- Oh, mais que voilà une mine avenante au petit matin. Je crois que je vais m’abstenir de te demander si tu as bien dormi, suffit de te regarder pour avoir la réponse.
- Mais non, même pas. Pour ce qui est de dormir ça c’est plutôt bien passé, pour le coup.
- Tu as donc décidé de sortir ta tête des mauvais jours rien que pour moi, je suis flatté.
- Non, le problème c’est ce qui est arrivé après avoir dormi. Quand tu te réveilles globalement en forme, disposé à passer une bonne journée sans plus attendre, que tu sors mécaniquement du lit, et que tes narines t’alertent qu’il y a un truc qui ne va pas précisément au moment où tes orteils rentrent gaiement au fond de la pantoufle et dans une masse molle et tiédasse dont tu réalisés la nature avec horreur et dégoût alors qu’elle a déjà commencé à se répandre sur tout le pied.
- Uuuuh…le vomi du chat ?
- Le *putain* de vomi du *putain* de chat, si je peux me permettre.
- Oh mais je t’en prie.
- Je te jure qu’il y a des moments où je me demande ce qui m’empêche d’en faire une descente de lit de ce foutu animal.
- …
- J’ai dit, il y a des moments où je me demande ce qui m’empêche d’en faire une descente de lit.
- Je t’ai bien entendu. Je tiens simplement à ce qu’il soit clair que si tu comptes sur moi pour te fournir des arguments pour l’épargner, tu perds ton temps. En revanche en cherchant bien je dois avoir du matériel de taxidermie qui traîne quelque part.
- C’est vrai, et maintenant que j’y pense je n’ai jamais vraiment compris pourquoi tu avais ça. C’est comme cette grande pelle, ce vieux tapis, et ces sacs de chaux vive, ça te sert à quoi exact…
- Non mais tu dis ça parce que bon je comprends le coup de la pantoufle, mais en vrai tu n’aimes rien tant que le gratouiller pendant que tu bouquines.
Chacun a droit à son jardin secret. Et pour le voir il va vous falloir un mandat.- C’est vrai. C’est bien le seul truc pour lequel il est vaguement utile, mais c’est vrai.
- Ca tu ne sais pas, c’est une question de circonstances. Il suffirait peut-être de pas grand-chose pour que ton chat devienne un héros.
- Je ne suis pas convaincu. Je ne le vois pas devenir guide, démineur, ou pompier.
- Non, effectivement. Cela dit, tu as bien des animaux de compagnie qui sont devenus soldats et même héros de guerre.
- Des chats ?
- Pas que je sache. Y’a une histoire d’espion sur laquelle il faudra que je me renseigne, mais je pensais en premier lieu plutôt à un chien.
- Classique.
- Non, pas vraiment.
- C'est-à-dire ?
- Imagine. Nous en sommes en 1917 aux Etats-Unis, et le soldat Robert Conroy fait ses classes dans les parages du campus de Yale.
- Il fait ses classes à Yale, quoi.
- C’est ça, avec plus d’exercices de tir que dans une université américaine class…oh, quoi que, faut voir. Conroy tombe sur un jeune chiot à la petite queue, et décide à la fois de l’adopter et de le baptiser en conséquence Stubby, ce qui signifie courtaud.
« Il aurait pu l’appeler Donald, aussi. » Vu qu’il est récupéré comme ça dans la nature, les origines exactes de Stubby ne sont pas connues, mais c’était manifestement un bâtard avec du sang de pitbull. Conroy le ramène au camp, ce qui est tout à fait prohibé.
- Allez, soyez pas obtus.
- De fait, dans la mesure où la présence du chien s’avère bénéfique au moral des troupes, il est par conséquent autorisé à rester. D’autant que Conroy lui apprend quelques tours, comme saluer, répondre aux appels, et défiler avec ses compagnons de régiment. Stubby devient ainsi la mascotte du 102e bataillon d’infanterie. Qui ne se voit pas le laisser à la maison quand il est envoyé sur le front.
- Est-on bien sûr qu’il avait signé pour ça, d’abord ?
- De toute façon, l’emmener n’est pas plus autorisé que l’intégrer au camp. Conroy doit donc le faire monter en douce à bord au navire qui les emmène vers l’Europe, puis le cache dans un bac de charbon.
« Je vous jure que j'ai entendu la chaudière aboyer ! » Quand un officier finit par le découvrir, il est tout sauf enthousiaste, mais Stubby lui adresse un salut ce qui suffit manifestement à le convaincre de laisser passer.
- Excellent réflexe, soldat Courtaud.
