- Laisse tomber.
- Je n’en ai aucune intention.
- Mais enfin, c’est plié.
- C’est pas juste, ça ne tient pas debout. J’ai hydrologiquement raison !
- Je ne dis pas le contraire et je note en passant que c’est bien la première fois que ton argumentation tourne à l’eau, mais le résultat est le même.
- Eh bien parlons-en, du résultat. Tu mesures les débits respectifs, et le résultat est là, froid et inflexible comme la rigueur mathématique : c’est la Seine qui se jette dans l’Yonne, et non l’inverse. Quel est le fleuve qui baigne la capitale avant de se jeter à la mer du côté du Havre ? L’Yonne. Un point c’est tout.
- Tu peux me présenter tous les débits que tu veux, et crois-moi j’en connais déjà un grand nombre, ça ne changera rien. L’histoire a choisi son camp, et la toponymie est ce qu’elle est. C’est la Seine qui coule à Paris, d’une part parce que c’était un fleuve sacré pour les Gaulois, et d’autre part parce que personne ne va aller dire « Yonne-et-Marne ».
- Je ne vois pas pourquoi il faudrait respecter les croyances celtes, d’abord. On est un pays laïc, bordel. Et puis faudrait peut-être arrêter de les présenter toujours sous un jour favorable, les Gaulois, hein. Y’a aussi de quoi se moquer.
Alors ça, pour le coup, on a commencé.
- Ecoute, c’est comme ça. La géographie c’est de l’histoire, et je dirais sans doute « et vice-versa » si je voulais me donner des airs.
- Pas ton genre.
- Oh ben non. Mais que veux-tu, y’a des bizarreries. Tiens, puisqu’on parle de capitale, regarde Washington.
- C’est un peu loin, mais j’ai une bonne vue. Eh ben quoi, Washington ?
- Tu connais son histoire ?
- Pas spécialement. Mais j’imagine que George Washington s’est pris pour Alexandre le Grand et a décidé de donner son nom à une ville. S’il avait été jusqu’à la côte ouest il y aurait sans doute toute une tripotée de Washington et Washingtonia.
- Alors il y a de fait aujourd'hui 31 localités appelées Washington aux Etats-Unis. Et 4 aux Philippines, si tu veux tout savoir. Mais non, ce n’est pas parce que George les a conquises ou fondées. Et puis je te parlais de la capitale, l’endroit qu’il convient en toute rigueur d’appeler Washington DC. Et pas d’ailleurs.
- D’accord, il me faut alors bien admettre que non, je ne connais pas spécialement l’histoire de Washington DC. En dehors du fait que j’ai tendance à penser que les Gaulois n’y sont pour rien.
- Bien vu, mais ça ne s’arrête pas là. L’histoire de la capitale fédérale des Etats-Unis, c’est pour faire vite et simple le résultat d’une mutinerie, de la dette, de l’esclavage, et des moustiques.
- Je reconnais que je ne voyais effectivement pas ça comme ça.
- Revenons donc au début des Etats-Unis. Je te passe l’histoire des colonies, on arrive en 1776 et à la déclaration d’indépendance. Donc la guerre du même nom, techniquement une guerre de sécession, qui tourne à l’avantage des colons et aboutit au traité de Paris en 1783. Les treize ex-colonies britanniques acquièrent leur indépendance et deviennent les Etats-Unis. C’est très bien et tant mieux pour elles, mais la nouvelle nation a évidemment tout un paquet de problèmes à régler.
- Oui, bon, l’intendance. On va bien leur trouver un drapeau.
« Oui, c’est ça, un motif qui confère élégance et raffinement en toutes circonstances. »
- Ne t’inquiète pas pour ça. Il y a des sujets plus pressants. Par exemple, les soldats qui ont gagné l‘indépendance de la jeune nation.
- On devrait pouvoir trouver à les occuper, y’a un pays à construire.
- Avant de les laisser vaquer à autre chose, ça pourrait être bien de, par exemple, les payer. Pour s’être fait trouer la peau afin de rejeter l’abject joug britannique. Tu conviendras qu’on peine à trouver mission plus noble ?
- Assurément.
- Bon ben ça mérite salaire. Or ça coince un peu au niveau du porte-monnaie. Les Articles de la Confédération, c'est-à-dire la proto-constitution adoptée en 1781 comme première application de la déclaration d’indépendance de 1776 (la constitution à proprement parler n’entre en vigueur qu’en 1788) donnent au Congrès le droit de déclarer la guerre, et de lever une armée pour la mener. C’est certes bien, mais il manque la possibilité d’instaurer des taxes pour financer tout ça. Par conséquent, il n’a que la dette pour payer ses troupes. Le Congrès demande aux états fédérés de payer, mais il ne peut que les y inviter, pas les forcer. Et eux-mêmes ont déjà accumulé des dettes importantes.
