- Allez, quoi.
- Nan.
- Un bon mouvement.
- Nan.
- Mais pourquoi je n’ai jamais le droit de choisir le film ?
- Tu n’a plus jamais le droit de choisir un film, nuance.
- C’est encore à cause de Breaking the waves, c’est ça ?
- C’est pour l’ensemble de ton œuvre. Tu veux qu’on revienne sur le nombre de soirées que tu m’as littéralement sabotées ?
- Écoute il faut savoir être ouvert d’espr...
- Le Pacte des Loups ? Tu veux qu’on en reparle, du Pacte des Loups ?
- Tout n’est pas à jeter, tout de mêm...
- Bibi Fricotin dans le Gévaudan ?
- ... Et Vidocq, tu veux qu’on en reparle, de Vidocq ?
- Mais c’est historique ! Toi qui aimes les films de gladiateurs, je me suis dit ça te plairait un film histori...
Même à simple titre d'illustration c'est douloureux.
- Tu veux une baffe ? Plus déglingué, à part Pocahontas, je ne vois pas.
- D’accord, c’est très vaguement historique.
- Sans compter que tu m’as fait le coup DEUX FOIS pour Vidocq.
Si si, quelqu'un a financé ça.
- J’admets qu’il n’était pas terrible, celui-ci.
- Tu viens de battre le record du monde de litote. Et tu sais ce que je leur pardonne le moins, aux deux bousilleurs qui ont tourné ces infamies ?
- De s’être assis sur Vidocq ? Sittin’ on the Vidocq of the bay, quoi ?
- ... D’avoir flingué pour un moment un personnage qui vaut mieux que ça.
- Oui enfin faut peut-être pas exagérer. Des figures de flics au 19e siècle, ce n’est pas ce qui manque.
- Mais Vidocq est bien davantage qu’un simple flic, enfin !
- Oui enfin un poulet reste un poulet, si je me souviens bien des slogans conspiratifs que tu braillais dans ta jeunesse délinquante. Et ce n’est pas « mort aux vaches », la formule que tu t’étais fait tatouer sous les roubign...?
- Je ne vois pas du tout de quoi tu parles. Et dans le cas de Vidocq, on fait quand même difficilement plus loin du pays des condés, au départ.
- Ah bon ?
- Tu connais beaucoup de pandores qui ont un passé de galérien, toi ?
- Je dois bien reconnaître que non.
- Voilà. Il faut dire qu’il a commencé tôt, Eugène.
- Eugène ?
- Eugène-François, natif d’Arras, pour être exact. « Taille : cinq pieds six pouces. Front rond, nez aquilin, yeux gris, bouche moyenne et de travers, visage ovale, barbe blonde, ayant une cicatrice à la lèvre supérieure et les oreilles percées ».
- C’est précis.
- C’est la manière dont il est décrit à 20 ans dans les registre du tribunal de Douai en décembre 1796, quand il débarque entre deux deux gendarmes pour une sombre affaire de faux en écriture.
- C’est gentillet.
- Le reste du casier l’est un peu moins parce qu’en 1796, ça fait déjà bien dix ans que Vidocq s’est engagé dans une existence qui repose sur une morale toute personnelle.
- Qui consiste en quoi ?
- À considérer que ce qui se trouve dans la poche d’un autre devrait plutôt se trouver dans la sienne, à commencer par l’argenterie familiale qu’il a tenté de chouraver à ses boulangers de parents, autour de treize ans.
- C’est beau comme du Jean Valjean mais c’est jeune.
- Il voulait partir en Amérique, que veux-tu. Mais c’est loupé : le gamin se fait rattraper par la patrouille, prend une solide dérouillée et passe par la case maison de correction.
- Et ça l’a corrigé ?
- Pas trop. Quelques années plus tard, rebelote, sauf qu’il ne se limite pas à l’argenterie : cette fois, il met la main sur toutes les économies familiales et joue la fille de l’air. L’époque s’y prête, ceci dit : révolution oblige, tout est un poil désorganisé et Vidocq en profite pour tâter d’un peu tous les métiers, de l’armée au petit commerce en passant par le colportage, les arts du cirque et les arnaques en tous genres. Très vite, tout ce qui relève de la carambouille n’a rien de secret pour lui. L’extorsion, la duperie, l’esbroufe, la chourave, le vol au bonjour, le grinchage, la boucanade ou la tire à la chicane.
- Kékégné ?
- Si t’entraves pas bézef, c’est fait pour. Chaque métier a son argot et son jargon. Là, c’est celui des truands, le latin de la canaille, une langue que les criminels sont les seuls à comprendre et à parler. Certains sont devenus familiers, d’autres non. Si je te demande de me filer ta tocante, tu devrais piger que j’en veux à ta montre, mais tu ne sais peut-être pas qu’une carouble est une fausse clé, ou que cambrioler vient de cambriole, autrement d’une petite chambre. Et si je te dis qu’un gonze s’est fait repasser par un charrieur à la mécanique, tu risques de cligner longtemps des châsses.
- Et ça veut dire quoi ?
