Kessel

Jungle madness

Où l'on se penche sur un drôle de pasteur.

- Comment ça, « quand je serai grand je serai prophète » ?

- Honnêtement, tu ne me vois pas en gourou ?

- Honnêtement et gourou dans la même phrase ? Je veux bien admettre que tu coches déjà la case « infernal culot » pour le poste.

- Je maintiens que c’est une excellente idée.

- Mais pas du tout, enfin. Je sais que tu te vois finir façon pape mais une secte, la plupart du temps, ça consiste à prôner l’amour libre en fumant des trucs chelous dans des caravanes qui sentent le patchouli.

- Tout à fait. C’est quoi le problème ?

- Que ça tourne mal assez rapidement, en général.

- Oh ça vaaaaaa tout le monde ne finit pas comme Charles Manson.

- Effectivement, ça peut se terminer nettement plus mal.

- Il a passé sa vie en taule, quand même.

- C’est bien ce que je dis. Le pasteur Jones, ça te dit quelque chose ?

- Absolument pas.

- Comme quoi les gourous, c’est comme les serial killers

- Tu me diras, certains cumulent. Mais c’est-à-dire ?

- C’est-à-dire que tout le monde se souvient de Jack l’Éventreur qui a tué cinq personnes mais que tout le monde a oublié Samuel Little qui en a officiellement flingué 93.

- Oui mais Jack, il y a le style. Londres, la nuit, les bas-fonds, le chapeau haut-de-forme.

- C’est le Schtroumpf mignon à côté du pasteur Jones, Sam.

- Je ne te crois pas. Et à cause de toi, j’imagine Jack l’Éventreur avec un bonnet de schtroumpf et ça ne rend pas pareil.

Vraiment pas.Vraiment pas.

- Et pourtant. Tu te souviens des 93 morts de Samuel Little ?

- Dans la mesure où ça remonte à trois lignes, oui.

- Tu peux multiplier par un petit facteur dix, dans le cas de Jim Jones.

- Ce qui nous fait dans les 900 macchab... Attends, quoi ?

- Ouaip. 914 morts en quelque chose comme 24 heures.  

- Mais.

- Cherche pas, ça restera le plus grand massacre de civils américains jusqu’au 11 septembre 2001.

- Mais ça date de quand ?

- De 1978, mais l’histoire trouve évidemment ses racines plus loin – dans l’Indiana, en l’occurrence. C’est là que James Warren Jones voit le jour en 1931 dans la riante bourgade de Lynn, au sud des Grands Lacs. La famille ne roule pas sur l’or, c’est le moins qu’on puisse dire. Si tu ajoutes le fait que les Jones subissent la réprobation de la petite communauté rurale qui l’entoure en raison de ses sympathies communistes et ses discours universaliste dans un État où les communautés noires et blanches ne se fréquentent guère, tu as une petite idée de l’ambiance qui entoure le jeune Jim. Peut-être en réaction, le môme s’intéresse à la Bible, au grand dam de sa mère.

- Mon enfant se drogue à l’opium du peuple !

- A peu près. Ce qui n’empêche pas le gosse de rejoindre à dix ans le Gospel Tabernacle, une église pentecôtiste dont les rites spectaculaires lui plaisent beaucoup. Vers 15 ou 16 ans, le jeune Jim se frotte ensuite aux sermons de rue mais face à l’hostilité générale de son bled, le teenager tente sa chance à Richmond, où il partage son temps entre le prêche et un job à mi-temps dans l’hôpital local. Face à la ségrégation de fait qui sépare les Noirs et les Blancs de Richmond, Jim Jones commence aussi à teinter ses sermons d’une certaine couleur sociale.

"En vérité je vous le dis, le prochain qui l'ouvre, je fais fusiller le premier rang". "En vérité je vous le dis, le prochain qui l'ouvre, je fais fusiller le premier rang".

- De quoi le réconcilier avec sa mère.

- De quoi s’autoproclamer pasteur, surtout – une belle preuve de la liberté religieuse totale qui règne aux États-Unis. Jim Jones se fait prêcheur avec un discours bien rodé qui s’appuie sur la bienfaisance, les bonnes œuvres et la lutte pour les droits civiques.

- C’est… varié.

- Comme ça passe mal dans le très conservateur Indiana, Jim Jones s’installe au début des années 60 dans la plus permissive Californie, accompagné des premiers fidèles de ce qu’il baptise le Temple du Peuple. Très vite, une petite centaine de personnes gravite autour du révérend Jones. Son look particulier, avec ses verres fumés, en font vite une figure locale à San Francisco.