- Pas la première fois qu’un pays s’endette pour mener une guerre.
- Non, mais là c’est son seul levier au niveau fédéral. Avec des conséquences concrètes. Beaucoup de soldats ont manqué des moyens de mener les combats dans de bonnes conditions, qu’il s’agisse de rations, de vêtements et couvertures, ou d’armes, et ont été payés avec des créances et reconnaissances de dettes. On a des lettres de Washington déplorant que des milliers de ses hommes se battent pieds nus et à peine couverts. Des lettres de la période de Noël 1777.
- Gla gla, si je puis me permettre.
- Pire, les soldats qui le pouvaient s’étaient également endettés à titre personnel pour disposer de leur équipement, et une fois la guerre terminée ils courraient donc le risque de finir en taule pour impayé après s‘être battu pour établir l’indépendance de leur pays.
- C’est pas correct, ça.
- Exactement ce qu’ils se disent. C’est comme ça que le 9 juin 1783, un groupe d’une soixantaine de soldats stationnés en Pennsylvanie commence à marcher en direction de Philadelphie, qui fait office de capitale et où siège le Congrès, pour demander des sous. La troupe grossit en chemin, et les membres du Congrès craignent que les troupes stationnées à Philadelphie s’y rallient si elle atteint la ville, avec un risque que ces forces soient suffisantes pour renverser les institutions.
- Ce serait moche de devoir mobiliser l’armée pour arrêter des vétérans.
- Moche et surtout impossible. L’armée continentale, c'est-à-dire la force commune de la Confédération, l’armée nationale en fait, a été démantelée à l’issue de la guerre. Le Congrès a rendu le contrôle des soldats aux états, qui possèdent chacun leur propre milice. Le représentant Alexandre Hamilton, de New York, demande par conséquent à l’état de Pennsylvanie de mobiliser sa milice pour protéger le Congrès.
- Ah ben oui.
- Ah ben non, en fait.
- Comment ça, non ?
- Ben non. Hamilton dépêche alors un émissaire auprès des troupes protestataires désormais stationnées autour de Philadelphie pour s’assurer de leur loyauté. Peine perdue, elles décident plutôt de rejoindre celles en place dans la ville. Ce sont ainsi 400 hommes qui se servent dans les arsenaux de la ville et s’installent autour du Congrès.
- Mais ils veulent le renverser ?
- Pas forcément. Les soldats adressent une pétition aux représentants, exigeant que ces derniers leur donnent satisfaction, c'est-à-dire fassent en sorte qu’ils soient payés, faute de quoi ils prendraient les choses en main. Et ils leur donnent 20 minutes pour s’exécuter.
- C’est un peu court pour régler ce genre de problème. Même quand de toute façon on n’en a pas les moyens.
- Quoi qu’il en soit le Congrès rejette l’ultimatum. Il continue à siéger et discuter les affaires en cours, puis lève la séance à l’heure habituelle. Les députés quittent la chambre sous les quolibets des soldats.
- Mais on en reste là ?
- Pour le moment oui. Le soir même, les membres du Congrès se réunissent au domicile de leur président, et adoptent une résolution qui condamne la mutinerie et appelle le Conseil exécutif suprême de Pennsylvanie à ordonner à la milice de l’état de disperser les insurgés. Si le Conseil refuse, les représentants partiront et iront se réunir au New Jersey. Et si la Pennsylvanie ne s’engage pas à garantir leur sécurité ils ne reviendront plus jamais à Philadelphie.
« Et on emmène les touristes avec nous, attention ! »
Le lendemain, Hamilton remet donc en main propre cette résolution au président du Conseil exécutif, John Dickinson.
- Il en pense quoi ?
- Dickinson craint que la milice de l’état sympathise avec les insurgés et se rallie à eux. Après tout elle est également composée de militants de la guerre d’indépendance. En plus, au plan personnel, Dickinson est plutôt d’accord avec les soldats qui demandent à être payés.
- Faut reconnaître que ça part d’une revendication légitime.
- Je ne dis pas le contraire, et sans doute les représentants non plus, mais du coup le Congrès fait ses valises, et part à Princeton, New Jersey. Il n’y reste qu’un mois avant de s’installer à Annapolis, Maryland, puis à New York en 1785. Il y est encore au moment de l’adoption de la constitution en 1788, qui lui accorde finalement le droit de lever des taxes.
