Où l'on se penche sur des nuits moins belles que vos jours.
- Oula.
- Quoi, oula ?
- Oh rien. Mais la prochaine fois que tu te pointes avec une pareille tête de déterré à la table du petit déjeuner, j’aimerais autant que tu prévois un avertissement. Un petit panneau, tu vois ?
- Un quoi ?
- Un avertissement, Sam. Le genre « Attention, cette scène comporte une représentation de tête dans le cul non simulée ou d’une très grande violence ».
- Mal dormi, d’accord ?
Ah je vous jure faut pas être cardiaque.
- C’est l’euphémisme du siècle parce que ce n’est plus une valise que tu te trimballes sous chaque œil, à ce stade, c’est un porte container.
- Je vois que 2024 s’annonce sous le signe de la bienveillance et de l’humanisme.
- Je vais te faire couler un café de campeur, c’est tout ce que je peux faire à ce stade à part appeler un prêtre. Mais qu’est-ce qu’il s’est passé, enfin ?
- Sais pas. Insomnie. Café. Vite. Nuit blanche.
- Une seule ça va.
- Je voudrais bien t’y v... putain c’est quoi cette horreur ?
C'est ce que nous autres on appelle prendre un café, mais dans la gueule.
- 800 grammes de café moulu passés au Red Bull, pourquoi ? Bref, je maintiens : une seule nuit blanche de suite, c’est que dalle. Pense à Paul Kern, au lieu de te plaindre.
- Qui ?
- Paul Kern.
- C’est un nom à peindre des trucs abstraits avec des couleurs dégueulasses, ça.
- Non, ça c’est Paul Klee, aucun lien – quoique, les deux Paul ont combattu pendant la première guerre.
- Oui ben pardon, ça ne peut pas tout justifier non plus. Et certainement pas la peinture contemporaine.
- Si ça peut t’apaiser un peu, Paul Kern n’a jamais touché la moindre palette de sa vie.
- Le brave homme. Et il a quoi de remarquable, ton Paul Kern ?
- Il a connu sa part de nuits de merde aussi.
- Je compatis.
- 6205 sales nuits, pour être exact.
- Hein ?
- De suite.
- Mais je... Attends... Mais ça fait DIX-SEPT ANS sans dormir, enfin !
- Tout juste - et encore, Kern a prolongé son record quelques années. Tu vois bien que tu te plains pour pas grand-chose.
- C’est impossible, enfin !
- C’est pourtant bien ce qu’il a toujours affirmé. Une chose est d’ailleurs certaine et tous les noctambules de Budapest peuvent en témoigner : dans les années 20, Paul Kern était une figure familière des nuit hongroises. Tu pouvais l’apercevoir jusqu’au petit matin dans les cafés ou dans les dancings de la ville, pour peu qu’on le repère. L’homme était discret, le genre passe-partout : complet-veston tristoune, visage tristoune, coiffure tristoune. Si la grisaille décidait de s’incarner, elle choisirait Paul Kern.
- Un type ordinaire, quoi.
- Voilà. Son métier ne sort pas de l’ordinaire non plus. Au lendemain de la Grande Guerre, Paul Kern est un employé de bureau qui travaille pour les assurances sociales hongroises.
- On dirait un personnage de Kafka.
- Il y a de ça, oui. Son comportement n’a jamais rien d’extravagant. Chaque jour, il s’assied à la même place dans les brasseries qu’il fréquente et il y passe son temps à lire les journaux ou à fumer en buvant un verre - mais sans excès. Kern est tout sauf un ivrogne, pas plus qu’un fêtard. La seule chose qui sort de l’ordinaire, en définitive, c’est que Paul Kern est toujours là, toutes les nuits.
- C’est... flippant.
- Oh oui. Même les noceurs les plus acharnés se reposent un soir ou deux par semaine, Paul Kern est là chaque nuit, pour toute la nuit. Il arrive le soir, seul, il s’attable pour le dîner, seul, et il repart au petit jour vers son bureau - toujours seul, après le dernier café que lui apporte un serveur épuisé. Et il ne dort jamais.
Hongrois rêver.
- Non mais c’est une image, ça.
- Ce n’est pas ce qu’il dit. En 1933, Paul Kern rencontre le correspondant français du journal l’Excelsior, passablement intrigué par les rumeurs qui courent autour du personnage, et il lui jure que cela fait 17 ans qu’il n’a pas fermé l’œil, 17 ans qu’il ne s’endort plus, 17 ans qu’une éternelle insomnie fait de sa vie un enfer, un épuisement constant.
- Ah ben oui, tu m’étonnes.
