Kessel

Halifax and furious

Où l'on découvre ce qui se passe quand on frotte une grosse allumette en forme de bateau contre un hangar flottant rempli d'explosifs jusqu'à la gueule.

- T’as encore fait une descente illégale dans le frigo.

- Moi ? Noooon.

- L’étage laitages est ravagé, Jean-Christophe.

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

- C’est ça, oui et mon popotin c’est du pou... ATTENDS MAIS C’EST QU’IL A BOUFFE TOUS LES MONT-BLANC LE COCHON.

- Uniquement pour éviter de se faire avoir par la date de péremption.

- Celle de 2028 ?

- Je prends toujours une petite marge.

- Tu vas surtout prendre mon pied dans les roubignolles. Les pralinés ? Tu as même fini les pralinés ?

- Il n’y en avait que huit tout petits pots CA VA CA VA J’IRAI EN CHERCHER j’avoue j’ai craqué.

M'en fous j'ai le droit.M'en fous j'ai le droit.

- Tous les Mont-Blanc, bon dieu. TOUS LES MONT-BLANC.

- Je peux me racheter.

- T’as intérêt à être inventif.

- Avec une belle histoire.

- Tu veux une baffe ?

- Bon, d’accord, avec une horrible histoire.

- C’est déjà mieux.

- Je peux te raconter l’histoire du Mont-Blanc.

- Mais c’est qu’il provoque en plus ce con.

- POSE CETTE LOUCHE SAM je ne te parle pas du fabricant de crème dessert, je te parle du bateau.

- Le Mont-Blanc est un bateau ? Tu es ivre, Sue Ellen.

- En 1917, oui. Et il est au Canada.

- Le Mont-Blanc est au Canada ?

- Le sommet, non. Le paquebot, oui.

- Et qu’est-ce qu’il fout au Canada, ton barlu ?

- Il y a un indice dans « 1917 ».

- Ma patience a des limites Jean-Christophe.

- Le Mont-Blanc est un navire français venu s’approvisionner en armes et en matériel aux États-Unis, pour cause de Première guerre mondiale. Il est reparti de New-York à la fin de l’automne en prenant soin d’éviter la route maritime la plus directe.

- Il essaie d’arriver aussi tard que possible ? Vont être content, les gars sur le front.

- Il essaie surtout d’éviter les meutes d’U-Boot allemands qui s’amusent à torpiller joyeusement tous les navires marchands qui approvisionnent la France et ses alliés, d’où son détour par le port canadien d’Halifax, riante cité portuaire de Nouvelle-Ecosse. Enfin il essaye parce que le 5 décembre, les autorités portuaires lui demandent de patienter.

- Pourquoi ?

- Guerre oblige, les Canadiens redoutent des attaques sous-marines allemandes jusque dans le chenal qui mène aux docks, protégé par des filets anti-U-Boot. La route d’accès, qui ne s’appelle déjà pas les Narrows pour rien*, est encore plus étroite qu’en temps ordinaire, ce qui complique légèrement le bordel. D’où une longue file de navires qui font du sur-place en attendant de pouvoir entrer ou sortir du port. Tout le monde attend patiemment, du moins certains. D’autres moins.

- Moins comment ?

- Moins comme le Imo, un navire norvégien qui décide d’emprunter le canal le 6 décembre, en prenant par la gauche pour éviter un autre navire immobilisé au beau milieu. Et devine face à qui il se trouve ?

- Le Mont-Blanc ?

- Gagné. Les deux navires peuvent difficilement se louper, vu leur taille, mais aucun des deux capitaines ne se décide à stopper pour laisser l’autre passer. Le capitaine du Mont-Blanc, Aimé Le Médec, considère qu’il est du bon côté du canal, ce qui est parfaitement exact. Haakon From, celui du Imo, considère qu’il n’a pas que ça à foutre et qu’au pire, ça passe.

- Laisse-moi deviner : ça ne passe pas.

- Nope. Le Mont-Blanc tente de longer le Imo au moment exact où celui-ci vient de stopper ses machines et ça racle au milieu des engueulades et des coups de sifflets, les matelots des deux bords se traitant mutuellement d’incapables et de peigne-culs dans la plus pure tradition maritime. Quand je dis que ça racle, ça ne racle pas beaucoup, d’ailleurs.

- Oui enfin depuis le Titanic, on sait ce qui arrive quand un bateau ne racle « pas beaucoup » un autre truc qui flotte.

- De fait, ça va se traduire par une belle catastrophe comme on les aime. Le Imo relance ses moteurs et fait machine arrière pour se dégager. Ce qui est une bonne idée, sur le papier.

- Mais pas en vrai ?

- Pas trop, non. Le Mont-Blanc ne trimballe pas que des armes et des munitions, il transporte aussi une cargaison de saloperies explosives : de l’acide picrique, du TNT et du fulmicoton, ou coton-poudre. Beaucoup de saloperies.

