Où l'on s'assure que vous allez bien dormir cette nuit.
— T’as pensé aux courses ?
— Oh, oui.
— Et c’est rangé où ?
— J’y ai pensé très fort pendant trente secondes, j’ai réalisé que j’avais pas envie, et j’ai arrêté d’y penser.
— .... On n’a plus rien à bouffer.
— On a des pâtes.
— On a toujours des pâtes, mais on n’a plus que ça. J’ai l’impression de bouffer des pâtes à rien depuis l’aube de l’humanité. J’en ai marre des pâtes. Peut-être qu’un de ces jours je vais t’étouffer dans un seau de coquillettes sans sel, va savoir.
Il en est capable.
— Les Saintes Pâtes, voilà pourtant le salut. Je comprends pas comment tu peux te plaindre d’avoir des pâtes. Des gens ont vécu pendant des siècles dans des forêts à moins quarante sans rien avoir à manger du tout, Sam.
— Tu ne quand même pas me faire le coup des petits Éthiopiens qui n’ont rien à manger pour que je finisse tes foutues pâtes à rien ?
— Zéro pâtes à se mettre sous la dent, Sam. Et tu sais ce qui leur arrivait, à ces malheureux crève-la-faim ?
— Ils allaient au supermarché, virgule, eux, virgule, si tu vois ce que je veux dire, point d’interrogation ?
— Certains devenaient des wendigos.
— Des quoi ?
— Des wendigos. Des monstres cannibales qui hantent tes rêves avant de te bouffer, toit et tout on village.
— …Tu vas encore m’embarquer dans un de tes trucs, hein.
— Mets ton manteau.
— Pour aller faire les courses ?
— Non. Pour avoir chaud pendant que je te raconte le Wendigo. J’imagine que ça te parle, la forêt boréale canadienne ?
— Boréale, c’est le nom savant pour dire nord ?
— Exactement, c’est l’inverse d’austral et dans les deux cas, ben… Disons qu’il fait pas chaud l’hiver. Et quand je parle d’hiver, je ne te parle pas de tes malheureux huit degrés en dessous de zéro. Ça tape plutôt les — 40 °C pendant des semaines, avec des forêts d’épinettes et de bouleaux à perte de vue, noyés sous des tonnes de neige. Je ne sais pas si tu vois ce que ça donne, -40°, mais disons qu’à cette température, tu ne peux littéralement rien faire sans que ça fasse mal ou que ça puisse te tuer rapidement. Surtout quand le blizzard se lève — là, je te passe la température ressentie. C’est l’enfer sur terre pendant des mois, dans la version White Out.
— Vais remettre une bûche dans l’âtre, tiens.
— Fais donc. Et au milieu de tout ça, tu peux tomber par-ci par-là sur des villages isolés, peuplés par des petits groupes d’Amérindiens isolés qui subsistent comme ils peuvent.
— C’est-à-dire ?
— Difficilement. La famine, ça n’est pas un accident pour les peuples algonquiens du Nord, c’est une saison à part entière. Rester en vie peut aller jusqu’à envisager des actions… disons extrêmes. Lorsque la faim devient dévorante, l’être humain est forcément tenté de casser l’un des tabous les plus fondamentaux : le cannibalisme de survie.
— Tu veux dire… manger des gens ?
— Oui. Mais ne va pas croire que c’est propre à je ne sais quel peuple ou je ne sais quel continent — c’est une constante des récits de survie, tu pourras en parler aux rescapés de la Méduse ou du vol 571. Ce qui est propre aux peuples algonquiens, c’est qu’ils ont développé une réponse culturelle propre pour penser cette réalité. Le Wendigo.
— Mais c’est quoi ton putain de Wendigo, à la fin ?
— La réponse facile, c’est que c’est un monstre, une créature imaginaire. La réponse anthropologique, c’est que c’est une manière de gérer la transgression. Dans la plupart des traditions algonquiennes, le Wendigo commence par être un homme qui mange de la chair humaine pour survivre. Comme il brise un tabou absolu, il devient autre chose.
— Genre quoi ?
— C’est là que c’est drôle. Sa faim de viande humaine le dévore, mais il n’est jamais rassasié. Le Wendigo, c’est une créature gigantesque, un monstre dont la taille augmente à chaque repas. C’est sa malédiction, son supplice et la citation : il a beau manger tout ce qu’il peut manger de chair humaine, il est toujours maigre, affamé, émacié. Les traditions orales varient, mais on retrouve des ponts communs, comme un cœur de glace.
— Ah. L’humanité a disparu. Jolie métaphore.
— Ce n’est pas une métaphore. Les peuples d’Amérique du Nord se le figurent vraiment comme ça, avec un bloc de glace à la place du cœur dans sa poitrine cave, des yeux rougeâtres et… Ah oui, ça va te plaire, ça : pas de lèvres.
— Comment ça, pas de lèvres… ?
”Coucou”.
— Il les a bouffées lui-même, tant sa voracité le dévore.
— …Voilà. Je voulais pas savoir, mais je le sais. Merci, vraiment
— Je ne veux pas faire dans la psychanalyse de bazar, mais tu vois le topo ? Le Wendigo est un être de l’excès absolu. Son avidité est absolue ; il n’est jamais rassasié parce qu’il ne peut pas être rassasié. C’est le symbole algonquien de l’avidité, mais surtout de la rupture du lien communautaire.
— Ah bon ?
— Ben oui. Dans un système de valeurs comme celui des cultures amérindiennes, survivre seul au détriment des autres est le pire acte imaginable. La forêt boréale ne pardonne que la communauté. Celui qui se sert en premier, qui refuse de partager, qui passe ses intérêts avant ceux du groupe… ben disons qu’il est déjà un peu Wendigo.
— Ah parce qu’il y a des signes ?
— Oh oui. La maigreur, évidemment : mais surtout l’obsession de la nourriture. L’apathie. La prostration. L’absence aux assemblées. La certitude d’entendre des voix. Des pensées honteuses, des mots malheureux qui vous échappent quand on se croit seul. De la salive qui coule sur un menton.
— Bref, un mythe villageois. Ça me rappellerait presque nos loups-garous.
— Une croyance, nuance. Et de fait, les premiers Occidentaux du continent ont rangé le Wendigo dans la case « superstition primitive, pas étonnante chez ces sauvages qui ne connaissent pas Jésus ».
— Voilà, nous au moins on sait qu’on crame des sorcières parce qu’elles sont possédées par le Démon.
— Exactement. Mais il s’est passé un truc bizarre que les Occidentaux n’ont pas pu rater — et ça se rapproche d’ailleurs à nouveau des loups-garous. Les témoignages se sont multipliés. Des témoins ont décrit des individus qui étaient persuadés de se transformer en Wendigos, exactement comme nos lycanthropes sont convaincus d’être vraiment des loups-garous.
— Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le Wendigo existe, du moment que des gens se comportent comme des wendigos ?
— Voilà. À la charnière du 19e et du 20e siècle, la psychiatrie naissante a même officiellement décrit le phénomène comme une pathologie à part entière, la « psychose wendigo ». Elle est classée comme syndrome indigène, avec tout ce que tu peux rêver de fiches, de tableaux cliniques, et tout le tintouin.
— Mais pendant longtemps ?
— Pas mal, oui. Il a fallu attendre 1982 pour que l’anthropologue américain Lou Marano publie un article qui a dynamité tout ça dans Current Anthropology, avec une conclusion radicale : il n’y a probablement jamais eu de « psychotiques wendigos », en tout cas au sens clinique du mot psychose.
— Mais alors c’est quoi ?
...