- La réaction du régiment doit aussi jouer. Le 102e arrive sur le front le 5 avril 1918, du côté du Chemin des Dames. Stubby s’y fait semble-t-il relativement bien, mais manifestement il ne suivait pas bien le jour du cours sur l’utilisation du masque à gaz. Il prend un gros bol de gaz de combat, et finit à l’hôpital.
- Non, bordel, Courtaud ! Courtaaaaaaauuuuuuud !
- T’inquiète. Non seulement il s’en sort, mais cette expérience, aussi désagréable a-t-elle sans doute été pour lui, s’avère très profitable. Stubby n’est pas près d’oublier l’odeur du gaz, et je n’ai pas besoin de te rappeler à quel point l’odorat canin est supérieur au nôtre. Il est ainsi capable de sentir les effluves de gaz avant ses camarades à deux pattes, et de le leur signaler. Il fait donc office de détecteur et d’alarme. C’est comme ça qu’il sauve la vie d’un certain nombre de soldats en les réveillant par ses aboiements, alors que les Allemands avaient lancé une attaque chimique au petit matin et que beaucoup étaient encore endormis.
- Pour une fois qu’un animal empêche qu’on se réveille avec un truc dégueu…
- Ou qu’on ne se réveille pas, en l’occurrence. Dans le même ordre d’idée, Stubby est à plusieurs reprises capable d’entendre les obus arriver avant les soldats, et ainsi de les prévenir. Et puis pendant qu’on y est, il est également entraîné à trouver les blessés dans les tranchées, et à les signaler. Il apprend notamment à distinguer entre ceux qui parlent anglais et ceux qui parlent allemand, pour attirer en priorité les secours vers les anglophones.
- C’est pas très très charitable ni conforme au droit de la guerre ça…
- C’est peut-être un peu beaucoup lui demander que de lire le droit international humanitaire. Et puis par ailleurs c’est ce qui va permettre à Stubby d’accomplir son plus remarquable fait de guerre.
- Dans quel domaine ?
- Le contre-espionnage. Alors qu’un espion allemand menait une mission de reconnaissance pour cartographier les tranchées, et sa route croise celle du soldat Courtaud. Or l’espion fait l’erreur de lui parler en allemand.
- Il ne s’imaginait sans doute pas que le chien en face de lui serait capable d’en déduire que c’était un ennemi.
- Effectivement. Toujours est-il que Srubby lui saute alors dessus tout en gueulant tout ce qu’il peut pour rameuter des renforts. Ce qui conduit d’une part à la capture de l’ennemi, mais aussi d’autre part à ce que Courtaud bénéficie une promotion tout ce qu’il y a de plus officielle au grade de sergent. Ce qui en fait en passant le supérieur de son maître.
« Conroy, corvée de promenade ! Et que ça saute ! »Le sergent est par la suite blessé par plusieurs éclats d’obus, mais parvient néanmoins à survivre aux 17 batailles auxquelles il assiste.
- Résistant, le bâtard.
- Pour le moins dur à cuire, oui. Une fois le conflit terminé, il faut à nouveau le faire passer en contrebande, puisque les règles concernant le transport d’animaux, quand bien même ils sont officiers, à bord des bâtiments militaires n’ont pas changé entre-temps.
- Franchement, c’est à croire que les autorités avaient plus urgent à faire.
- Je ne vois pas. Une fois rentré au pays, Stubby devient une célébrité. Il est invité deux fois à la Maison Blanche, rencontre les présidents Wilson, Harding, et Collidge, et participe en tant que membre de la Légion Américaine à plusieurs parades. Il est également membre de la Croix Rouge et de la YMCA. Il est titulaire d’une dizaine de médailles et décorations militaires à la fois américaines et françaises, dont la médaille de la Grande Guerre et la Purple Heart.
- C’est peut-être un rien exagéré quand même…
- Quoi qu’il en soit, il est temps pour Stubby de quitter la carrière militaire. Quand Robert Conroy s’inscrit à Georgetown, Stubby devient la mascotte de l’équipe de football. Il prend l’habitude de jouer avec le ballon pendant la mi-temps, ce qui en fait un des pionniers des spectacles de mi-temps.
Regardez-les, à essayer de faire aussi bien qu’un chien qui court après un ballon.Le sergent Courtaud disparaît en 1926, à l’âge de 9 ou 10 ans. Il a droit à une nécrologie de trois colonnes sur une demi-page dans le New York Times. Il est depuis exposé au Smithsonian Institute avec ses médailles.
« Vous êtes sûr qu’il est réglo votre collier sergent ? » - Jolis états de service, je ne peux pas dire le contraire.