- Du genre ?

- 3000 tonnes.

- Oh merde.

- Comme tu dis. Au moment du choc, rien à signaler. Mais en se dégageant, le Imo provoque un frottement de tôles qui se traduit par une bien belle gerbe d’étincelles.

- Oh la belle jaune.

- T’as encore rien vu. La collision n’a pas provoqué beaucoup de dégâts matériels sur le Mont-Blanc, mais elle a tout de même renversé des tonneaux de benzène dont le couvercle a sauté, ce qui a répandu du carburant sur une partie du pont et plus bas, quand l’essence en flammes se répand au niveau des cales. 

- Oh-oooh.

-Voilà. Très vite, c’est tout le Mont-Blanc qui se met à cramer. Pendant plusieurs minutes, les matelots tentent d’éteindre ce qu’ils peuvent mais t’as déjà tenté d’éteindre une nappe de carburant, en flammes, toi ?

Non, pas comme ça. Non, pas comme ça.

- Je ne sais déjà pas éteindre un barbecue.

- L’incendie se met à ronfler et prend vite des proportions dantesques, dégageant une énorme colonne de fumée qui attire tous les regards des habitants de Halifax, stupéfaits. Beaucoup regardent tout ça de chez eux, derrière les vitres de leurs fenêtres. D’autres s’arrêtent de marcher dans la rue pour essayer de comprendre ce qui se passe. Des centaines d’enfants en route pour l’école regardent l’incendie, de plus en plus impressionnant. Dans le port, tout le monde s’active, à commencer par les pompiers et les dockers.

- Et à bord du Mont-Blanc ?

- Il n’y a plus personne, à bord du Mont-Blanc. Le capitaine a très vite compris que la question n’était pas de savoir si ça allait péter mais quand. La réponse étant « très vite », tout l’équipage s’est précipité sur les canots pour rejoindre la berge en battant probablement le record du monde d’aviron au passage.

- Mais ils ne préviennent pas les marins du Imo ?

- Oh si mais en français en plein Canada anglophone, dans le bruit, la fumée et la confusion... D’autant que le Imo se croit hors de danger, lui : il fait machine arrière et comme ses cales sont vides, il parvient à s’éloigner rapidement du Mont-Blanc en flammes qui dérive doucement en direction du quai numéro 6 soit... au beau milieu de la ville, en gros. Le quartier est truffé de commerces et de boutiques et abrite même le Collège royal de la Marine du Canada.

- Une catastrophe qui se présente bien.

- A neuf heures, quatre minutes et trente-cinq secondes précises, tout ce qui peut exploser à bord du Mont-Blanc décide qu’il fait trop chaud et explose. Le navire est vaporisé, transformé en une gigantesque boule de feu qui monte à plus de 6000 mètres et ça n’est que le début. L’onde de choc commence par plus ou moins téléporter le Imo jusqu’à la grève mais ne s’arrête pas en si bon chemin. Elle pulvérise tout ce qu’elle trouve sur un chemin parcouru tambour battant, trois fois la vitesse du son.

"Mourir, mais avec panache". "Mourir, mais avec panache".

- Tout de même.

- Dieu merci, la vieille citadelle de Halifax a dévié une partie du souffle mais le quartier de Dartmouth s’est retrouvé vachement plus horizontal, d’un coup. Pour te donner une idée, on a retrouvé l’ancre du Mont-Blanc à quatre kilomètres du navire. Elle a été transformée en monument commémoratif depuis, ça fait une petite trotte depuis le centre-ville.

- Outch.

Depuis l'ancre a eu le temps de sécher. Depuis l'ancre a eu le temps de sécher.

- C’est le moins qu’on puisse dire, on ne reverra plus un truc pareil avant Hiroshima. Pour te donner une idée, l’explosion de 2020 à Beyrouth a provoqué la mort de 217 personnes. À Halifax, tu peux multiplier par neuf : 1600 personnes sont tuées instantanément et le bilan final s’arrête à 1956 morts.

- Je ne veux pas faire dans le morbide, mais ils sont morts de quoi, exactement ?

- Ceux qui ont été touchés directement par la boule de feu n’ont dieu merci rien eu le temps de comprendre. D’autres n’ont pas eu la même chance. En dehors des conséquences désagréables de l’effet de souffle sur les organes internes de ceux dont les poumons se sont instantanément remplis de 3000 litres de bon air bien chaud, tu te souviens que tout le monde était derrière sa fenêtre ou presque ?

