que commettent les Nazis là où ils passent. Les Allemands perpétuent le plus grand vol d’objets culturels et historiques de l’histoire. Ils ont pillé à une échelle industrielle, se servant à travers toute l’Europe et spoliant allégrement les œuvres appartenant à des Juifs. Goering est notamment connu pour l’ampleur de la collection qu’il se constitue, mais il n’est pas le seul. Hitler lui-même a des projets dans ce domaine.

- Ah oui ?

- J’y reviendrai. Les Nazis avaient d’ailleurs mis en place un groupe spécial de conseillers en art pour cibler les œuvres à piquer, le Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR). Ils ont établi un guide en 80 volumes, fourni à la Wehrmacht avant les invasions. L’ERR sera particulièrement actif dans le domaine du vol d’œuvres appartenant à des Juifs. Bref, en plus de bien d’autres préoccupations, la guerre en Europe soulève des questions de préservation et de récupération patrimoniales, et il est logique que les gens qui s’intéressent à ce sujet s’en préoccupent.

- On parle de qui ?

- En 1943, le Conseil National des sociétés savantes (des professeurs de Harvard) et des responsables du Metropolitan Museum of Art de New York et de la National Gallery de Washington s’inquiètent des destructions culturelles et pillages en Europe. Le juge de la Cour Suprême Harlan Stone fait partie du conseil d’administration de la National Gallery. Il transmet au président Roosevelt la proposition d’une commission fédérale dont la mission serait de préserver les œuvres des Nazis et de les restituer à leurs propriétaires légitimes. Le 20 août 1943, le président met donc en place la Commission américaine pour la protection et la récupération des monuments historiques et artistiques dans les zones de guerre, ou commission Roberts.

- C’est…plus facile à placer dans la conversation.

- La mission de la commission est de fournir à l’état-major de cartes qui indiquent les emplacements des monuments artistiques et religieux remarquables en Europe. L’idée est de d’en servir au moment de la planification des opérations pour éviter d’endommager le patrimoine, d’inventorier ce dernier après les combats, et de récupérer ensuite ce qui aura été dispersé, planqué, ou volé.

- D’accord, concrètement ça donne quoi ?

- Son bras plus ou moins armé est l’unité Monuments, Fine Arts, and Archives (MFAA), qui est rattachée à l’Allied Military Government for Occupied Territories, le gouvernement militaire allié pour les territoires occupés. La commission est financée par le fonds d’urgence du président. La mission initiale est de protéger le patrimoine : les bâtiments, les églises, les châteaux, et autres. Puis ça évolue et ça inclut la récupération l’art volé. Outre le noble objectif culturel et patrimonial, les œuvres pouvaient également servir à financer les opérations nazies, donc on vise aussi à leur reprendre ces moyens. Les Britanniques mettent en place une entité similaire, et les premiers membres du MFAA arrivent en Sicile dès l’automne 1943, soit quelques mois après le débarquement de juillet, avec pour mission de protéger les œuvres, monuments, et lieux remarquables des dégâts de la guerre.

« Répétez s'il-vous-plaît. La transmission est mauvaise, j’ai cru comprendre que l’ordre était de NE PAS faire péter des trucs. »« Répétez s'il-vous-plaît. La transmission est mauvaise, j’ai cru comprendre que l’ordre était de NE PAS faire péter des trucs. »

- Attends, ce sont qui ces gars, d’abord ?

- Typiquement, en Sicile, on parle du capitaine Edward Croft-Murray, conservateur des dessins et imprimés au British Museum, du capitaine Mason Hammond, professeur de latin à Harvard, du lieutenant Perry Cott, conservateur de musée dans le Massachussetts, ou encore du capitaine Deane Keller, professeur de dessin et de peinture à Yale.

- J’ai comme le sentiment que ce sont des officiers qui n’ont pas une grande expérience du combat.

- Complètement. Déjà, les membres de l’AMGOT étaient généralement sensiblement plus vieux que les autres soldats, en plus de ne pas être là avant tout pour combattre. Renommés par leurs collègues Aged Military Gentlemen On Tour, c'est-à-dire les militaires âgés en vadrouille. Et au sein de ce groupe, les membres du MFAA sortaient encore plus du lot.

- Comment ça ?