- Ca devrait pouvoir permettre de régler quelques difficultés. Et les soldats en attente de leur paie, ils n’ont pas suivi ?
- Non, ne serait-ce que parce que le Conseil exécutif de Pennsylvanie a en fait rapidement donné à l’ordre à a milice d’intervenir pour disperser les mutins. Ce qui n’a en fait pas été nécessaire. Ces derniers avaient en effet décidé d’eux-mêmes de rentrer dès la décision du Congrès prise. La mutinerie a pris fin sans le moindre coup de feu.
- Ca ressemble un peu à un gros coup de bluff.
- On peut imaginer que les soldats de l’indépendance n’avaient pas vraiment envie de renverser le Congrès. C’est néanmoins un épisode traumatique pour ce dernier, qui s’est retrouvé sans moye ni défense face à une foule hostile.
- Ouais, enfin heureusement c’est le genre de truc qui ne risque pas de se reproduire par la suite, hein.
Ce sont de grands enfants, ils se laissent emporter par leur enthousiasme.
- Nan. Mais bon, des fois que on sait jamais, les représentants qui travaillent alors à rédiger la constitution prévoient que le Congrès soit installé dans un district distinct des états, au sein duquel il exercera lui-même l’autorité afin de ne plus être à la merci des décisions d’une autorité fédérée. Qui de toute évidence peut très bien choisir de le laisser se débrouiller. L’idée est entre autres soutenue par James Madison. La section 8 de l’article 1 de la constitution prévoit donc que le Congrès est seul dépositaire de l’autorité dans un district, qui ne saurait dépasser 10 miles de rayon, constitué par cession de territoire par les états fédérés pour devenir le siège du gouvernement des Etats-Unis.
- Bon ben all…
- Attention, il ne s’agit cependant que d’une possibilité : la constitution n’impose pas la désignation de cette capitale, et précise encore moins où elle pourrait se situer. Elle ne fait que prévoir cette option et ajouter que si cette option est mise en œuvre, le Congrès disposera de l’autorité dans son périmètre.
- Ils n’en ont pas marre de faire des textes qui ne prévoient que la moitié des règles nécessaires ? On pourrait prendre un peu plus de temps et éviter de bâcler, mmh ?
- Non, mais ils apprennent. De la même façon, la constitution ne prévoit pas explicitement que cette capitale soit bâtie à partir de rien. Il était donc tout à fait possible pour le Congrès de choisir une zone d’une ville existante pour y établir le district fédéral.
- Ah ben non, on va pas s’installer en prenant la place de quelqu'un comme ça. Ca se fait pas.
« Vous vous foutriez pas un peu de ma gueule, à tout hasard ? »
- Mais non, tu vois le mal partout. Ca aurait certainement été un atout politique et économique majeur pour la ville en question. A l’époque Philadelphie était la ville la plus importante des jeunes Etats-Unis, et avait déjà fait office de capitale. C’est là que le Congrès s’était réuni et que la déclaration d’indépendance avait été signée. New York était aussi sur les rangs, soutenue typiquement par Hamilton qui y était élu.
- Y’a plus qu’à choisir.
- Pas si simple. Les états du sud n’étaient pas favorables à l’installation de la capitale dans une ville déjà existante et importante, a fortiori dans le nord. Les états agraires ne tenaient pas à ce que le district fédéral se trouve dans la partie industrielle, commerciale, et financière du pays.
- Admettons, ça se défend.
- Et puis il y a la question de l’esclavage.
- A priori je dirais comme ça que ça se défend moins.
- C’est l’option en vogue dans le nord, dont les états sont en train de l’abandonner progressivement. Par exemple la Pennsylvanie, avec le Gradual Abolition Act adopté en 1780, qui prévoit que les propriétaires d’esclaves peuvent les garder tant qu’ils renouvellent leur enregistrement tous les ans. S’ils « oublient », les esclaves sont libres. Mais à l’inverse, les sudistes tenaient à les garder. Au point que les députés sudistes craignaient d’amener leurs esclaves personnels dans une capitale installée au nord, où ils seraient entourés d’abolitionnistes et d’opportunités de fuite.
- Uh, j’espère que les états du nord et du sud ne vont pas finir par vraiment se fâcher à ce sujet.
Nan, quand même pas.
- Autre sujet toujours épineux : les dettes de guerre.
- C’est pas réglé ?
- Ah ben non. En 1790, l’Etat fédéral doit encore 54 millions de dollars, l’équivalent de 1,8 milliard de dollars actuels.
- Oh ben ça va, les Etats-Unis peuvent encaisser ça.