- Oh non…

- Oh si. Le souffle a fait tomber des vitres à cent kilomètres de l’épicentre, alors dans la ville… Tout ce qui était en verre ou en bois s’est transformé en projectile, avec des dégâts qu’on n’avait pas vus devant le temps glorieux de la marine à voile et des combats navals à coups de canons de 12. Tu vois la parabole de la paille et de la poutre dans l’œil ? Disons qu’elle s’est concrétisée pour pas mal de gens, àcommencer par ceux qui se tenaient les yeux grand ouverts derrière leurs vitres pour ne rien rater.

- Faut reconnaître qu’ils n’ont rien raté.

- Voilà. Certains ont subi une Louis XVI, d’autres ont été miraculeusement sauvés par une porte ou une table mais la plupart des victimes sont mortes taillées en pièces, au sens propre de l’express… Enfin au sens crade de l’expression.

- C’est ce qu’on appelle un beau hachis.

- Comme tu dis. Et ce matin-là, à Halifax, quand tu ne te prends pas la charpente de la maison d’en face ou tes propres fenêtres à travers la gueule, tu as une bonne chance de découvrir ce qui se passe quand tu te retrouves au milieu d’une tornade. Le souffle a projeté des dizaines de personnes sur des centaines de mètres, parfois plus : Charles Mayers, marin sur un des navires présents dans la zone, s’est retrouvé expédié à deux mille mètres de son bateau sans trop comprendre ce qui lui était arrivé et le plus beau, c’est qu’il s’en est sorti vivant. Sans son bénard et avec les roupettes à l’air, certes, mais vivant. Avec ses bottes aux pieds, si tu veux tout savoir.

- Un carnage.

- Et un carnage qui fait d’autant plus de bruit qu’un bon tiers des victimes ont moins de quinze ans. À l’heure de l’explosion, un paquet d’élèves n’était pas encore entré dans les salles de classe, où rien ne dit qu’ils auraient survécu d’ailleurs. D’autres sont morts à l’extérieur, comme les onze gamins partis en sortie scolaire qui se sont pris un canot en feu à 600 à l’heure dans la figure, à deux bons kilomètres du navire.  

- Oh mais merde.

- Et ça, c’est sans compter les 9000 blessés.

- Les pardon ?

- Les 9000 blessés.

- Attends, mais il y avait combien d’habitants, à Halifax ?

- Dans les 45 000. Dit autrement, ça veut dire qu’une minute après l’explosion, un habitant de la ville sur cinq est mort ou blessé le 6 décembre.

- …

- Et ça aurait pu être pire.

- Ah bon.

- Oui. Halifax et pas mal de gens doivent une fière chandelle à Vincent Coleman, un employé des chemins de fer qui a senti venir le coup en voyant l’incendie partir en quenouille. Plutôt que de se barrer, il a expédié autant de télégrammes que possible à l’ensemble des relais ferroviaires du secteur pour détourner de toute urgence les trains qui s’apprêtaient à rentrer en gare. Son dernier message était : « Retenez le train. Navire de munitions en feu. Dérive vers le quai n°6. Au revoir ». Le rapide n°10, qui venait de Saint John, fait partie de ceux qu’il a réussi à stopper à temps, et heureusement : il y avait 300 personnes à bord.

- Et Vincent Coleman ne s’en est pas sorti, c’est ça ?

- Ah non, on n’est pas à Hollywood, ici. Et s’il avait un chien, il est probablement mort aussi, désolé... Question dégâts, j’ai oublié de préciser que 25 000 habitants d’Halifax et des environs n’ont plus de logement surtout dans le quartier de Richmond qui n’existe plus, pour faire court.

"A saisir, maison rustique, vue dégagée sur le port, prévoir travaux""A saisir, maison rustique, vue dégagée sur le port, prévoir travaux"

- Wow.

- Et ce n’est pas fini.

- Ah non, quoi encore ?

- Ben c’est le Canada en décembre. Tu sais ce qui est relativement courant en décembre, au Canada ?

- Le sirop d’érable ?

- Aussi, mais je pensais à une autre calamité : le blizzard.

-Halifax se prend un blizzard ?

- Oh oui, le lendemain de l’explosion, soit exactement au moment où les secours commençaient tout juste à s’organiser puisque tu vas rire la moitié des pompiers et de service de secours étaient morts ou dépourvus du moindre début de bout de stock de matériel de base.

- Mais quel enfer.

- Dieu merci, d’autres facteurs ont joué en faveur des habitants. La présence de nombreux militaires a permis de mobiliser pas mal de monde pour secourir les habitants au cours des premières heures, tout en mobilisant le personnel soignant des navires de guerre, qui disposaient d’équipements fins prêts. La solidarité nationale et internationale a fait le reste au cours des semaines qui ont suivi. Paradoxalement, l’explosion a permis à Halifax de reprendre son urbanisme à zéro en construisant par exemple des systèmes d’égouts et d’éclairage digne de ce nom.

- Dis tout de suite que c’est une bonne nouvelle.

- Tout de même pas.

_______________

* Littéralement, le passage étroit.

...

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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