- Surnommés les Venus fixers, les restaurateurs de Venus, ou de façon plus mémorable les Monument men, ils n’ont jamais constitué un corps cohérent qui se serait entraîné en groupe. Ils étaient répartis entre les armées alliées, et la plupart ont travaillé seul ou avec un ou deux collègues. Ils sont majoritairement portés volontaires quand l’initiative a été lancée, et sont passés directement de leur vénérable institution au front.

- Une force spéciale, mais pas combattante.

- Exactement, les Monument men constituent un groupe d’experts et d’universitaires, dont beaucoup sont sensiblement plus âgés, et en moins bonne condition physique, que le soldat moyen. Voire carrément trop vieux pour intégrer l’armée. Ce sont des conservateurs, historiens, universitaires, archéologues, archivistes, ou artistes, qui viennent dire aux officiers sur quoi ils peuvent tirer ou non.

Entendons-nous bien, un archéologue peut être un choix très judicieux pour combattre les Nazis. Mais l’histoire y compris récente nous montre qu’il est impérieux de le mettre à la retraite d’office passé un certain âge.Entendons-nous bien, un archéologue peut être un choix très judicieux pour combattre les Nazis. Mais l’histoire y compris récente nous montre qu’il est impérieux de le mettre à la retraite d’office passé un certain âge.

Ils sont tous officiers, mais ça n’a pas empêché un certain nombre de tensions avec des soldats qui considéraient que leur mission était une perte de temps.

- Et de moyens.

- Euh, non, ils n’avaient pas de moyens, enfin très peu. Ils ne disposaient ainsi pas de camions, souvent pas même de voitures. Ils font des kilomètres et des kilomètres à pied. En plus ils opèrent sur un continent qui a par définition connu ou connaît encore la guerre. Beaucoup de lignes de téléphone ne fonctionnent pas. Mais en tout état de cause, les soldats réguliers considèrent que leur mission est secondaire et de peu d’importance. Et c’était le sentiment des troupes américaines comme britanniques.

- C’est toujours sympa de se sentir soutenu par ses collègues.

- Faute d’appui dans la troupe, ils en ont cependant au plus haut niveau. Eisenhower soutenait sans réserve l’initiative. Il s’agissait de préserver des symboles du monde que les Alliés cherchaient à défendre. Churchill et Roosevelt étaient en outre conscients de l’effet positif auprès de la population du fait de protéger et rendre les œuvres. Le principe est simple : « vous pouvez raser et détruire les maisons des gens, ils reviendront. Mais si vous détruisez leur patrimoine et ce qui fait leur histoire, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé ». A l’inverse de ce qui s’était généralement fait jusqu’alors, la règle est que le butin de guerre ne revient pas au vainqueur, mais doit au contraire être retourné au propriétaire légitime.

- Ils sont nombreux, tes Monument men ?

- Comme les autres sections de l’AMGOT, le MFAA est composé pour moitié d’Américains et pour moitié de Brits. Le service s’étoffe au fil de la campagne européenne, et compte 80 personnes à la fin de la campagne. Ils sont ainsi initialement 2 en Italie, 27 quand le pays est libéré. Outre le repérage et la prévention, ils sont aussi chargés de dresser des rapports sur l’état du patrimoine après les combats, et d’organiser les premières opérations de restauration quand nécessaire. Et ils vont avoir du boulot.

- Comment ça ?

- Déjà que la reprise de l’Italie s’avère beaucoup plus difficile que prévue, puisqu’elle prendra 22 mois alors qu’elle devait être rapide, elle est particulièrement compliquée au plan culturel. Parce que le pays a comme qui dirait un peu de patrimoine. Comme le déplorera le général Mark Clark, combattre en Italie revient à faire la guerre « dans un foutu musée ».

- Oh, à peine…

- Le débarquement en Sicile avait été précédé d’intenses attaques préparatoires. Palerme a beaucoup souffert. Les membres du MFAA commencent à parcourir l’ile pour dresser l’inventaire. Ils prennent contact avec les conservateurs locaux, qui les accueillent comme des sauveurs vu qu’ils n’ont plus de moyens du tout. Les locaux connaissent le terrain et les monuments qui ont besoin de réparations ainsi que les artisans et ouvriers susceptibles de les réaliser, et les alliés peuvent trouver les ressources en matériel de construction, moyens de transport, et carburant. Ils peuvent  parer les bâtiments endommagés pour passer l’hiver.