- Oui enfin à l’époque les Etats-Unis c’est moins de 4 millions d’habitants, et la dette des états fédérés représentait encore moitié autant. Autrement dit, c’est pas une paille. Il y a donc un débat sur les moyens de rembourser. Ou même l’opportunité de le faire.
- Comment ça ?
- Les citoyens sont alors beaucoup plus attachés à leur état qu’à l’Etat fédéral, et pour beaucoup la perspective d’une faillite de ce dernier n’est pas particulièrement un souci. Par ailleurs certains états, comme celui de New York, ont eu l’idée de cesser de payer les intérêts sur leurs obligations, avant de les racheter suite à la baisse consécutive de leur valeur. Dans le même temps, de nombreux soldats payés avec des créances les ont finalement vendues comme ils ont pu, avec une perte significative, plutôt que d’attendre indéfiniment leur paiement sans garantie de jamais le toucher. Donc si on les paie maintenant, ce sont les spéculateurs qui les ont rachetées qui vont en bénéficier, et pas les vétérans. La question se pose alors : pourquoi ne pas les abandonner, et trouver un autre moyen de rémunérer les soldats ?
- Ca se tient.
- Ce n’est pourtant pas le raisonnement d’Hamilton, qui est entre-temps devenu secrétaire au Trésor dans le gouvernement de Washington.
- Mais, Washington…
- Non, pas Washington, Washington.
- …
- Le gouvernement de Georges, mais pas de Washington.
- M’attends pas.
- Bref, Hamilton part du principe que la nouvelle nation va sans doute avoir besoin de créanciers internationaux pour se développer, et que ce n’est sans doute pas idéal dans cette perspective de faire défaut sur sa première dette.
On raconte qu’il était suivi en permanence par un individu singulier qui passait son temps à répéter « la dette, la deeeeeeeette ! »
Hamilton considère également qu’il serait de bonne politique de consolider la dette fédérale et celle des états en une seule dette de guerre commune à tous. Tous les états ont au final bénéficié de l’indépendance, ils ne devraient donc pas s’opposer à cette dette commune même s’ils n’ont pas tous emprunté et combattu au même degré.
- Je ne suis pas convaincu qu’ils ne vont pas s’opposer.
- Hamilton présente ces idées en 1790 dans un Premier rapport sur le crédit public, et de fait il suscite d’emblée une opposition marquée. Certains états ont déjà quasiment fini de régler leur dette de guerre, ça ne les emballe pas de se réendetter pour ceux qui n’ont pas réussi à en faire autant.
- Ca me rappelle des gens de l’autre côté du Rhin…
- Et puis l’idée de remplir les poches de spéculateurs plutôt que des vétérans n’enchante personne. D’ailleurs Hamilton entend ce dernier argument, mais il voit cela comme un mal nécessaire. Il considère que si les créances ne se sont vendues qu’à une fraction de leur valeur initiale, c’est parce que leurs détenteurs n’avaient pas confiance dans la capacité de l’Etat de les honorer. Et donc c’est ce qui a alimenté la spéculation. Si l’Etat fédéral démontre sa capacité à honorer ses dettes, il n’y aura plus ce genre de raisonnement. Aussi il pense que les spéculateurs qui ont racheté les créances ont de fait réalisé un investissement sur la base de leur confiance dans le gouvernement à honorer sa dette, donc méritent d’être récompensés pour cela.
- Je ne suis pas complètement convaincu par ce dernier argument.
- Tu n’es pas le seul. Le projet d’Hamilton est critiqué, notamment par Thomas Jefferson et James Madison. Ils viennent tous les deux de Virginie, l’état alors le plus peuplé, et ne sont pas favorables à un projet qui va consolider l’état fédéral au détriment des états fédérés. Et ils veulent que l’argent aille plutôt aux vétérans qu’aux spéculateurs.
- Bref, il a débat.
- Double débat, en fait : où mettre la capitale, et comment régler la dette.
- Tiens, je me demande si on ne pourrait lier ces deux questions.
- Cette finesse politique… En juin 1790, Hamilton invite Jefferson et Madison à dîner pour discuter de tout ça. Hamilton est plus attaché au règlement de la dette qu’à la localisation de la capitale, et Jefferson et Madison sont hostiles au plan financier d’Hamilton, mais entendent qu’il serait négatif que les tous nouveaux Etats-Unis fassent défaut sur leur dette. Ils sont donc disposés à valider le plan financier, sous réserve que la capitale soit installée dans le sud.
- Eh ben voilà, quand tout le monde y met du sien.
