Kessel

L’homme qui n’a pas fait le tour du monde

Où l'on constate que c'est décidément toujours la même galère quand on veut se procurer de l'épice.

- Ben non.

- Comment ça, « ben non » ? Ben si : Christophe Colomb a découvert l’Amérique.

- Il a découvert mon cul, oui.

Faut dire que c’est plutôt bien fléché.Faut dire que c’est plutôt bien fléché.

- MAIS ENFIN C’EST DANS TOUS LES MANUELS.

- Oh oui. Mais il n’y a rien qui va pour au moins deux raisons.

- Lesquelles ?

- « Découvert », déjà, c’est le genre de terme qui a dû faire bien rigoler les Amérindiens qui vivaient là depuis quelques dizaines de milliers d’années.

- ... Tu joues sur les mots. D’accord, c’est le premier OCCIDENTAL qui est tombé sur le Nouveau Monde.

- Ah ben toujours pas, non. Des Scandinaves ont touché Terre-Neuve avec quelque chose comme cinq bons siècles d’avance sur l’explorateur Génois.

- Je... OUI MAIS... Bon tu...

- « ... as raison », je sais. Après tout, on s’en doute depuis 1914 au bas mot et ça ne fait jamais que quarante ans que c’est confirmé, mais il faut un peu de temps pour démonter la statue du commandeur Colomb, à qui il ne saurait être question d’enlever certains mérites d’ailleurs – mais qui n’a pas du tout « découvert le Nouveau Monde ». Il en annonce la colonisation par les puissances occidentales, c’est différent.

- Mouokay.

- Ah et tant qu’on y est, Magellan n’a pas fait le tour du monde.

Truand, va.Truand, va.

- MAIS C’EST FINI OUI.

- Ben j’y peux rien. Fernand de Magellan n’a pas fait le tour du monde.

- Mais qui, alors ?

- Un de ses seconds.

- Raconte.

- Déjà, l’expédition est mal partie : elle a commencé un lundi.

- Grossière erreur.

- Écoute, Fernand devait quand même avoir le sourire en s’éloignant des quais de Séville pour se lancer dans l’Atlantique le 10 août 1519, mais c’était bien un putain de lundi. Il part d’Espagne avec une expédition qui a une autre gueule que celle de Colomb en 1492, d’ailleurs : derrière son navire amiral, le Trinidad, il y a le Victoria, le Concepcion, le Santiago et le San Antonio.

- Ce qui nous fait cinq voiliers.

- Des caraques, pour être précis, autrement dit des bâtiments ventrus de vingt mètres de long conçus pour la haute mer et le transport de marchandises. Là où Colomb ne disposait que de 87 hommes d’équipage sur ses trois barlus, Magellan en commande 237, ce qui est déjà beaucoup plus adapté à une expédition qui prolonge le rêve initial du Génois, un quart de siècle plus tôt.

- À savoir ?

- Rejoindre les Indes – l’Asie, autrement dit – en passant par l’ouest. Le hic, c’est qu’il y en a déjà quelques-uns qui ont des arrière-pensées, dans la bande.

- Des arrière-pensées de quel genre ?

- Du genre qui se classent dans les 7 péchés capitaux, au rayon Envie. La flottille est espagnole, l’argent qui la finance est espagnol, une bonne partie des matelots sont espagnols - mais Magellan, lui, est portugais. Et ça, une partie des officiers l’ont en travers de la gorge.

- Faut dire qu’entre Colomb qui était italien et Magellan qui est portugais, ils doivent en avoir gros.

- Ben ils n’avaient qu’à se bouger, aussi. Quand il a touché terre aux Bahamas vingt-sept ans plus tôt, en 1492, Christophe Colomb a donné le coup d’envoi d’une nouvelle ère, celle qu’on a longtemps qualifiée d’époque des Grandes Découvertes. Tout l’Occident ne s’est pas précipité vers ces nouveaux rivages, mais deux grandes puissances se sont en revanche lancées en force : l’Espagne et le Portugal.

- La terre natale de Magellan.

- Voilà. Et dès 1494 – deux ans à peine après le premier voyage de Colomb – les deux couronnes concernées ont trouvé une sorte de gentleman agreement qui se concrétise avec le traité de Tordesillas, un Yalta du XVème siècle.

- Carrément ?

- Ben à peu près. Le texte partage le Nouveau Monde en deux parties : tout ce qui est à l’ouest d’une ligne verticale qui traverse le Brésil va à la Couronne d’Espagne, tout ce qui est à l’est appartient au Portugal.