D’accord, admettons, y’a deux-trois trucs à préserver à Palerme.D’accord, admettons, y’a deux-trois trucs à préserver à Palerme.

- Ok, on a fait la Sicile. C’est quoi la suite de la visite ?

- Naples. Les troupes arrivent après plus d’une centaine d’attaques aériennes. La ville n’a plus d’électricité et d’eau, la population n’a plus grand-chose à manger, et les hommes du MFAA sont là pour s’occuper des bâtiments historiques. Les troupes régulières n’y réfléchissent pas à deux fois avant d’utiliser une église, un palais, ou un musée pour s’installer ou entreposer du matériel sans ménagement particulier, et ont tendance à envoyer paître les conservateurs qui protestent. Alors que ces derniers sont convaincus que, après leur avoir donné à manger, prendre soin de leur patrimoine est l’un des meilleurs moyens de s’attirer le soutien des Italiens.

- Ca se tient.

- En décembre 43, après plusieurs rapports à ce sujet auprès du commandement général faisant état d‘actes de vandalisme, le général Eisenhower adresse une lettre à l’ensemble des commandants alliés : il les enjoint à ne pas utiliser le terme de « nécessité militaire » quand il s’agit plutôt de convenances personnelles. Pour le dire autrement, les prétendues nécessités militaires ne doivent pas servir de paravent pour la négligence ou l’indifférence. Bref, on ne s’installe pas dans les châteaux et hôtels particuliers pour le plaisir.

- C’est important d’avoir un QG classieux, ça participe des conditions de travail.

- C’est non quand même. On reste un petit moment à Naples, pendant que ça se bat avec acharnement au Monte Cassino…

Paraît même qu'il y a un oursParaît même qu'il y a un ours

Les Monument men récupèrent et stockent des quantités de fragments de marbres, éléments de déco, et autres matériels en vue des futures restaurations, et distribuent des bonbons aux enfants et des clopes aux adultes. Ils ne peuvent néanmoins pas empêcher la destruction de l’abbaye du Montecassino, ou d’une chapelle à Padoue, par nécessité militaire. Cependant c’est leur travail minutieux de récupération qui permettra la restauration de monuments qu’on a crus perdus, comme le Tempio Malatestiano de Rimini ou de plusieurs palais et églises de Gène, Turin et Palerme. Puis, au printemps 1944, direction Rome…

- Ils étaient un peu obligés d’y arriver, quel que soit le chemin pris.

- Evidemment. Le général allemand Kesselring a abandonné la ville sans combattre, son patrimoine a donc été épargné. Dès le mois d‘août, les hommes du MFAA et la directrice de la Galerie Nationale d’Art moderne organisent une exposition de 48 pièces qui avaient été mises à l’abri au Vatican. Elle se tient au Palais Venezia, d’où Mussolini s’était adressé à la foule pendant 20 ans. L’expo est présentée comme une manifestation de gratitude envers les Alliés, et le travail des Monument men.

- De fait, la dimension relations publiques est travaillée.

- Puis c’est l’Ombrie et la Toscane. A chaque nouvelle ville prise, les Monument men se précipitent pour éviter les destructions et pillages. Il s’agit de prendre contact avec les locaux, de réveiller le prêtre du coin, de dégoter les clés de l’église. Et de positionner des gardes pour empêcher les vols. Mais aussi de faire très attention.

- Pourquoi donc ?

- Les Allemands ont pu miner ou piéger les lieux. Ca fait partie des choses qui se font, malheureusement.

- Non, ça se fait pas !

- C’est précisément pour ça que ça se fait. Un membre du MFAA écrit ainsi à sa femme pour la rassurer qu’il « ne redresse jamais les tableaux qui sont de travers ». Les Monument men étaient en effet souvent les premiers à entrer dans des bâtiments abandonnés, et potentiellement piégéd, par l’ennemi. Au moins deux sont morts lors de telles opérations d’exploration. Un autre, Ronald Balfour, est mort en tenant de sortir un autel d’une église en train de se faire pilonner.

- Je veux bien croire que c’est un peu lourd et encombrant.

