Mein Kampf, poisons lents (2/3)

Où l'on se penche entre autres sur les droits d'auteur d'un des plus gros fraudeurs fiscaux du Reich : Hitler.

— Tu te rappelles, le bouquin que ta sœur t'a offert à Noël ?

— Va falloir être un peu plus précis.

Ulysse de Joyce.

— Mmmmh ?

— T’en es où ?

— Pareil.

— Je le vois, tu sais. Il est exactement là où tu l’as posé en décembre et vu le nombre de moutons qui trainent autour, on peut se lancer dans l’élevage.

— J'attends le bon moment.

— Tu attends surtout la mort en espérant que personne ne le glisse dans ta tombe, oui. Je ne te jette pas la pierre, hein. On a tous un livre statutaire comme ça sur nos étagères. Un gros pavé qu’il est de bon ton d’avoir lu, mais qu’on n’a pas vraiment ouvert.

— Oui, ça s’appelle la collection de la Pléiade, mais je ne vois pas le rapport avec...

"Bien sûr que j'ai lu tout Philippe Jacottet. J'ai fini juste après Saint-John Perse.""Bien sûr que j'ai lu tout Philippe Jacottet. J'ai fini juste après Saint-John Perse."

— Le rapport, c'est que dans les années 30, l’essai politique le plus vendu d’Allemagne appartient en partie à cette catégorie. Qu’il soit bien en vue dans la bibliothèque, très bien. Mais est-ce qu’on le lit tant que ça, le bouquin d’Hitler ?

— On a le choix ?

— Bonne question, mais commençons par les chiffres de vente du Führer. Pour rappel, Hitler dicte Mein Kampf depuis sa confortable cellule de Landsberg en 1924. Le tome 1 sort en 1925, le tome 2 en 1926. C’est touffu, ça pleurniche énormément et c’est mal écrit : très logiquement, ça se vend relativement mal : 9 000 exemplaires la première année, 3 000 en 1928.

— J’aimerais bien vendre quelques milliers de bouquins par an, moi.

— Ce que je veux dire, c’est que Mein Kampf, dans les années 20, c’est pas le tirage du siècle. C'est seulement avec la crise de 1929 que ça remonte, avec la percée électorale du NSDAP, le parti nazi. En janvier 1933, à sa nomination comme chancelier, Hitler a vendu 227 000 exemplaires en tout.

— ... Quand même.

— Oh ben t’as rien vu. Pour la seule année 1933, il en vend plus d'un million.

— Ah quand même.

— Quand même, oui. Et ça ne s’arrête plus pour la bonne raison qu’il y a comme un léger effort de propagande et de marketing. À partir de 1936, chaque mairie d’Allemagne en offre par exemple un exemplaire aux nouveaux mariés.

"N'oubliez pas : pas de boogie-woogie avant votre lecture du soir""N'oubliez pas : pas de boogie-woogie avant votre lecture du soir"

Mein Gott.

– Non, Mein Kampf. L’historien américain Ian Kershaw estime qu’en 1945, le livre s’est écoulé à douze millions d’exemplaires.

— Alors c’est beaucoup, mais dans un régime totalitaire, je ne trouve pas ça si f…

— C’est un foyer allemand sur deux.

— Ah.

— Et ça rapporte. Hitler touche un taux d’auteur de 10 %, tout à fait standard pour l’époque — en gros, ça fait 1,2 mark par volume.

— Attends à douze millions d’exemplaires…

— C’est coquet. Pour la seule année 1933, Hitler touche 1 232 000 reichsmarks de droits d’auteur à une époque où un prof de primaire gagne 4 800 marks par an.

— 256 ans de salaire d’instit’ en douze mois. Rappelons que la même année son salaire de chancelier tourne déjà autour de 44 000 RM et justement, attention au magnifique numéro de propagande du Reich sur ce point. En 1933, Hitler annonce publiquement qu’il renonce à son salaire de chancelier, et qu’il le reverse à une œuvre destinée aux veuves de policiers tués pendant les troubles politiques des années précédentes.

— Quel grand seigneur.

— Oh oui. Deux détails près. Et d’une, ce salaire est de toute façon de l’argent de poche, à ce stade Et de deux, Hitler n’a jamais fait ce don d’après… les archives fiscales du Reich lui-même.  

— Hahaha, mais quel rat !

— Reste un effet de communication est imparable : « Regardez, votre Führer s’offre tellement à l’Allemagne qu’il refuse son salaire. »

— Tout ça pendant qu’il encaisse les royalties d’un livre qu’il fait acheter par l’État allemand.

— Et tout ça pendant qu’il ne paye pas d’impôt, surtout.

— Hein ?

— Depuis 1925, Hitler traine un gros passif fiscal, parce que c’est un putain de truand qui fait absolument tout son possible pour ne pas verser le premier mark de son impôt sur le revenu. En 1934, un an après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le fisc de Munich lui adresse d’ailleurs un avis de redressement de 405 494 reichsmarks, avec huit jours pour s’exécuter.

— Big up au courageux fonctionnaire qui a dû rapidement comprendre sa douleur.

— Hitler a passé un coup de fil qu’on imagine serein et agréable, oui. Quelques semaines plus tard, le directeur du bureau des impôts de Munich, un certain Ludwig Mirre, produit une décision officielle qui vaut son pesant de cacahuètes : « Tous les rapports fiscaux fournissant matière à une obligation fiscale du Führer sont annulés dès l’origine. Le Führer est par conséquent exempté d’impôt ».

...

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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