- Je vais m’en charger.
- Comment ça ?
- Stubby a permis la capture d’un espion et a été promu et multi-décoré, d’accord. Mais on peut considérer que c’était un chien secouriste comme il y en avait un certain nombre, et qu’il a particulièrement bien réussi par un concours de circonstances. J’ai mieux, un profil réellement unique.
- Un profil de quoi ?
- D’ours.
- Tu triches, tu avais parlé d’animaux de compagnie. On ne peut pas avoir un ours comme animal de compagnie…
- Je sais ! Oh, je sais, et on ne m’empêchera pas de penser qu’une bonne partie des problèmes du monde vient de là, et de continuer à adresser des pétitions !
« On l’a échangé contre notre gamine qui se plaignait tout le temps de la température de la soupe ou de la taille du lit. Meilleure décision qu’on a jamais prise. »- Tu veux bien m’expliquer par le menu comment un ours se retrouve dans l’armée, j’ai besoin de détails.
- Avec plaisir. On passe de la Première à la Seconde Guerre mondiale. Qui comme tu t’en souviens commence avec l’Allemagne et l’URSS qui s’en prennent toutes les deux à la Pologne en septembre 1939. Puis à l’été 41, l’Allemagne envahit le territoire soviétique. L’URSS libère ses prisonniers polonais. C’est ainsi qu’en avril 42, un certain nombre de soldats polonais se retrouvent en Iran, alors occupé par l’URSS et le Royaume-Uni, et font route vers l’Egypte pour y rejoindre les troupes britanniques. Alors qu’ils sont en chemin à travers les montagnes d’Elbourz dans la province d’Hamedan, ils croisent la route d’un jeune berger qui a récupéré un ourson brun de Syrie, c’est le nom de l’espèce, âgé de 3/4 mois. Et ils ont forcément bien envie d’embarquer l’ourson avec eux.
- Réaction logique et parfaitement compréhensible.
- Le gamin accepte d’échanger l’animal contre quelques rations. Les Polonais le baptisent Wojtek, le « guerrier content ». Evidemment, Wojtek devient non seulement leur mascotte mais le cœur du régiment et un soutien moral énorme, parce que comme chacun sait la vie est meilleure avec un ours.
Une leçon de vie capitale apprise d’un de nos principaux mentors. Wojtek est ainsi incorporé à la 22e Compagnie de transport de l’artillerie du 2e corps polonais.
- Dis donc, je ne me prétends pas vétérinaire, mais c’est encore très jeune 3/4 mois, même pour un ours.
- En effet. Rassure-toi, les soldats le nourrissent comme il le ferait avec un petit Polonais du même âge, avec des bouteilles de vodka…
- Ca suffit ces préjugés, à la fin !
- Des bouteilles de vodka remplies de lait condensé, enfin. Puis des fruits et du miel. Et puis quand il est adulte il se met au régime militaire, et est donc nourri avec des rations. Y compris de bière, qui devient sa boisson de prédilection, avec le café du matin.
- Je suis très ours, au fond.
- Y’a jamais eu le moindre doute là-dessus. La vie dans le régiment étant stressante même pour un ours, Wojtek se met malheureusement aussi à fumer.
- Hein ?!
- Enfin plutôt à manger des clopes, mais uniquement si elles sont d’abord allumées. En dépit de cette alimentation contestable, il atteint environ 1 mètre 80 pour 220 kilos, soit un gabarit tout à fait sain pour son espèce. Et apprécie particulièrement lutter avec ses compagnons de régiment ou jouer avec eux au tir à la corde.
« Et pas de prise interdite cette fois, Piotr. » On lui apprend à saluer, et pour imiter ses camarades il se met à défiler derrière eux, debout. On raconte qu’il s’entend remarquablement bien avec un dalmatien appartenant à un officier britannique, mais qu’en revanche un jour où il s’approche d’un cheval ça se passe moins bien.
- Pour le cheval ? J’imagine.
- Nan, penses-tu ! Ce pauvre Wojtek se prend une ruade dans le mufle. Sale carne, j’espère qu’il a fini en tartare. Tout comme Stubby avant lui, Wojtek contribue aussi à l’arrestation d’un nuisible.
- Un espion ?
- Non, pas cette fois, mais un individu mal intentionné qui avait décidé de se servir dans l’arsenal du régiment alors que ce dernier était stationné en Palestine. Et qui ne s’attendait vraiment pas, mais alors vraiment pas, à tomber sur un ours. Parce que Wojtek avait de son côté pris l’habitude de dormir dans ce local. Le malandrin a paniqué, au point de se faire repérer et arrêter. Prouvant par la même occasion l’efficacité des dispositifs de sécurité plantigrades.