- Charrier à la mécanique ? Ça consiste à choper le premier gonze qui passe par le col avec ton foulard et à le maintenir contre ton dos en l’étouffant, pendant qu’un brave camarade s’occupe de le dévaliser. Bon, c’est un coup à ce qu’il calanche, certes, mais tu peux toujours balancer le macchab à dame.
- Mais c’est horrible !
- C’est plus proche que de de le suriner d’un coup de ya dans le buffet. Bref, tu as compris le principe : à vingt ans, François Vidocq connait le mot et la chose en matière de crime, et sa maitrise de l’argot est à la hauteur de son adresse en matière de cambriole.
- Charmant personnage.
- Ben le pire, c’est que oui. Vidocq est un garçon agréable costaud, souriant, dégourdi et malin comme un singe.
- Mais une crapule.
- Et même une crapule irrécupérable pour les juges de Douai qui le condamnent à huit ans de travaux forcés, autrement dit au bagne – en l’occurrence celui de Brest, un des plus durs avec Toulon.
- Oh moche.
- Très moche. Le bagne, ça veut d’abord dire la chaîne, une longue file de forçats attachés les uns aux autres qu’on envoie rejoindre les grands ports de France à marche forcée. Ce qui les y attend, c’est d’abord la « Grande Fatigue », tous les travaux les plus pénibles des carrières, des fonderies ou des scieries. La Petite Fatigue, c’est déjà mieux.
- Ah ?
- Oui, ça englobe les tâches plus douces dans les ateliers, les fabriques ou et les arsenaux. Vidocq tâte surtout de la première et les garde-chiourmes le surveillent comme de l’huile sur le feu - ils ont bien raison, mais ça n’empêche pas le garçon de leur fausser compagnie.
- Joli.
- Deux fois.
- Mais non ?
- Mais si. Alors que le principe, c’est qu’on ne s’échappe pas du bagne, en général : on y meurt. S’évader deux fois, à Brest et à Toulon, ça vous pose d’autant plus un personnage qu’il s’était déjà évadé trois fois des cellules de Douai. Pour la dernière, il avait quand même réussi à se faire inviter à souper par le gardien de la prison.
-Joli.
- Il s’est jeté dans la Scarpe en sautant par la fenêtre juste après le dessert avant de nager pas loin d’une borne et de disparaître. Bref, Vidocq est déjà un Monsieur sous Napoléon, dans le monde de la truanderie, un type respecté. En dix ans, l’ancien bagnard fait des merveilles sous cinquante identités différentes, bien aidé par l’incapacité des services de police à identifier correctement les gens qu’elle arrête, pour la bonne raison que personne n’a encore inventé les empreintes digitales. Son penchant pour l’escroquerie devient légendaire, comme son talent parait-il prodigieux pour le déguisement. Mais en 1809, tout bascule.
- Il se fait choper ?
- Oui. Et vu la remarquable épaisseur de son casier judiciaire, ses perspectives ne sont pas brillantes. Il est incarcéré à Bicêtre puis à la prison de La Force, celle qui accueille les prisonniers les plus illustres. Mais comme Vidocq n’est pas n’importe qui, il réussit à passer un drôle de pacte avec le préfet de Paris en toute discrétion.
- Un pacte du genre ?
- Vidocq devient une grosse balance.
- Ah.
- Ça fait tout de suite moins grandiose dit comme ça, hein ? Mais c’est exactement ça. Depuis sa prison d’abord et en liberté ensuite, Vidocq balance aux condés tout ce qu’il a appris au cours de sa carrière criminelle, et dieu sait qu’il en a appris beaucoup. Il connait tout, les réseaux, les rumeurs, les noms, les cibles, les affaires sales. Il est physionomiste, il sait qui est compromis, qui a été acheté, qui fait quoi et quand. Grâce à son réseau, Vidocq devient vite la poucave la mieux informée du pays. Il entretient ses propres mouchards dans les auberges et les cafés, chez les vendeurs de chevaux, dans les théâtres, les bordels ou les ateliers. La plupart ne savent même pas qu’ils bossent pour lui, d’ailleurs. Vidocq prend grand soin de mettre un paquet de couches entre le bas de l’échelle et lui. Quelques fidèles sont dans la confidence, et basta. Et il en profite évidemment pour régler quelques ardoises personnelles en faisant tomber ses concurrents, qui ne comprennent pas pourquoi la police semble avoir soudain un temps d’avance à chaque gros coup.
- Eh ben c’est moche.
- Disons que c’est pragmatique. Il s’achète petit à petit sa respectabilité tout en servant ses intérêts.
- Et la police, elle y trouve son intérêt ?
- C’est tout le problème de ce genre de pacte avec le diable : ça marche. Vidocq fait des merveilles. Sa connaissance du Milieu le rend très vite précieux, au point qu’il se produit quelque chose d’assez inédit dans les annales des forces de l’ordre. Etienne Pasquier, le préfet de police, le place à la tête d’un petit groupe qui n’existe officiellement pas : la brigade de sûreté, qui s’installe en plein cœur du Vieux Paris, rue Petite Sainte Anne, tout près de la Sainte-Chapelle.