- Florence était utilisée comme un centre logistique en raison de sa position centrale. Les Alliés préparent leur offensive à partir de photos aériennes sur lesquelles le MFAA signale les monuments et secteurs à éviter.

« Globalement, éviter tout la ville. »« Globalement, éviter tout la ville. »

Quand il y a cependant des dégâts, les Monument men les évaluent et mènent les premières actions et réparations en vue des travaux à venir. Les premiers soldats alliés entrent à Florence le 4 août, et parmi eux des membres du MFAA qui se précipitent pour vérifier l’état des églises et de leurs œuvres. Ils sont soulagés de constater qu’elles sont en parfait état. Pas comme les ponts alla Carraia, alle Grazie, et Santa Trinita, que ces cochons d’Allemands font sauter. Ils épargnent le Ponte Vecchio, mais rasent une bonne partie du quartier alentour, un tiers du cœur médiéval de la ville. Les Monument men doivent convaincre le génie de ne pas abattre la Torre deglie Amidei, méchamment endommagée.

- Pas brillant, ce génie.

- Par ailleurs, des milliers d’œuvres, y compris une partie des collections des Offices ou du Palais Pitti, ont été mises de côté dans des villas et châteaux des alentours. Il va donc aussi y avoir un travail d’inventaire. En parallèle, les Alliés arrivent à Pise en juillet. C’est la dernière position allemande sur l’Arno autrement dit les combats sont plus acharnés. Ainsi, quand le Campo Santo est frappé par des obus, qui provoquent un incendie qui fait fondre les toitures en plomb sur les fresques et mosaïques, l’officier du MFAA Deane Keller fait intervenir des troupes américaines et des ouvriers italiens pour nettoyer les parties endommagées, et construire un toit temporaire. Il organise des équipes d’ouvriers qui passent des semaines à gratter le plomb des statues et sarcophages.

- Mais non c’est pas dangereux.

- Du tout, allons. On récupère aussi les fragments des fresques murales. Les opérations de restauration du Campo Santo sont toujours en cours à ce jour. Par la suite, pendant le reste de l’année 44, il ne s’agit plus tant de préparer les opérations ou de remettre la main sur des caches que de localiser et retrouver des œuvres qui ont « disparu » derrière les lignes ennemies.

- Volées par les Allemands, quoi.

- Exactement. Quand les troupes allemandes du sud Tyrol se rendent le 2 mai 45, 500 tableaux et sculptures sont récupérés et renvoyés à Florence en juillet. Au total, en Italie, les Monument men initient des travaux de restauration sur 700 bâtiments. En parallèle, une autre équipe fait le même travail dans le sillage du Débarquement.

- Oui, hein, y’a pas qu’en Italie qu’il y a des trucs à préserver.

- Eh non. C’est pourquoi le lieutenant James Rorimer, spécialiste en art médiéval qui vient du MOMA de New York, débarque à Utah Beach en 44. Bon, en août 44, mais quand même. Et il commence à inspecter la région pour évaluer les dégâts. Il travaille seul à travers la Normandie, se faisant prendre en stop par les transports alliés ou les locaux. Au point d’être soupçonné par un capitaine de l’Air Force d’être un espion, parce que c’est suspect et pas logique un gars qui se balade tout seul comme ça en uniforme allié.

« Et puis il a des livres et tout, c’est bizarre. »« Et puis il a des livres et tout, c’est bizarre. »

Arrivé à Paris en décembre 44, Rorimer reçoit l’assistance de Rose Valland, une conservatrice française. Elle l’emmène, comme dans le film, dans un entrepôt rempli de pièces volées à des Juifs pour lui montrer l’ampleur du problème. Ses registres s’avéreront très utiles pour la suite. Elle reçoit la médaille de la Résistance, la Légion d’Honneur, et la médaille de la Liberté présidentielle (US).

- Bravo madame. Comme quoi les Monument men n’étaient pas que des hommes.

- Non. On peut notamment citer Anne Olivier Bell, Monument woman dans l’armée britannique. Elle est stationnée en Allemagne, où elle travaille à coordonner le travail des équipes MFAA. Elle raconte que les officiers essayaient toujours d’installer leurs quartiers dans des châteaux, et que par conséquent les Monument men passaient leur temps à les en dissuader pour éviter qu’ils les abiment. Il y avait aussi quelques soldats qui estimaient qu’ils avaient un peu le droit de se servir sur la bête immonde.