- « J’ai des douleurs aigües dans les bras et dans les jambes, je confonds les mots, les expressions et des larmes coulent de mes yeux. Alors je m’étends sur un lit et je pose une paire de lunettes noires sur mon nez. Il faut que mes yeux se reposent, mais je ne peux pas les fermer car cela me rend très nerveux ».
- Il va mal, ce monsieur.
- Un an plus tard, ça n’est pas arrangé. En 1938, il en dit davantage à un autre journaliste, cette fois pour Paris Soir : « Imaginez que je réfléchis sans arrêt. Les idées vont et viennent et je dois faire un effort de volonté immense pour reposer mon cerveau ».
- Ce qui est un tantinet paradoxal.
- C’est bien simple, Paul Kern ne sait même plus ce que c’est que de s’endormir : « Je suis comme un aveugle qui a perdu la vue dans son enfance (…) Je m'efforce parfois en vain de retrouver cette sensation, mais mon imagination n'est pas assez forte pour la faire revivre. Je ne connais plus ce que c'est qu'un rêve. »
- Vu certains des miens, ce n’est peut-être pas plus mal. N’empêche que ça ne parait pas franchement crédible, son truc.
- Tu peux même dire incroyable mais son histoire a pourtant une origine à la fois précise et banale. Le cas de Paul Kern, c’est le cas d’un homme qui a connu la guerre de 14 et qui en est revenu abimé, comme beaucoup d’autres : rien que pour les blessures physiques, on parle de 21 millions d’anciens combattants revenus blessés du front, plus ou moins gravement.
- Lui compris ?
- Oui, il y a eu droit. En 1914, lorsque la guerre éclate, Paul Kern a 30 ans tout juste. Comme il est né à Budapest, il combat dans l’armée austro-hongroise sur le front est, face à l’armée russe.
- Toujours sympa, ça, en général.
- Oui, la Grande Armée peut témoigner. En juin 1915, Kern a pris du galon. Il commande un petit régiment de hussards quand on lui transmet l’ordre d’attaquer les tranchées adverses. La suite, il la raconte lui-même : « Je vis mes hommes tomber comme des mouches et tout d'un coup, je sentis un choc violent dans ma tête. Je perdis connaissance et je ne me réveillais que trois semaines plus tard à l’hôpital ».
- Un éclat d’obus ?
- Une balle. Le projectile lui a traversé le crâne en soufflant au passage une partie de son lobe frontal. À quelques millimètres près, c’était plié.
- Il a bien failli ne jamais se réveiller, quoi.
- Il ne peut surtout plus s’endormir – plus du tout. Au début, Paul Kern met son insomnie sur le compte des souffrances que provoque sa blessure : « Mes souffrances furent indicibles. On m'envoya dans une ville d'eaux mais le sommeil n'est jamais revenu. Et je ne dors pas. J'ai consulté les meilleurs neurologues, j'ai pris des somnifères — rien, rien n'a pu me guérir ».
- Mais quel enfer.
- Physiquement, pourtant, Paul Kern se rétablit à première vue parfaitement. Il est rendu à ses foyers, comme on dit, et retrouve sa Budapest natale et son épouse. Le truc, c’est que retrouver une vie normale quand on ne peut plus fermer l’œil, c’est compliqué. Kern est irritable, constamment épuisé, souvent confus. Il parvient à garder son travail et pour cause : non seulement son statut de fonctionnaire le protège mais il bosse seize heures par jour pour s’occuper. Sur un plan plus personnel, sa vie privée tourne au désastre. Il passe sa nuit dans les cafés à lire les journaux et à écouter la radio, avant de s’obliger à s’étendre une heure ou deux, moralement épuisé, tandis que les idées noires lui tournent en boucle dans la tête. Sa femme le quitte, épuisée de le voir arpenter leur logement toute nuit.
- Ben on la comprend.
- Ce n’est ni la première ni la dernière femme de combattant à subir les conséquences de la guerre sur l’état mental de son mari, oui. Mais disons que dans son cas, l’étrange maladie de son époux se traduit aussi par une exposition publique qui finit de ruiner son mariage.
- Parce que le cas de Paul Kern fait causer ?
- Ah ben tu m’étonnes, on n’a pas inventé le buzz au 21e siècle. Son cas ne tarde pas à fasciner toute la presse d’Europe...
Beaucoup d'amour pour l'idée de faire livrer son crâne post mortem.
- Oui enfin bon la presse à scandales, pardon mais...