- Mais c’est sincère, son truc ?

- Tu veux savoir s’il y croit ? C’est tout le mystère des gourous. Disons que côté pile, le Temple du Peuple offre le visage bienveillant d’une organisation qui se met au services des plus démunis et des plus âgés. Pour faire bonne mesure, Jones adopte tout ce qu’il y a d’officiellement plusieurs enfants d’origine africaine et asiatique, histoire de prouver qu’il ne ment pas en promettant une communauté ouverte à tous, sans distinction de race ou d’origine.

Et une tête de bon gars, avec ça. Et une tête de bon gars, avec ça.

- C’est affreux, on dirait un clip de Michael Jackson. Et côté face ?

- Ben c’est moins glorieux. Pour s’assurer que personne ne cherche à noyauter un mouvement qui prend de l’ampleur, Jim Jones s’entoure de quelques détectives privés chargé d’étudier le passé de ses nouveaux membres.

- C’est moche.

- Mais ça permet un double effet kiss cool. Non seulement Jim Jones s’assure que personne n’infiltre le Temple, mais les rapports de sa flicaille personnelle lui permettent d’impressionner les nouveaux en multipliant les « visions » toutes plus surnaturelles les unes que les autres sur leur passé.

- Prophète mon culte.

- Histoire de marquer les esprits, le pasteur Jones n’hésite pas non plus à arranger quelques guérisons miraculeuses qui sont autant de piteux tours de magie. Des vieilles dames n’ont jamais été privées de leurs jambes se lèvent soudain de leurs chaises roulantes et des hommes toussent leur cancer de poumon dans le linge que leur tend Jim Jones.

- Et la tumeur, c’est quoi ?

- Des gésiers de poulets décomposés qu’il avait planqué dans sa manche.

- Je ne devrais pas pouffer, je le sais.

- C’est grossier, n’empêche que ça fonctionne. Au tout début des années 70, Jim Jones est à la tête d’une église qui compte un gros millier de fidèles et s’adresse à une communauté bien plus vaste à travers une série de publications qui touchent plus de 30 000 destinataires à San Francisco.

- Et il se fait des burnes en platine, j’imagine ?

- Pas mal, merci.

- Ce qui donne donc le gourou de la fortune.

- ... Je refuse de relever. Le pasteur a pignon sur rue. Élu local, Jim Jones est un notable qui sait s’entourer d’amis influents dans toute la Californie et qui n’hésite jamais à négocier les voix du Temple du Peuple.

- Il est si influent que ça ?

- Mobiliser 2000 personnes en quelques heures pour assister à tel ou tel meeting ou voter comme un seul homme dans tel ou tel bureau de vote, ça se négocie pas mal, oui. L’argent coule à flots dans les caisses d’une communauté qui échappe à l’impôt grâce à son statut de mouvement religieux.

- Joli.

- Une partie est effectivement réinvestie dans des œuvres de charité. L’autre, placée à l’étranger, sert des objectifs plus mystérieux. Ou plus surprenants comme « He’s Able », un disque enregistré par le chœur de la secte qui reprend des standards du gospel.

"Down byyyyy the river side TOUS AVEC MOI !""Down byyyyy the river side TOUS AVEC MOI !"

- Mais non ?

- Mais si, va écouter, ça swingue pas mal. Au début des années 70, pourtant, l’image d’Épinal défendue par la secte commence à se craqueler.

- À cause de ?

- En dehors du fait que Jim Jones se fait arrêter pour s’être masturbé devant un policier, tu veux dire ?

- On ne juge pas les kinks, on a dit.

- Le cœur du problème, c’est surtout que Jones tient des discours de plus en plus radicaux sur le plan religieux comme sur le plan politique. Dans ses sermons, il s’affiche comme la double réincarnation de Moïse et de Lénine...

- Ben quoi, c’est important d’être solidement bi-classé, quand on fait du jeu de rôle.

- ... et commence à militariser le campement californien de la secte, désormais entourée de barbelés et protégés par des gardes armés.

- Ah oui là ça commence à puer.

- Jones se défonce aux amphétamines et durcit la discipline au sein d’un groupe qu’il construit par la carotte et le bâton. Côté carotte, c’est la joie d’une vie communautaire où chacun vient à l’aide de l’autre - on peut toujours compter sur Jim Jones. Côté bâton, c’est la mainmise sur les biens de ses membres, les confessions publiques de ses péchés, les nuits sans sommeil pour épuiser tout le monde, les châtiments corporels et les humiliations. Tu peux aussi ajouter quelques relations sexuelles pas toujours consenties avec les hommes les plus jeunes de sa secte.