- Ne te fatigue pas, ça ne fera pas changer d’avis le syndic de la copropriété.
- Mais enfin, ça marche !
- Je sais, tu prêches un convaincu.
- Alors ça, pour coller un composteur ou proposer de recruter des biquettes pour tondre la pelouse, y’a du monde, mais des ours bruns comme substitut naturel au digicode, plus personne. Hypocrites ! Guignols ! Ecolos en carton même pas recyclé ! Toujours est-il que pour sa remarquable contribution à la sécurisation de l’arsenal, Wojtek reçoit une bière. Comme quoi non seulement c’est efficace mais en plus c’est économe. Je dis ça…
- D’accord, je re-re-re-soumettrai la proposition à la prochaine Assemblée générale.
- Toutes ces aventures sont bien plaisantes, mais le moment pour les troupes polonaises de rejoindre le front approchant, il était urgent de savoir que faire de leur ours.
- Mais enfin, on l’emmène !
- C’était effectivement le plan, mais se pose le même problème que près de 30 ans plus tôt. En avril 1944, afin de permettre à Wojtek d’embarquer depuis l’Egypte vers l’Italie, ce qui lui était refusé en tant qu’ours, ils l’incorporent officiellement au régiment. Il est inscrit au registre, y compris de solde, et avec un matricule officiel. Arrivé à Naples, l’officier de liaison Archibald Brown est chargé de réceptionner le corps polonais et de l’envoyer vers le front. Quand il fait l’appel, il constate que le dénommé caporal Wojtek n’a pas répondu. On lui explique qu’il ne répond que quand on lui parle polonais ou persan, avant de l’accompagner jusqu’à la cage de ce bon Wojtek.
- Dont j’imagine qu’il le salue.
- Sans doute. Maintenant que le 22e est à pied d’œuvre, Wojtek ne se contente pas d’entretenir le moral des hommes, et participe activement au combat.
- Comment ça ?
Non. - Lors de la bataille de Monte Cassino en mai, Wojtek est recruté pour transporter des caisses d’obus de 45 kilos, faisant la liaison entre les camions de matériel et les mortiers. Il fait ça debout, en prenant la cargaison dans ses pattes avant.
- Et en pliant les genoux pour pas se faire mal.
- Certainement. Il faut dire qu’au total le 22e a assuré le ravitaillement de quelque 17 320 tonnes de munitions, 1 200 tonnes de carburant, et 1 116 tonnes de rations pendant la bataille, qui dure une semaine.
- Je veux bien imaginer que Wojtek avait une capacité de transport un peu plus élevée que le piou-piou moyen dans ce domaine.
- Faudrait comparer avec un autre Polonais de 220 kg, mais autant que je sache ils n’en avaient pas sous la main. Toujours est-il que cet épisode est immortalisé par le blason officiel de la 22e Compagnie de transport.
« Alors, elle est où la greluche qu’a mangé ma soupe ?! » - Un instant, je regarde où on peut commander des écussons de l’armée polonaise…
- Prends-en deux. Après avoir défait l’armée nazie à la lui tout seul [source requise], Wojtek et son régiment se retrouvent stationnés à Berwickshire, en Ecosse. Ils y restent près de deux ans…
- Deux ans ?!
- Ben la Pologne après la guerre c’est un peu compliqué entre le gouvernement en exil et les autorités pro-soviétiques installées dans la suite de l’Armée rouge. Toujours est-il que quand les hommes du 22e sont finalement démobilisés et retournent à la maison en 47, ils décident à regret de laisser Wojtek au zoo d’Edinbourg, où il devient une vedette, plutôt que de le ramener à celui de Varsovie. Ses anciens camarades de régiment reviennent régulièrement lui rendre visite.
- Et lui filer des bières.
- Mais oui, exactement. Il y reste jusqu’à sa mort en 1963, à l’âge de 22 ans. Ce qui est relativement peu pour un ours brun de Syrie en captivité, mais il y a fort à parier que les autres spécimens étudiés n’avaient pas un passif de fumeur. Il pèse alors 500 kg.
- Tabac, boisson, mode de vie sédentaire…
- Le souvenir de Wojtek a perduré en Ecosse, en tant que symbole d’amitié avec la Pologne. Le parlement écossais lui a rendu honneur, et en 2011 une parade a été organisée à Edinbourg en son honneur. En 2013, une statue lui a été érigée dans la ville. L’année suivante, Cracovie en fait autant, et il y en a aussi une à Cassino.
- Et allez, deuxième pétition de la journée…
