Lupin le Rouge

Où l'on découvre un cambrioleur tellement hors-normes que si Maurice Leblanc a eu un modèle pour Arsène Lupin, c'était certainement lui.

- Oui ben je m’en moque, moi c’est pas comme ça que je le comprends, voilà.

- Alors tu dois mal le comprendre, c’est très exactement ce que dit l’auteur lui-même.

- Et après ?

- L’auteur. Le gars qui a conçu et écrit le bouquin. Tu ne vas quand même pas prétendre qu’il ne sait pas ce qu’il a lui-même voulu dire ?

- Et pourquoi pas ? Peut-être qu’il a changé d’avis en cours de route. Peut-être qu’il aime bien semer la confusion chez ses lecteurs. Peut-être qu’il avait une intention mais que dans le fil de l‘écriture il n’a pas réussi à la traduire comme il voulait, ce qui l’a conduit à des clarifications qui à mes yeux ressemblent plus à des dénégations dans un second temps.[1]

- Tu peux enrober ça comme tu veux, ça revient quand même à prétendre que tu es plus à même de comprendre un livre que celui qui l’a signé.

- Pas forcément mieux, mais autant. Et je ne suis pas le premier à reprendre cette idée, c’est tout le sens de la théorie de la « mort de l’auteur » : une fois l’œuvre publique, chacun en tire son interprétation tout aussi valable et légitime que les autres, indépendamment des intentions du créateur.

- Ca ressemble beaucoup à une licence pour raconter n’importe quoi, a fortiori si ça vient de toi.

- Voilà, les attaques personnelles maintenant. Je maintiens que certains auteurs peuvent avoir tendance à cacher leur jeu. Par exemple à ne pas reconnaître des influences, comme si cela diminuait ce qu’ils en ont fait. Tiens, regarde, Maurice Leblanc.

- Que vient faire le père d’Arsène Lupin là-dedans ?

- Il vient nous fournir un bel exemple, et une interrogation sur sa complète franchise quand il s’agit de savoir justement où il est allé chercher son inspiration. Est-ce que le gentleman-cambrioleur est le seul fruit de son imagination ?

- Et où voudrais-tu qu’il soit allé le chercher ? C’est pas comme s’il y avait de réels personnages similaires. Non non, je te vois venir, toute comparaison avec un Robin des Bois serait vraiment tirée par les cheveux, et quand bien même le degré de transformation serait tel…

- Entièrement d’accord. Et de toute façon ce n’est pas à lui que je pensais. Il y a une référence beaucoup plus proche, aussi bien dans le temps que dans le personnage lui-même.

- Attends, un personnage réel derrière Lupin, pour de vrai ?

- Franchement, je pense que tu seras au moins d’accord pour dire que la question se pose.

Les services de police sont d’accord pour dire que réduire un peu la liste des suspects ne serait pas du luxe.

- Très bien, je t’écoute, à qui penses-tu ?

- Alexandre Marius Jacob.

- Jamais entendu parler.

- Eh ben franchement c’est dommage. Et aussi révélateur de la vitesse à laquelle certains noms tombent dans l’oubli.

- Sic transit gloria jacta humanum est vici ou un truc du genre.

- Alexandre Marius Jacob, qui sera connu comme simplement Marius Jacob, nait à Marseille en 1879. Son père est venu d’Alsace quand la région a été prise par la Prusse, et travaille comme cuisinier à bord des paquebots des Messageries maritimes, puis en tant que boulanger.

- Un boulanger marseillais ? Marius ? Tu en as d’autres dans le même registre ?

- Que veux-tu, c’est comme ça. Sa mère est manifestement mineure au moment où elle tombe enceinte et je n’en sais pas plus sur ses activités professionnelles, mais je crois qu’on ne risque pas de se tromper en disant qu’elle n’est pas rentière. Autrement dit, Marius grandit dans un milieu pour le moins populaire. Et dans le quartier de la Belle de Mai, d’ailleurs, mais promis après on arrête les clichés marseillais. A 11 ans, il obtient son certif, ce qui est déjà fort bien pour l’époque. Il sera d’ailleurs toujours considéré comme plutôt doué pour les études et curieux de tout. Et il décide de s’embarquer comme mousse.

- Ha, l’aventure !

- Le jeune garçon est un grand lecteur de Jules Verne. Mais de toute évidence il n’est que moyennement convaincu par son expérience. Devenu apprenti timonier, il sert sur huit navires où il croise aussi bien les plaisanciers de la haute que les passagers laborieux et miséreux. Il dira plus tard qu’il a vu le monde, et qu’il n’est pas beau. Après quelques années sur les océans, il déserte lors d’une escale à Sydney. Il semble qu’il se soit brièvement essayé à la piraterie, mais il a horreur de la violence. Ce qui est assez difficilement  compatible avec une carrière dans ce secteur.

- Mais tout à son honneur.

- Effectivement. Il revient donc à Marseille en 1897. Où il est jugé pour désertion, mais acquitté en raison de son âge. Il n’abandonne pas pour autant la navigation. Il veut devenir capitaine au long cours, et étudie l’océanographie à cette fin. Malheureusement, il a chopé au cours de ses périples divers saloperies, des fièvres, qui lui ferment définitivement toute perspective dans ce domaine. Il devient apprenti typographe, et s’empresse en parallèle de rejoindre les cercles libertaires.

- Le jeune homme a de toute évidence développé une conscience politique.

...

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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