- Mais ça n’intéresse pas que les canards à sensation. Les médecins ne tardent pas à se pencher sur ce cas hors du commun, fascinés par le phénomène dont souffre Paul Kern, l’homme qui ne dort jamais. En 1930, le professeur Frei, un médecin français, s’interroge dans les colonnes du Quotidien de Paris et fait une hypothèse : « Il est probable que la balle qui a pénétré dans le cerveau de M. Kern y ait supprimé un tout petit quelque chose, tellement petit qu'il échappe à l'examen. Or, si cet organe minuscule a été une fois supprimé par hasard, c’est qu’on peut aussi l'abolir chez tous les hommes. D’autres examens doivent infailliblement amener à la découverte de l'organe et au moyen de le supprimer ».
- Oui, c’est une théorie qui a le mérite de... Attends comment ça, « découvrir l’organe et le supprimer » ?
- Eh oui. Ce qui intéresse beaucoup certains médecins, ce n’est pas tant le cas de Paul Kern que la possibilité de supprimer le sommeil.
- MAIS ENFIN.
- Va faire un tour sur LinkedIn, il ne te faudra pas longtemps pour réaliser qu’il y a un certain nombre d’obsédés de la morning routine à la con pour qui l’idée que le sommeil est du temps perdu se défend tout à fait. Eh ben dans les années 30, pareil. À une époque où on peine encore à comprendre la nécessité absolue du repos pour le cerveau, certains rêvent de s’émanciper de ces heures qu’ils considèrent comme perdues.
- L’homme productif 24 heures sur 24, c’est ça ?
- Exactement. Le transhumanisme et les conneries de ce genre ne datent pas d’aujourd’hui, le mythe du surhomme débarrassé des basses contingences anatomiques comme la mort ou le sommeil non plus. De leur point de vue, passer le tiers de sa vie à roupiller est une hérésie, et une hérésie qui doit pouvoir se traiter.
- Le PIB n’attend pas.
- C’est grosso modo l’idée : le sommeil, c’est autant de temps qu’on ne passe pas à faire autre chose.
- Rassure-moi, ces cinglés sont minoritaires ?
- Honnêtement, oui, d’autant que d’autres ne se privent pas de faire observer que si certains veulent priver l’humanité de sommeil, ce n’est pas pour la libérer de ce temps d’inconscience mais pour la plonger dans la pire des servitudes en réduisant l’être humain à un simple outil de production - un « homme-machine » pour reprendre l’expression de l’époque qui n’avait pas encore creusé le concept de robot ou de zombie. Et leur crainte se comprend.
- Parce que ?
- Rappelle-toi que les années 30, ce sont celles du Meilleur des Mondes de Aldous Huxley ou des Temps modernes de Chaplin : la division des tâches, la mécanisation, le taylorisme, le rationalisme productif, les chaînes de montage, les gestes mécaniques et répétés par des ouvriers hyperspécialisés et abrutis par ce travail... Chaplin s’en moque dans son film mais on sent que c’est un humour inquiet, et à juste titre. Derrière Paul Kern, certains redoutent l’apparition de l’homme désincarné, privé de son humanité pour devenir un employé sans âme.
- Je crois qu’on dit consultant.
- Rooooooh.
"Toujours couchés à rien foutre, ces feignants".
- Cela dit et avec toute la tristesse que m’inspire son cas, il raconte un peu n’importe quoi, Paul Kern, non ?
- Ah oui. L’idée qu’on puisse rester éveillé en permanence est un fantasme, sans même parler de l’état dans lequel se retrouvent les malheureux qui passent ne serait-ce que 72 heures sans pouvoir dormir. Le nombre de troubles du comportement qui en découlent est relativement flippante. Mais quant à savoir ce dont souffrait Paul Kern...
- Pardon, mais il n’a pas pu simuler, tout simplement ?
- Pour y gagner quoi ? Il n’a jamais tiré le moindre sou de son état et sa célébrité reste relative.
- Sans parler d’escroquerie, il n’a pas pu affabuler ?
- Ah ben ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas passé 17 ans sans dormir. Ce qui est en revanche plausible c’est qu’il ait passé 17 ans à croire qu’il ne dormait pas.
- C’est possible, ça ?
- Oh oui. Paul Kern souffrait peut-être simplement d’une autre maladie, une sorte de perception erronée de son propre sommeil, comme s’il était en quelque sorte incapable de savoir qu’il avait dormi - même très peu ou sur de très courtes périodes, comme les marins qui partent en solitaire. Son cas est exceptionnel mais dans tous les problèmes d’insomnie chronique, la première étape consiste à objectiver le ressenti subjectif des patients.
- Il a fini par en guérir ?
- Si on veut. Il a fini par s’allonger une bonne fois pour toutes en 1955, à 71 ans.
- Qu’il repose en paix.