Où l'on parle d'erreurs de calcul et de virgules qui font peur, qui transforment des iles en cratères, qui donnent des prix Nobel...et qui font naître des monstres.
- Oh mais c’est pas vrai, encore !
- Quoi donc ?
- Ben je trouve encore des gens pour dire que le monde est passé au bord de la destruction totale le 16 juillet 1945. C’est agaçant.
- La destruction totale ? J’aurais choisi un mot plus fort qu’agaçant.
- Mais non, je parle de cette idée.
- Attends, le 16 juillet 1945, ça me dit quelque chose… C’est pas le test Trinity ?
- Si, tout juste. L’aboutissement du projet Manhattan, la première explosion test d’une bombe atomique dans le désert du Nevada.
- Tu ne peux pas nier que les arsenaux nucléaires représentent toujours un risque existentiel. Donc ce n’est pas totalement contestable.
- Je ne parle pas de ça, mais du test lui-même. L’idée qu’on est passé à deux doigts d’une éradication de toute vie sur Terre le 16 juillet 1945.
- Avec une seule bombe ?
- Oui.
- C’est n’importe quoi, non ?
- Mmm… Disons que quelques minutes avant la détonation, Enrico Fermi lui-même, une figure du projet, prenait les paris sur le fait que l’atmosphère dans son ensemble allait s’embraser au point de…détruire le monde.
- Quoi ?!
- Du calme. C’était une plaisanterie de sa part.
- Je préfère. Et je préfère aussi qu’on évite de plaisanter là-dessus dans ce genre de situation, à la réflexion.
- Mais ça reposait sur une réelle préoccupation. La question est soulevée dès 1942 dans le cadre du projet Manhattan. Edward Teller pose à ses collègues la question de savoir comment l’atmosphère réagira si on détonne une bombe atomique en plein air. On ne s’était pas vraiment demandé, et le sujet est considéré comme suffisamment sérieux pour être remonté aux grands chefs du projet. Le risque : que l’explosion amorce une réaction de fusion des gaz atmosphériques, réaction qui elle-même dégagerait suffisamment d’énergie pour se propager à…l’atmosphère dans son ensemble, partout autour du globe. Ce que les grosses têtes du projet Manhattan considèrent dans l’ensemble comme mal.
- Tu sais Egon, le bien le mal, tous ces trucs-là c'est un peu flou pour moi heu, tu veux dire quoi par « mal » ?
- Eh bien, imagine que toute forme de vie sur terre meurt instantanément et que chaque molécule de ton corps explose à la vitesse de la lumière.
- Ah.
- Oui, on parle d’un embrasement global de l’atmosphère, sur toute la planète, conduisant à la destruction d’à peu près tout ce qui s’y trouve, en tout cas pour ce qui est des formes de vie.
- Mmmh, la dernière fois que je me suis penché sur la question, nous étions globalement tous des formes de vie dépendant d’autres formes de vie.
- Voilà.
- D’accord, donc ça c’est mal.
- Tu as compris. Les responsables du projet, jusqu’à Oppenheimer lui-même, demandent donc fissa à disposer de calculs pour s’assurer que leur projet de bombe ne va pas foutre le feu au monde entier.
- Parce qu’on veut une bombe qui pète tout, comme jamais auparavant, mais pas non plus au point de tout péter.
- Dis comme ça… En termes un peu plus scientifiques, vérifions que l’énergie libérée par la détonation ne va pas provoquer une réaction incontrôlable de fusion. On sort donc les papiers et les crayons. L’objectif est d’évaluer précisément si la puissance de l’explosion suffit à allumer le ciel, ou si elle perdra trop rapidement de l’énergie se propageant dans l’air pour éviter le risque. Je veux dire, on sait tous que si tu fais péter un paquet de dynamite, il y a une distance à partir de laquelle l’onde de choc n’est plus dangereuse parce qu’à force de se propager elle s’est suffisamment affaiblie.
- Je ne sais rien de cela. De toute façon c’était quelques pétards et c’est autorisé le 14 juillet, m’sieur l’agent.
- Ouais. Toujours est-il que là on parle d’une explosion atomique comme il n’y en a jamais eu, avec des niveaux d’énergie inégalés, donc la question se pose.
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