- Parce que le gens qui vivent là-bas...

- ... n’ont pas voix au chapitre, vu d’occident. Et Magellan est bien placé pour saisir les conséquences de ce partage du (nouveau) monde.

- Por que ?

- Magellan est né autour de 1480 à Porto dans une vieille famille de la noblesse portugaise, ce qui lui permet de démarrer dans la vie comme page à la cour du roi Manuel Ier du Portugal.

- Le piston, toujours le piston.

- Mais Magellan a la bougeotte. Depuis Porto, on voit loin vers l’horizon et vers ce soleil couchant qui doit bien éclairer quelque chose, après tout. Le jeune page lâche vite le confort d’une vie de courtisan pour s’enrôler dans la flotte prestigieuse de Francisco de Almeida, vice-roi des Indes portugaises. À son service, Magellan participe à une longue série d’expéditions qui l’emmènent vers ce qu’on appelle alors les Indes portugaises, les premières colonies fondées entre la Malaisie, l’Inde et l’Indonésie. Dans la compétition qui fait rage entre l’Espagne et le Portugal, Magellan est aux premières loges pour assister à la naissance des grandes routes maritimes.

- Qui servent à quoi ?

- À ramener en Europe les trésors de ces nouveaux territoires - un surtout, dans la zone portugaise : l’épice.

- Faut quand même faire gaffe aux vers géants.

"Comment ça : "derrière toi, attention, un renflement brun géant !" ?"Comment ça : "derrière toi, attention, un renflement brun géant !" ?

- C’est nettement plus mouillé, comme ambiance. D’ailleurs, je devrais plutôt dire LES épices tellement c’est varié – ce qui s’arrache le plus en Europe, ce sont les clous de girofle et les noix de muscade.

- Et Magellan se fait des burnes en platine.

- Il en touche sa part mais ce n’est pas tellement ça qui l’intéresse. En revanche, il discute beaucoup avec des cartographes et d’autres capitaines, ce qui lui permet de se forger une conviction dès 1505.

- Laquelle ?

- Pour aller vers les Indes, il existe une meilleure route que celle qu’on emprunte alors et qui contourne le sud de l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.

- Parce que pour passer par le canal de Suez, va falloir attendre un peu.

- Exactement. Mais en 1513, les choses se gâtent : pris dans une sombre histoire de commerce illégal, Magellan tombe dans une relative disgrâce auprès de Manuel Ier, qui refuse tout net de financer l’expédition que lui propose son capitaine.

- « Capitaaaaaine abaaandonné ».

- Tu chantes encore une syllabe et je t’enfonce une armoire normande dans le crâne.

- Tu n’aimes pas la musique, au fond.

- Disons ça. Frustré comme jamais, Magellan se lance alors dans ce qui ressemble quand même un peu beaucoup à de la haute trahison. Il quitte le Portugal pour proposer ses services à un jeune souverain d’à peine 18 ans : Charles Ier d’Espagne.

- Connait pas.

- Le futur Charles Quint.

- Déjà mieux.

- Et Magellan a ce qu’il faut de tchatche et de culot pour convaincre le jeune roi de soutenir un projet qui lui offre d’excellentes perspectives.

- Du genre ? Les routes existent déjà.

- Oui, mais si le navigateur a raison et s’il est bel et bien possible d’atteindre les Indes par l’ouest, c’est une nouvelle route des épices qui s’ouvre, d’où prestige, d’où pognon. Et tout ça sans compromettre le traité de Tordesillas...

- Ooooh.

- Eh oui. Reste que c’est une chose d’obtenir le soutien d’un roi qui n’est pas le sien, c’en est une autre de mener un équipage et des officiers qui considèrent au mieux Magellan comme un intrigant, au pire comme un traître.

- Bonne ambiance.

- Voilà. A bord, les accrochages sont de plus en plus vifs pendant la traversée de l’Atlantique, traversée qui est est d’autant moins une partie de plaisir que la descente le long des côtes de l’Amérique du Sud et la quête du fameux passage ne sont pas aussi faciles que Magellan l’espérait.

- No pain, no gain.

- Ce qui devait arriver finit par arriver : la mutinerie qui couve depuis le début explose au lendemain d’un hiver difficile le long des côtes argentines. Une des caraques est tout bonnement détruite...

- Ah oui grosse castagne, quand même, c’est pas la bagarre d’auberge.

- Nan. Une autre décide de regagner l'Espagne et Magellan parvient tout juste à reprendre le contrôle de l’expédition au prix d’une répression particulièrement brutale.

- Brutale comment ?