- M’aurait surpris de ne pas voir ça tomber tôt ou tard, tiens.

- Les premières menaces sérieuses commencent en 1972 lorsque le San Francisco Examiner publie une enquête fouillée qui donne la parole à d’anciens membres. Les tendances déjà passablement paranoïaques de Jim Jones ne s’arrangent évidemment pas, d’autant que les emmerdes volent en escadrille : le fisc américain, l’IRS, commence à se pencher sur le réseau de sociétés écrans dont la secte se sert pour placer ses fonds en Suisse et au Panama.

- Alerte générale.

- Le discours de Jones commence à sérieusement vaciller au milieu des années 70, quand il annonce à ses fidèles que le Temple connaîtra « une fin brutale ». En 1976, dans une sinistre répétition, il invite sa garde rapprochée à boire avec lui un liquide qu’il dit empoisonné.

- Oh merde.

- Oh ce n’était qu’un test.

- Pardon ?

- Oui, de loyauté. La boisson n’a rien de mortel mais Jim Jones a pu mettre ses disciples à l’épreuve, avec succès d’ailleurs.

- Mais bordel faut faire un escape game ou du rafting pour ça, monsieur.

- En 1973, Jim Jones commence à se chercher une base de repli à l’étranger : ce sera le Guyana, en Amérique du Sud, qui a l’avantage d’être un pays anglophone et de disposer d’une bureaucratie qui ne recule jamais devant un bon pot de vin pour accélérer les démarches administratives. Jones y installe officiellement une sorte de version maison du kibboutz auquel il donne son nom, Jonestown. En 1974, la ferme compte déjà une petite cinquantaine de fidèles.

"Welcome in hell""Welcome in hell"

- Tout ça dans la paix et l’harmonie cosmique ?

- Ben c’est toute la question. En 1977, le cours des événements s’accélère brutalement lorsque plusieurs plaintes sont déposées contre Jim Jones pour tentative d’homicide, chantage ou détournement de mineur. L’inaction du procureur de San Francisco, qui n’a bien sûr aucun lien avec le fait que Jones a largement contribué à le faire élire, touche ses limites. En juin 1977, il quitte les États-Unis pour le Guyana avec la quasi-totalité des membres de la secte, au grand dam de leurs familles. Tout est prêt pour un drame.  

- Il manque quoi ?

- Une étincelle qui va prendre la forme d’une enquête du Congrès, déclenchée en novembre 1978 quand des proches aux abois commencent à faire pression sur leurs élus pour en savoir plus sur Jonestown. Élu à la Chambre des Représentants, le démocrate Leo Ryan décide alors de se rendre au Guyana pour découvrir ce qui se cache derrière le « paradis » guyanais vanté par Jim Jones. Après de longues tractations, ce dernier accepte d’ouvrir les portes du camp au politicien, accompagné de plusieurs journalistes.

- Oh oooooh.

- Oui, ça démarre comme un épisode de Far Cry. Les premières heures, pourtant, rien d’inquiétant ne paraît filtrer. Ryan et ses compagnons croisent des adeptes souriants, aimables et bienveillants.

- Et pas du tout sous pression.

- Voilà. Leo Ryan laisse entendre qu’il ne constate rien d’inquiétant à Jonestown. Mais à quelques minutes de son départ, le ton change quand un adepte lui glisse un papier dans la paume.

- Il y a marqué quoi, sur le papier ?

- « Sortez-nous d’ici ».

- Oh putain.

- Oh c’est juste le début de la vrille. Quelques instants plus tard, un fidèle se précipite sur le congressman et manque le poignarder au moment où il discute avec Jim Jones, qui n’esquisse pas un geste. Un autre adepte bloque son camarade et Jones se contente de poser une question : « Est-ce que ça change quelque chose ? »

- Ben non, tu penses, chéri.

- Encore sidéré, Leo Ryan réplique « ça ne change pas tout, mais ça change quelque chose » avant de sortir du camp dans la confusion pour foncer vers l’aéroport le plus proche en compagnie de quelques adeptes affolés. Il n’aura jamais le temps de monter dans l’avion.

- Attends, quoi ?