- Vae victis, tout ça.

- Il arrive également que les soldats récupèrent par exemple des cloches d’église pour les fondre. Les prêtres débarquent et le MFAA doit gérer la situation et essayer de récupérer les bourdons avant qu’il ne soit trop tard. Ou alors ils voulaient tout simplement noyer les mines parce qu’ils y avaient trouvé des mines.

- Gné ?

- Des mines actives. Dans des mines abandonnées.

- Gné² ?

- Ils avaient trouvé des mines, explosives, dans des mines de minerai.

- Ha, des mines dans des mines.

- Voilà. Or les mines étaient souvent utilisées comme caches et dépôts, parce que ça résiste plutôt bien aux bombardements. Par exemple à Heilbronn, où se trouve une mine de sel dans laquelle ont été stockées de nombreuses pièces de musées. Les combats ont mis hors d’usage l‘alimentation électriques de la mine, et donc du système de pompes. Autrement dit, les galeries et leur contenu risquent d’être noyés.

- Je crois savoir que les tableaux n’aiment pas trop la submersion.

- Tu aurais certainement pu rejoindre le MFAA. Rorimer en appelle directement à Eisenhower, qui dépêche des ingénieurs du génie pour remettre en place des pompes et sauver les œuvres. Ensuite Rorimer s’oppose à Patton. Ce dernier veut récupérer le quartier général nazi à Munich pour s’y installer, Rorimer réussit à le convaincre qu’il en a besoin pour y traiter les œuvres récupérées. Quand il rentre aux Etats-Unis, Rorimer devient directeur du MOMA de New York. Cela dit c’est pas pour tout de suite, parce que la mission du MFAA se poursuit bien au-delà de la capitulation.

- C’est quoi bien au-delà ?

- Jusque dans les années 50. C’est la deuxième partie de la mission, menée par une soixantaine de personnes à travers l’Europe. Elles doivent retrouver, répertorier, référencer, et restituer les milliers d’œuvres qui ont été planquées ou volées. Les troupes US trouvent en effet environ 1 500 caches correspondant à des vols, des spoliations, des collections personnelles, ou des réserves de musées. En préparation des combats, ces derniers ont mis leurs œuvres à l’abri. Pour te donner deux exemples, la Joconde change six fois d’adresse pendant la guerre, et la Néfertiti du musée de Berlin est mise à l’abri dans une mine de potasse à Kaiseroda, puis passe par les coffres de la Reichsbank. Elle ne rejoint Berlin qu’en 1955.

- La souveraine se promène.

« Ca va, ça fait une balade tous les millénaires en moyenne, on va pas en faire un drame. »« Ca va, ça fait une balade tous les millénaires en moyenne, on va pas en faire un drame. »

- Des centaines de pièces sont récupérées grâce aux informations du général SS Karl Wolff, qui les fournit dans le cadre de l’Opération Sunrise.

- C’est quoi ce truc ?

- Ce sont des négociations secrètes que le général mène avec l’Office of Strategic Services, le fameux OSS précurseur de la CIA, entre février et mai 1945. Elles se tiennent pour l’essentiel dans la région de Berne, entre Wolff et Allen Dulles, représentant l’OSS. L’objectif est d’arranger la reddition des forces allemandes dans le nord de l’Italie. Les Allemands proposent de se retirer d’Italie et demandent qu’on les laisse passer pour aller combattre les Soviétiques, ce qui au passage aurait été tout à fait au goût de Churchill. Mais Dulles ne propose qu’une reddition auprès des Alliés plutôt que de la résistance italienne. Staline a vent du tout et se plaint qu’on chercher à le contourner voire à le trahir.

- On ne peut pas lui donner tout à fait tort sur ce coup.

- Non. Au final, ça capote. Mais pour ce qui nous intéresse, Wolff fournit des informations qui permettent de retrouver une partie des collections des Offices et du palais Pitti de Florence.

- Toujours ça de pris.