« Maintenant qu’on a réglé les sujets faciles, rouge ou blanc avec la dinde ? »
- On convient d’installer la capitale quelque part entre le Maryland et la Virginie, le long du Potomac. L’emplacement exact n’est pas décidé, on se met d’accord sur une bande de 65 miles sur le cours du fleuve : globalement, ce sera là. Et pour obtenir les votes des représentants de la Pennsylvanie, nécessaires pour valider le vote sur le plan d’Hamilton, on convient de Philadelphie fera office de capitale temporaire pendant une période de 10 ans le temps que la nouvelle soit construite. Le Congrès adopte donc le Residence Act, qui pose le principe de la capitale au bord du Potomac, en juillet 1790, et le plan financier d’Hamilton quelques semaines plus tard. Le Residence Act prévoit que c’est le président, Washington, qui va décider de l’emplacement de la ville fédérale.
- Washington va décider où se trouve Washington.
« Vous êtes mignons, ça fait déjà quelques années que je vais où je veux. »
- Oui, étant entendu qu’à ce moment son nom n’est pas encore choisi. George sélectionne un emplacement à proximité de sa propriété du Mont Vernon, et la ville est fondée le 16 juillet 1790 sur un territoire cédé par la Virginie et le Maryland. En 1791, on décide de baptiser la ville en son honneur, et le district fédéral prend le nom de Columbia. Washington devait être terminé en 1800…
- Dis donc, ils ne rigolent avec la limitation des mandats.
- Non, la ville, ils n’avaient pas mis une date de péremption sur leur premier président. Qui meurt néanmoins deux semaines avant l’année 1800, comme quoi lui aussi. Cela dit, de nombreux élus de Pennsylvanie étaient convaincus que le chantier de la nouvelle capitale prendrait du retard, un pari en général pas trop hasardeux. Ils étaient même un paquet à se dire qu’on n’en verrait pas le bout, parce qu’après tout comme on vient de le voir le pays était endetté et est-ce que c’était bien le moment de se lancer dans un chantier pareil.
- C’est vrai ça, est-ce qu’on entreprend des projets pharaoniques quand on a des dettes.
- Ils imaginent donc que Philadelphie pouvait rester la capitale au-delà, voire indéfiniment. Par conséquent, on commence même à construire à Philadelphie des bâtiments définitifs pour le président et le gouvernement. En outre, le Gradual Abolition Act exclut les esclaves possédés par les législateurs des autres états du bénéfice de ses dispositions, donc ces derniers n’ont pas d’objection à venir siéger à Philadelphie. Bon alors après la loi ne les affranchit pas, mais il y a quand même un certain nombre d’esclaves qui en profitent pour se faire la malle.
- Tant mieux. Mais j’en conclus que finalement, Philadelphie comme capitale ça passe plutôt bien.
- Oui, surtout qu’en effet, la construction de Washington prend du retard. La perspective que Philadelphie devienne la capitale définitive se renforce, mais c’était sans compter sur…
- Donne-moi un indice ?
- Une bestiole dont je ne rate jamais de souligner à quel point elle a joué un rôle majeur dans l’histoire de l’humanité et façonné le monde moderne.
- Je ne vois pas.
- Mais enfin, le moustique évidemment ! Le moustique, qui a tué plus de monde que n'importe qui et a pour partie décidé du cours de la navigation mondiale.
- Et du destin de la capitale des Etats-Unis aussi ?
- Mais oui ! A l’automne 93, la ville subit une épidémie de fièvre jaune. La première depuis 30 ans, et la pire de son histoire. En l’espace de trois mois, 10 % de la population y restent, et deux tiers quittent la ville. Washington part à Germantown, à une dizaine de miles.
- Le…
- Oui, le président, pas la ville. Il y gère le gouvernement pendant un mois environ, puis retourne s’installer au Mont Vernon. C’est pas passé loin, puisque quatre de ses domestiques meurent de la fièvre jaune.
- Ecoute, je conviens que c’est problématique, mais un bon coup de DDT…
- Ah mais non. A l’époque, personne ne fait le lien entre la maladie et les moustiques. Ce sera d’ailleurs toute une histoire de l’établir, ce lien. Néanmoins on se dit qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de Philadelphie. D’autant que les épidémies se suivent en 1797, 1798, et 1799.
- Faut croire que les moustiques se plaisent.
- Manifestement, mais les élus nettement moins. Par conséquent, en 1800, le gouvernement part s’installer à Washington, la ville, alors même qu’elle n’est pas finie, parce que c’est toujours mieux que de rester à Philly. Et c’est donc à la suite de tout ça que les Etats-Unis ont pour capitale une ville créée spécialement pour l’occasion, qui possède son propre territoire en dehors de celui des états fédérés.
- D’accord. Et alors, Brasilia…
