En marge du terrain, première mi-temps : la guerre est la continuation du foot par d’autres moyens

Où l'on découvre d'abord que les Américains n'ont pas toujours tort, et ensuite que quand un match dégénère, ça peut à l'occasion finir en bombardements.

- Est-ce que tu as remarqué qu’il y avait quelque chose dans l’atmosphère ces derniers jours. C’est subtil et étrange…

- Des saloperies qui trainent dans l’atmosphère, y’en a potentiellement un paquet. Faudrait que tu sois un peu plus spécifique, sans vouloir être exigeant.

- J’ai comme l’impression qu’il y a…un air de football.

- Oh, crois-tu ?! Pardon, c’est ma faute, j’ai cru que tu avais dit que c’était « subtil ».

- Oui, bon, Toujours est-il que je ne serais pas étonné que nous soyons en période d’actualité footballistique.

- C’est ce suivi pointilleux de l’information qui te permet d’être toujours à la pointe de la pertinence. Oui, je confirme, nous sommes très officiellement en plein dedans.

- Ah ben très bien. J’avais justement mis de côté quelques petites choses pour suivre la compétition dans les meilleures conditions. Ou pour ceux qui ne sont pas passionnés, et à défaut de pouvoir parler de totalement autre chose en soirée, de détourner la conversation des commentaires du dernier match.

- Un programme qui me semble de circonstance et de nature à convenir à tout le monde.

- Bon, alors cette année la compétition se tient sur le sol américain, dans trois pays mais néanmoins majoritairement aux Etats-Unis.

- A défaut d’être un grand pays de foot, je vais persister à espérer une organisation de premier plan.

- Tu penses aux nouvelles coupures pub ?

- Ah les foutus…aies un peu de considération pour ma tension.

- D’accord. Alors justement, jouons l’apaisement et commençons par mettre à mort une idée reçue.

- Ah très bien. Une de mes activités favorites. Et…à toi aussi, normalement, pourquoi cette mine déconfite ?

- Parce que ce faisant, je vais…soupir…devoir dire du bien des Américains.

- Ha.

- On est d’accord que s’il y a bien un peuple de crétins à la surface de cette planète, c’est les Américains ?

- J’aime tellement cette façon si personnelle de dire du bien…

Oui mais qui aime bien…

- La preuve, ces demeurés persistent à appeler soccer le sport que le monde entier connait sous le nom de football, tout en réservant cette dernière dénomination à leur spectacle de foire agricole qui non seulement consiste surtout à lancer deux rangées de bovins l’une contre l’autre et à la fin c’est celui qui a le moins de commotions cérébrales qui gagne, mais en plus se joue à la main et non au pied, et au moyen d’un objet ovoïde qui n’a rien d’une balle.

- Autant de faits dûment établis.

- Absolument, mais si cette description est parfaitement et objectivement exacte, la question de la taxonomie est plus compliquée. En effet, les humains n’ont pas attendu le 19e siècle pour chercher des moyens de s’amuser, notamment à travers des activités physiques organisées en groupe. On sait par exemple que dès le 2e millénaire avant J.C., les Mayas pratiquaient assidûment un jeu de balle (en caoutchouc) en équipe, et que les Aztèques l’ont également adopté. Bon, pour le coup il était strictement de se servir des mains et des pieds.

- Et il arrivait régulièrement que l’équipe gagnante soit sacrifiée.

- Ca fait au moins deux éditions que j’écris à la Ligue des Champions pour qu’elle reprenne ce principe. Mais ce que je veux dire c’est qu’au milieu du 19e siècle il y avait plein de jeux/sports qui se pratiquaient avec des balles et des pieds, et qui en anglais étaient donc qualifiés de façon générique de football. On les distinguait donc en rajoutant un mot, par exemple leur zone d’origine comme pour le Rugby football, qui est formellement codifié en 1846 à partir précisément de plusieurs pratiques remontant au Moyen Age. Plusieurs, mais pas toutes : à travers l’Angleterre on joue à divers types de football, et il apparaît aussi utile d’édicter des règles claires et communes pour un sport de ballon dans lequel on n’utilise pas les mains. Ne serait-ce que pour permettre les matchs entre équipes de différentes régions, notamment pour les écoles et universités.

- Sinon ces pauvres étudiants sont obligés de se cantonner à l’aviron, c’est moche.

- C’est ainsi que se crée en 1863 la Football Association, qui pose donc ses règles pour jouer à ce qui est alors appelé l’association football.

A l’occasion d’une réunion tenue dans la Taverne des Francs-Maçons, PARCE QUE TOUT EST UN COMPLOT !

- Jusque-là, c’est logique.

- La suite aussi. Ne me demande pas pourquoi, mais à l’époque le parler jeune anglais a l’habitude de remplacer la fin des mots par le suffixe –er. Le rugby a d’ailleurs brièvement été appelé rugger.

- Je ne te demande pas pourquoi parce que je refuse d’essayer de comprendre le mode de raisonnement de ce pays.

- Association football devient donc rapidement assoccer football dans le langage courant. A partir de là, la voyelle tombe pour donner soccer football, et tant qu’on y est on abandonne aussi le football puisqu’après tout il n’y a qu’un seul soccer. Où il apparaît donc que soccer est en fait le premier mot courant, forgé en Grande-Bretagne, pour désigner cette nouvelle forme de jeu de balle au pied. Et il se répand partout, y compris aux Etats-Unis. Il faut attendre quelques années (1881) pour que la popularité du sport devienne telle qu’il est appelé par défaut football, tant il a supplanté les autres formes de jeu de balle au pied. Sauf qu’aux Etats-Unis le terme a entre-temps été durablement associé à leur machin idiot, et qu’en toute logique ils continuent à utiliser soccer.

- Merde, ils ne sont donc pas demeurés.

- Non. Mais bon, avec un peu de mauvaise foi l’usage d’un terme que quasiment plus personne n’emploie depuis plus d’un siècle peut être qualifié d’attardé.

...

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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