- Exactement. Il faut leur rendre ça, les Allemands ont scrupuleusement inventorié beaucoup des pièces qu’ils prenaient, ce qui a grandement facilité le travail du MFAA. Y compris pour récupérer les pièces de seconde main, c'est-à-dire piquées par des Allemands et Autrichiens après le retrait des Nazis, notamment une partie des œuvres évacuées par Goering de sa résidence de chasse. Il les fait charger dans un train en direction de Berchtesgaden, mais seuls deux tiers de la cargaison sont récupérés et mis à l’abri. La population locale, informée de l’abandon du trésor du maréchal mais pas forcément de sa nature exacte, beaucoup pendaient en effet qu’il s’agissait d’or, se sert dans le reste. Les Monument men passent donc les mois qui suivent à surveiller les marchés et marchands d’art, et à parcourir la campagne pour suivre des pistes et ramener les pièces là où elles doivent l’être.

- La brigade de surveillance des brocantes.

Ils sont tenaces et entêtés.Ils sont tenaces et entêtés.

- Les Alliés retrouvent des centaines d’œuvres et de pièces dans des prisons, des entrepôts de munitions, ou encore des mines. Je ne peux pas m’empêcher de te citer quelques-unes des trouvailles les plus remarquables. Au dépôt de matériel et de munitions de Bernterode, les Américains retrouvent 4 cercueils qui contiennent notamment les dépouilles de Frédéric II et Hindenburg, ainsi que plus de 270 tableaux venus du palais de Potsdam. Dans la mine de Kaiserode, la 3e armée de Patton tombe sur 400 tableaux et de l’or. Dans le fameux château de Neuschwanstein…

Mais si, vous le connaissez.Mais si, vous le connaissez.

…on retrouve plus de 6 000 pièces collectées par l’ERR. Il faut un an et 49 wagons de cargaison pour le vider.

- Un tantinet accumulateurs compulsifs, ces Allemands.

- Et encore, y’a mieux. Dans les mines d’Altausee, Goering a fait planquer plus de 6 500 œuvres, dans plus de 60 km de galeries, dont la madone de Bruges Michel-Ange, évacuée de la ville dans un camion de la Croix-Rouge et emballée dans un matelas

« Non, pas du tout, c’est une petite niche votive dans la galerie, réalisée par les mineurs après le boulot. »« Non, pas du tout, c’est une petite niche votive dans la galerie, réalisée par les mineurs après le boulot. »

, l’autel de la cathédrale de Gand des frère Van Eyck, l’Astronome de Vermeer, des Rubens et des Rembrandt, et des pièces volées par Goering à Naples. Autant d’œuvres exceptionnelles qui ont bien failli y passer.

- Quoi ?!

- En avril 45, le responsable nazi local se dit que si ça n’appartient pas au Reich autant que ça n’appartienne à personne, et donne l’ordre d’installer 8 bombes dans les galeries. Elles sont dissimulées dans des caisses marquées « fragile, marbre ». Mais un groupe de mineurs découvre leur véritable contenu et décide de les évacuer à la surface dans la nuit du 4 au 5 mai.

- Bravo.

- On doit à l’honnêteté de préciser qu’ils n’ont pas agi que par amour de l’art, puisqu’il  s’agissait aussi de préserver les mines, leur outil de travail. Mais cela dit, oui, quand même. Il a fallu 80 rotations de camions pour sortir toute cette collection.

- En parlant de destruction programmée, me semble d’ailleurs que dans le film il est question d’un ordre venu d’Hitler lui-même pour faire définitivement disparaître les œuvres volées.

- Eh ben pour le coup c’est de la fiction. Au contraire, son projet était de s’en servir pour affirmer la gloire du Reich et créer son propre musée.

- Pardon ?

- Mais oui. L’artiste raté Adolf Hitler avait pour projet de construire un kolossal musée dans la bourgade de Linz, en Autriche et au bord du Danube, la ville dans laquelle il a grandi. Il voulait même en faire l’une des cinq principales villes du Reich avec Berlin, Munich, Hambourg, et Nuremberg. Et la capitale de la culture du régime. Il fait réaliser des plans de projets grandioses, dont un théâtre, un opéra, et un hôtel Adolf Hitler, et des grands boulevards et places. Ainsi qu’un musée monumental dont la vocation était de rivaliser avec le Louvre ou les Offices, grâce à toutes les œuvres « collectées » à travers l’Europe.