- Le petit groupe est rattrapé sur le tarmac et l’élu est abattu par le commando lancé à sa poursuite. Quatre autre personnes, dont trois journalistes qui filmeront la scène jusqu’à la dernière seconde, y passent aussi. Le second avion parvient à décoller in extremis, chargé de quelques survivants.

- Attends. Attends. Ils ont buté un représentant américain et trois journalistes ?

- Et un pilote, oui. Ce sont les vidéos des journalistes assassinés qui ont permis de reconstituer le fil des événements.

- Mais. Mais.

- Et c’est juste l’échauffement. Dans la soirée du 18 novembre 1978, Jim Jones se lance dans un ultime sermon dont le FBI a retrouvé plus tard les bandes. Ça dure 44 minutes et c’est terrifiant.

- C’est-à-dire ?

- On entend Jim Jones annonce calmement à près d’un millier d’adeptes qu’une attaque sur le camp est inévitable et que le moment d’en finir est venu. Jones appelle ça un « suicide révolutionnaire » : « Vous pouvez entrer dans l'histoire en disant que vous avez choisi votre propre voie et que c'est votre engagement à refuser le capitalisme et à soutenir le socialisme », explique Jim Jones au moment où les infirmières du groupe débarquent avec des bassines entières remplies d’une version locale du Kool-Aid. Truffée de cyanure.

- Mais quel enfer.

- Beaucoup réalisent trop tard qu’il ne s’agit pas d’un énième test de loyauté. Sur la bande, que je me suis farcie et que je déconseille à tout le monde d’écouter, on entend les cris des adeptes qui ont fait boire le poison à leurs enfants, quitte à leur injecter de force dans la gorge à l’aide des seringues fournies par Jim Jones et son entourage. Chez les plus petits, la mort intervient en quelques minutes. Chez les plus âgés, il faut jusqu’à une demi-heure.

- Mais c’est hallucinant.

- C’est le mot. Le pire, c’est la voix monocorde de Jones au milieu des cris de peur et de supplication. Le gourou demande à ses fidèles de mourir sans faire trop de bruit, merci : « Ne vous couchez pas dans les larmes et dans les cris ». Avant de conclure, illuminé :« Si vous saviez ce qui vous attend, vous seriez heureux d'enjamber la nuit qui vient ».

- Mais attends, ils ont tous bu volontairement cette saloperie de mixture, les fidèles ?

- Probablement pas tous, mais dans quelles proportions... La plupart ont a priori avalé d’eux-mêmes le cocktail chimique préparé par Jim Jones, mais on ne sait pas s’il s avaient déjà été drogués avant. On ne sait pas non plus ce qui s’est passé exactement dans le cas de Jim Jones, on sait seulement qu’on l’a retrouvé mort avec une balle dans la tête sans savoir s’il s’est suicidé ou si on l’a abattu – à sa demande ou non. Quant aux 304 enfants morts, difficile de savoir s’ils ont tous été tués par leurs propres parents ou si d’autres fidèles ont pris le relais. Comme il a fallu plusieurs jours aux secours pour arriver sur place, les dépouilles étaient de toute façon trop abimées par le climat de la jungle pour permettre aux légistes de travailler correctement.

- C’est abominable.

- Chaque détail est plus affreux que le précédent, oui. À 3h29 du matin, le 19 novembre 1978, l’ambassade américaine envoie un télégramme urgent à la Maison Blanche : « CIA reports mass suicides in Jonestown » (« La CIA rapporte un suicide de masse à Jonestown »). Dans les jours qui suivent, toutes les télés du monde envoient des reporters. Certains, en hélicoptère, parviendront à survoler Jonestown et ce sont presque les seules images qu’on connait aujourd’hui, le FBI n’ayant pas communiqué les siennes, tournées au sol.

- Je crois que je m’en souviens vaguement.

Promis, vous ne voulez pas voir les images prises au sol. Promis, vous ne voulez pas voir les images prises au sol.

- C’est tourné à quelques dizaines de mètres de hauteur et on distingue vaguement des centaines de corps des éparpillés entre les allées qui relient les baraquements. Le rapport officiel du FBI parle d’un « véritable amoncellement de cadavres enchevêtrés aux visages tordus par les affres de la mort », une expression rarissime dans les documents toujours très froids du Bureau.

- Les pauvres familles.

- L’attente a été interminable et le plus souvent déçue. 87 personnes seulement ont survécu au massacre, soit moins de 10 % des membres présents ce jour-là. Tu disais, à propos de Charles Manson ?

- Ben rien.

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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