- Attends ça vient de là, la Sûreté ?
- Eh oui. Et non seulement son chef est un truand, mais TOUTE la brigade est composée de la fine fleur de la truanderie. Les hommes de Vidocq sont bien placés pour infiltrer les réseaux criminels, ils en font partie…
- Mais ils sont nombreux, les repentis ?
- Une bonne douzaine, recrutés dans le tout premier cercle de Vidocq et payés sur fonds secrets, pour des montants qui restent plus ou moins à sa discrétion.
- Mais non ?
- Oh si. Tiens regarde, c’est écrit là : fonds secrets.
Pour vos yeux seulement.
- Ça m’a effectivement l’air très secret.
- Et comme la brigade ne répond à personne en dehors du préfet de police, c’est tout de suite plus simple. Quand on peut se passer d’une foule de choses fastidieuses comme le code de procédure pénale, les interrogatoires en bonne et due forme ou des procès-verbaux officiels, ça va plus vite. Tout se fait discrètement, entre deux portes. Poulets le jour, fripouilles la nuit, les hommes de Vidocq, qu’on reconnaît à leurs gants en peau de daim, avancent sur une ligne de crête, entre la carambole et le travail de police. Officieusement, bien sûr. Officiellement, Vidocq est là pour garantir l’extrême probité de ses agents.
- Ben tiens.
- Personne ne dit que c’est très moral. Mais c’est efficace : en un an, 811 crapules finissent sous les verrous grâce à cette brigade un peu spéciale qui explose tous les résultats des flics de métier. En haut lieu, on se justifie en murmurant qu’il faut un criminel pour faire la police criminelle. Et Vidocq devient un mal nécessaire, beaucoup trop nécessaire, au point que la hiérarchie lui mange dans la main et finit par l’amnistier de tous ses crimes en 1818.
"Car tel est notre bon plaisir de nous asseoir sur à peu près toutes les règles morales ou légales".
- Mais ça ne choque personne ?
- Ah si.
- Tout de même.
- La pègre est outrée, par exemple. Pas loyal, tout ça.
- Non alors ce n’est pas ce que je...
- Si ça peut te tranquilliser, ça rue tout de même pas mal dans les brancards dans la bonne société, à la fois séduite par le côté sulfureux du personnage et scandalisée par des méthodes qui tiennent tout de même du saut à trampoline, en termes de morale. Le régime de faveur dont bénéficie l’ancien truand rend plus d’un pandore fou de rage mais ce qu’on ne le lui pardonne pas, c’est qu’il obtient des résultats invraisemblables. Vidocq et ses hommes, ce sont des milliers d’arrestations là où les autres brigades peinent à en aligner quelques dizaines.
- Les gens sont mesquins. Et ça finit par fonctionner ?
- Oui. À force de se faire des ennemis dans la Grande Maison, l’ancien truand finit par se faire débarquer en 1827, et son bref retour en 1832 ne sera pas une réussite. Ex-bagnard, ex-indic, ex grand-flic, Vidocq s’installe à Saint-Mandé où il se fait industriel et imprimeur en inventant à la fois l’encre indélébile et le papier infalsifiable, avec ce fameux filigrane qui va poser de sérieux problèmes aux faux-monnayeurs. L’année suivante, il publie des Mémoires qui font un tabac. Et en 1829, comme il s’ennuie entre deux revers de fortune, il fonde l’une des toutes premières agences de détectives privés de France, le « Bureau de renseignements universels dans l'intérêt du commerce ».
- De l’espionnage économique, quoi.
- De la lutte contre l’espionnage économique, enfin voyons, que vas-tu soupçonner là. L’agence fait aussi dans les affaires d’héritage et dans les cocus, parce qu’il n'y a pas de petits profits. Et comme Vidocq ne déteste pas la notoriété, il donne aussi pas mal de conférences bien entendu rémunérées au prix fort. En France comme à Londres, on s’arrache les conférences d’un Vidocq ravi de raconter son existence, quitte à en rajouter un gros peu à l’occasion.
- Et tu vas me dire qu’il meurt dans son lit, je parie ?
- Exactement et qui plus est à 81 ans, un âge passement respectable pour un homme qui a connu sa part de moments intéressants. Mais sa mort n’est que le début.
- Hein ?
- Le personnage fascine, même froid, et les romanciers s’en mêlent en lui arrangeant un peu le portrait pour le déguiser un minimum. Le Vautrin de Balzac, forçat repenti, c’est lui. Le Jean Valjean à la force hors du commun de Victor Hugo, évadé deux fois du bagne, c’est encore lui. Et ce n’est pas fini : le prince Rodolphe chez Eugène Sue, le détective Dupin chez Edgard Poe, Chéri-Bibi du côté de Gaston Leroux, Arsène Lupin qui finit chef de la Sûreté sous l’identité de M. Lenormand...
- Ah mais oui !
- ... Et même Sherlock Holmes avec son don prodigieux pour le déguisement et ce réseau de gamins des rues qui lui servent d’informateurs, c’est encore lui.
- T’as oublié Depardieu.
- Tu la veux vraiment, cette baffe ?