- C’est sûr que c’est plus facile de rivaliser avec des musées qu’on a vidés.

- La plupart de ces plans ne sont pas réalisés, mais Hitler a gardé le projet en tête jusqu’au bout.

- Tant pis pour le destin culturel continental de Linz.

- La ville a quand même été capitale culturelle de l’Europe en 2009. Je dirais que c’est moins grandiose, mais quand même mieux.

- Indubitablement, je pense qu’on peut collectivement se passer du Grand Hôtel Adolf Hitler.

- Sans aucun doute. Pour en finir avec le travail du MFAA après la guerre, des centres de tri sont mis en place à Munich, Wiesbaden, et Offenbach. Les pièces récupérées un peu partout en Allemagne y sont regroupées, triées, inventoriées.

Y’a comme une espèce de thématique sous-jacente dans cet article.Y’a comme une espèce de thématique sous-jacente dans cet article.

On les regroupe par pays d’origine, on effectue des premières réparations, et on traite les réclamations. Il fallait déjà trier entre les œuvres à retourner à des musées, et celles à rendre à leurs propriétaires. Des convois qui peuvent représenter plusieurs dizaines de camions sont organisés vers les différents musées du pays et au-delà pour y ramener les pièces.

- Tu parles d’un boulot pour une soixantaine de personnes.

- De fait, au vu des circonstances, ils se sont focalisés sur les œuvres les plus fameuses et précieuses, mais cela leur a également valu des critiques dans la mesure où cela ne représentait qu’une petite partie des vols nazis. De l’ordre de 10 %, en fait. Il y a ainsi toute une collection de Torahs et objets cultuels juifs pillés à travers l’Europe, dont l’origine et les propriétaires ne peuvent pas être déterminés. Un dépôt est créé à Francfort, qui accueille plus de trois millions d’imprimés et d’objets religieux.

- Je crains qu’une partie des propriétaires ne puisse en tout état de cause jamais être retrouvée.

- Effectivement. Le processus de traitement et de restitution des œuvres ramenées à Wiesbaden dure jusqu’en 1958. En réalité, les Monument men n’avaient pas les ressources nécessaires pour faire le travail de détermination de la propriété pour les montagnes d’œuvres sur lesquelles ils ont remis la main. En outre, leur mission première était de permettre la réhabilitation culturelle des pays, en particulier l’Allemagne, c'est-à-dire permettre à leurs musées de rouvrir. C’est bien pour cela qu’ils ont organisé des expos.

- Et en termes de bilan total, ça donne quoi ?

- Le MFAA aurait permis de remettre la main sur quelque 5 millions d’œuvres.

- Ah. Quand même.

- Sans compter toutes celles qu’il a empêché d’être endommagées ou détruites. Ils devaient travailler rapidement, en s’appuyant faute de mieux sur des locaux. Ils ont fait des erreurs, pas par manque de soin ou de compétences, mais de moyens. Note qu’à ce jour on n’a toujours pas remis la main sur le Portrait d’un jeune homme de Raphaël, pris à Cracovie et ramené en catastrophe vers l’Allemagne devant l’avancée soviétique.

Si vous farfouillez dans le grenier de Mémé…Si vous farfouillez dans le grenier de Mémé…

- Ah ben oui, tiens, d’ailleurs, et du côté soviétique ?

- L’URSS avait mis en place la Commission des Trophées, qui s’est servi dans les collections allemandes (régulières et volées) pour compenser les déprédations allemandes.

- C’est…une autre logique.

- D’ailleurs la Russie a confirmé qu’elle détenait une partie des pièces portées disparues.

- Imagine le film sur une bande de spécialistes chargés de les récupérer…

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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par En Marge   ⋅  25/05/2026 9 min

Où l'on se penche sur Mein Kampf après Mein Kampf - et après la mort d'Hitler.

Expertise immobilière

par En Marge   ⋅  16/05/2026 10 min

Om l'on se penche sur l'âge de notre grand logement collectif, et on découvre à cette occasion qu'il a été salopé à grande échelle.

Mein Kampf, poisons lents (2/3)

par En Marge   ⋅  11/05/2026 8 min

Où l'on se penche entre autres sur les droits d'auteur d'un des plus gros fraudeurs fiscaux du Reich : Hitler.