- Il fait décapiter et écarteler les meneurs.

- Ah ben oui ça calme, c’est sûr.

- L’expédition avance pourtant et en août 1520, Magellan touche enfin au but en s’engageant dans un labyrinthe étroit au sud du Chili, dans le détroit qui porte aujourd’hui son nom et qui débouche sur un océan inconnu.

- Raaaaah mettre le pied là où l’homme n’a jamais mis une nageoire.

- ... inconnu des Occidentaux, c’est toujours la même histoire. Comme le temps est calme et que la surface est d’huile, Magellan baptise cette nouvelle mer du joli nom d’océan Pacifique. Le con.

- Pourquoi le con ?

- Parce qu’on peut difficilement se planter davantage, vu que l’océan concerné st à peu près aussi pacifique qu’une bande de molosses défoncés aux acides. Les trois caraques parties d’Espagne remontent vers le nord mais l’expédition prend alors un tour critique. Faute de cartes, on navigue à vue et Magellan ne trouve aucune terre pour faire relâche et s’approvisionner en nourriture fraîche.  

- Pourquoi j’ai l’impression que ça sent le scorbut à plein nez ?

- Tout juste, d’autant qu’il faut vite se rationner. Antonio Pigafetta, un érudit italien recruté par Magellan pour écrire le récit de l’expédition, raconte : « nous naviguâmes pendant trois mois et vingt jours sans goûter d’aucune nourriture fraîche. Le biscuit que nous mangions n’était plus du pain mais une poussière mêlée de vers et baignée d’urine de souris. L’eau était putride. Nous fûmes contraints, pour ne pas mourir de faim, de manger les morceaux de cuir de bœuf, dont on avait recouvert la grande vergue. » Ce qui ne suffit évidemment pas : le scorbut emporte effectivement une vingtaine de matelots, soit un dixième de ce qui reste de l’équipage de départ.

- Mais ils s’en sortent.

- Oui, les trois navires atteignent les Philippines en mars 1521, une terre encore inconnue...

- ... des Occidentaux..

- Voilà, on avance. Ça ne rate évidemment pas : Magellan en réclame aussitôt la possession au nom de l’Espagne avant de chercher à christianiser les peuples indigènes.

- A grands coups de latte dans la gueule ?

- Disons qu’il a parfois des arguments frappants pour châtier l’infidèle, oui. C’est justement cette intransigeance qui lui coûte la vie. Le 17 avril 1521, Magellan se retrouve englué dans un conflit entre deux tribus, les Humabon et les Lapu-Lapu. Il décide alors de débarquer pour attaquer les seconds avant de s’effondrer, touché par une flèche empoisonnée. Paniqué, le reste des assaillant se replie en abandonnant le corps de leur capitaine sur la grève.

Ah oui, la fameuse armure complète de vingt kilos qu'on porte évidemment tout de suite quand on se lance pour accoster quelque part.Ah oui, la fameuse armure complète de vingt kilos qu'on porte évidemment tout de suite quand on se lance pour accoster quelque part.

- Classe.

- Crois-moi, le poison ne devait pas faire envie. Le gag, c’est que c’est le sort tragique du capitaine qui fait basculer son expédition vers autre chose.

- C’est-à-dire ?

- En avril 1521, le navigateur n’a jamais envisagé de boucler un tour du monde, et Charles Quint non plus. Une fois touchée l’archipel des Moluques, Magellan s’est fixé pour objectif d’acheter une cargaison de ces épices si recherchées, puis de rebrousser chemin pour ne pas briser le traité de Tordesillas en s’aventurant sous des latitudes théoriquement contrôlées par son ancien maitre, le roi du Portugal.

- Mais sa mort change la donne.

- Oui. Son successeur à la tête de ce qui reste de la flottille, le basque Juan Sebastian Elcano, choisit de poursuivre sa route à travers l’océan Indien plutôt que de revenir en arrière pour emprunter à nouveau le détroit de Magellan. Et c’est bien le Basque qui finit par accoster en Espagne à bord du Victoria, le dernier navire survivant, le 6 septembre 1522.

- Magellan n’a donc pas fait le tour du monde.

- Pas du tout, et il ne l’avait pas même souhaité, même si la découverte du détroit qui porte son nom est décisive. L’homme qui peut se vanter d’avoir bouclé le tour du monde en 1080 jours, la première circumnavigation de l’histoire, c’est Elcano et son équipage, soit 17 hommes.

- Attends, combien ?

- 17.

- Ils étaient combien, au départ ?

- 237.

- Je crois que je préfère les vers géants.  

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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