Ennemi public n°1

Où l'on suit le parcours remarquable d'un individu dont vous n'avez jamais entendu parler et qui à lui tout seul a causé DEUX catastrophes environnementales majeures.

- Bon alors on y va, à la chasse au sale type ? Tu as fait bien des mystères et des tours autour du pot en me racontant comment on a finalement réussi à mesurer l'âge de la Terre, mais j’ai retenu une chose : tu m’as promis qu’on partirait sur les traces d’un individu que je n’hésiterais pas à qualifier de fieffé coquin, si j’ai bien compris. C’était comment déjà, « le type le plus nuisible de l’histoire ? »

- Je te le confirme. Un gars qui sans avoir entre les mains les manettes d’une armée, d’un état, ou de quoi que ce soit de ce genre, a provoqué de dégâts immenses sur ses semblables et même la planète en général.

Faites vos jeux.

- Et comment il a fait ça, ce pourri ?

- Ben, malheureusement, c’était un scientifique doué dans son domaine. Et malheureusement au carré, son domaine n’était pas la morale.

- Science sans conscience, quelque chose comme ça ?

- En bonne partie oui. Et pour commencer on va parler de cliquetis.

- Franchement, maintenant que je pense à bien fermer la bouche quand je mange j’ai moins ce problème.

- Non, pas ce genre-là. Le point de départ est un accident automobile. En 1908, à Détroit, une conductrice cale. Une conductrice de voiture, c’est encore suffisamment rare pour le souligner. Heureusement pour elle, un camarade automobiliste s’arrête pour lui prêter assistance. Tu comprends, à l’époque les règles concernant l’étiquette au volant n’étaient pas encore bien établies, il ne savait pas que dans de telles circonstances l’éthique de la route impose plutôt de se moquer et de la dépasser en l’insultant.

- Les rustres.

- Cela dit il aurait sans doute mieux fait de passer son chemin. Pour redémarrer le véhicule, il faut actionner la fameuse manivelle qui permettait de lancer le moteur.

Un accessoire aujourd’hui oublié, à l’instar du clignotant.

Une opération qui n’est pas sans danger : l’utilisateur fait tourner le bidule, mais une fois que le moteur part, et on ne sait jamais trop quand il va le faire, c’est lui qui entraîne la manivelle, au risque de blesser notre opérateur s’il ne s’est pas rapidement dégagé.

- C’est le fameux retour de manivelle.

- Exactement, et ce dispositif a occasionné un certain nombre d’accidents. Rien de plus efficace pour se casser un bras. En l’occurrence, ce n’est pas ce qui arrive à notre bon samaritain.

- Ouf.

- Non. Il prend la manivelle en pleine mâchoire, et c’est son crâne qui est fracassé. Il meurt s’avoir donné un coup de main.

- Voilà, faut pas.

- Tu prêches un convaincu. Histoire de souligner le danger de cette fichue manivelle, précisons que ce pauvre gars était pourtant calé en matière de bagnole. L’infortuné dépanneur s’appelait Byron Carter, et ce n’était pas n’importe qui dans le domaine de l’automobile puisqu’il était à la tête de sa propre marque de voitures. Il était même un ami personnel d’Henry Leland, le fondateur de Cadillac. Henry est très marqué par la mort de son pote, et prend donc la décision de faire disparaître les manivelles des voitures.

- A quelque chose malheur est bon, il n’y aura plus d’accidents de ce genre.

- Vrai, la question est de savoir si on y a vraiment gagné. Leland confie à l’ingénieur Charles Kettering la mission d’imaginer un moteur qui démarre tout seul, si je puis dire, et en 1911 ce dernier a mis au point un prototype qui devient la Modèle 30 de Cadillac. Qui est évidement promue comme la première voiture sans manivelle, mais qui surclasse également la concurrence en matière de puissance et de vitesse, soit 40 chevaux pour une pointe de 72 km/h. C’est deux fois mieux que la fameuse Ford T. La Modèle 30 est un gros succès.

- Bien joué.

- Carrément, les ventes de Cadillac sont multipliées par deux. Cependant la Modèle 30 présente quand même un problème : elle est très très bruyante.

- Ha, je connais le problème, c’est le pot à détente.

- Non, même si elle plafonne à 70 c’est pas une mob. Petit rappel : un moteur à explosion à essence fonctionne avec des pistons. Ils sont remplis d’un mélange air+carburant, qui est comprimé par le mouvement du piston, puis allumé par une bougie. Ce qui provoque l’explosion qui relance le piston, qui est vidé puis rempli à nouveau est ainsi de suite.

- Ca va, je suis.

- Le souci de la Modèle 30, c’est que les pistons compressent trop le mélange air+essence. Par conséquent, cette pression peut suffire à déclencher l’explosion avant l’allumage de la bougie. L’explosion n’intervient pas pile au moment prévu, ça fait vibrer le piston de façon anormale, ce qui provoque bruit. En plus les explosions peuvent être décalées entre les pistons, ce qui multiplie les vibrations et le barouf général.

- Le moteur devient une pétoire.

- Voilà, le terme technique c’est cliquetis mais c’est l’idée. Outre l’inconfort pour les passagers et riverains, ces explosions désordonnées abîment la machine et nuisent à ses performances.

- Bref, c’est le bordel.

- Exactement. La parade constitue à modifier la composition du carburant pour que l’essence ne soit plus susceptible d’explosion du seul fait de sa compression. Il se trouve qu’il existe un hydrocarbure qui ne s’enflamme jamais quand on le comprime. Et comme sa molécule est composée de 8 atomes de carbone, on l’appelle octane.

- Ca me dit quelque chose.

- Je pense bien. Plus un type d’essence est susceptible d’exploser sous la pression, plus son indice d’octane est bas, et vice-versa. Le gasoil a typiquement un indice d’octane faible, de l’ordre de 20, parce que le principe du moteur diesel est précisément de fonctionner sans bougie, en provoquant l’explosion du seul fait de la compression du mélange dans le piston.

- Donc si je comprends bien, la solution à notre problème est de mettre au point de l’essence avec un indice d’octane plus élevé.

...

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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