Fait suer !

Où l'on repart en enquête sur la piste d'une maladie mystérieuse, dont les épidémies successives ont fait des milliers de morts, sans qu'on sache ce que c'était. En revanche on sait qu'elle faisait bien tremper la chemise.

- Oh ben dis donc, tu as une petite mine.

- M’en parle pas. Je crois que je ne suis pas particulièrement en forme ce matin.

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Je ne sais pas trop. Depuis que je suis debout, j’ai froid. Et un peu mal à la tête. Rien d’insupportable, mais je me sens las et pas vaillant. Bon, au final c’est sans doute une petite crève.

- Oui. Ca ou tu ne passeras pas la journée.

- Quoi ?! Ah ben merci.

- Je n’y peux rien, ça fait partie des possibilités.

- Mais enfin…

- Ne viens pas te plaindre, c’est de ta faute. Tu l’as cherché.

- M’enfin non. Je ne me suis pas découvert d’un fil et tout.

- Je ne parle pas de ça.

- Je veux bien savoir de quoi alors.

- Tu te souviens, il y a quelque temps, quand tu n’as rien trouvé de plus malin que de m’apprendre l’existence de cette maladie mystérieuse apparue à la fin de la Première Guerre Mondiale, qui a fait le tour du monde en quelques années en laissant des centaines de milliers de morts derrière elle sans compter ceux qui ont survécu avec des séquelles, avant de disparaître aussi soudainement qu’elle était venue ? Et dont on ne sait toujours pas précisément ce qu’elle était ?

- Oui, je me rappelle.

- En ajoutant que par conséquent, on ne pouvait pas du tout exclure qu’elle nous refasse le coup un jour ?

- J’ai dit quelque chose comme ça, en effet.

- Eh ben merci pour les insomnies. J’ai voulu savoir s’il y avait d’autres exemples, et je crois que j’ai trouvé. Sors ta blouse et la loupe.

- Non, j’ai dit que je ne voulais plus venir à tes soirées.

- Je ne parle pas de ça. Il est temps de partir pour une nouvelle enquête épidémiologique.

- Pfff, je ne sais pas si j’ai vraiment envie.

- D’une, tu n’as pas le choix, chacun son tour. De deux, je suis sûr que tu vas l’aimer, notre mal mystère du jour.

- Qu’est-ce qui te fait penser une chose pareille ?

- Mmm…la nature de ses victimes.

- Je serais déjà au courant s’il y avait une maladie des démarcheurs téléphoniques.

- Attends un peu, je suis sûr de moi. Mais d’abord, dis-moi, qu’est-ce que tu sais de la Guerre des Roses ?

- On parle des luttes intestines du PS, d’un film des années 80, ou de l’histoire de la monarchie anglaise ?

- De l’Angleterre.

Tant pis. Ce sera pour une prochaine fois.

- Eh bien si je ne dis pas de bêtise il s’agit de la lutte pour le trône entre les deux familles de Lancaster et d’York, qui avait chacune pour symbole une rose, identique mais de couleur différente. Rouge et blanche il me semble. Et c’était…mmm…au 15e siècle ?

- Bien. Le conflit s’est en effet étalé en 1455 et 1485, et tu as également bon sur les couleurs.

Ne croyez pas les hippies, le Flower Power aussi ça conduit à la guerre.

Le dénouement se joue pendant la bataille de Bosworth Field, le 22 août 1485. L’armée de Richard III, qui appartient à la famille York, affronte celle d’Henry Tudor de la maison de Lancaster. Richard III y reste et son camp est défait. Tudor prend le nom d’Henry VII, marche triomphalement sur Londres, et fonde la dynastie qui porte son nom et dont le symbole est la combinaison des deux maisons rivales. Ou une pizza avec un œuf au plat, c’est selon.

Franchement vous auriez pu régler ça entre jardiniers, c’était bien la peine.

Cependant le Très-Haut est de toute évidence courroucé par la tournure des événements, et à peine le nouveau souverain s’est-il installé dans la capitale pour préparer son couronnement qu’Il la frappe d’un mal étrange pour exprimer sa désapprobation.

- Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?!

- Ben, c’est comme ça que beaucoup ont interprété l’épidémie qui frappe Londres dès la mi-septembre, avant de se répandre à tout le pays. Epidémie mystérieuse.

- Attends, on est en 1485. Toutes les épidémies sont mystérieuses.

- Je ne peux pas te donner tort. Mais le fait est que l’Angleterre se trouve à peu près du jour au lendemain confrontée à un mal qu’elle n’a jamais connu.

- Diantre, à quoi ça ressemble ?

- Eh bien sans vouloir inquiéter qui que ce soit ici, ça commence comme toi ce matin : au début, sans crier gare, le malade a froid et est pris de frissons, qui sont rapidement suivis par un mal carabiné à la tête et à la nuque, et parfois aux membres. Après quelques heures, changement radical de thermostat. Il a au contraire très chaud et se met à suer abondamment. C’est ce qui va donner d’ailleurs son nom à la maladie. Il a logiquement très soif et présente des palpitations cardiaques. Il peine à respirer, est pris d’une grande envie de dormir, et a alors de bonnes chances de ne jamais se réveiller.

- Attends, c’est pas très précis « de bonnes chances ».

- Ce n’est évidemment pas facile de sortir des statistiques parfaitement justes pour la fin du 15e siècle, mais le taux de mortalité est estimé entre 30 % et 50 %.

- Seigneur !

- Ah c’est méchant. Méchant et rapide : toute la séquence que je viens de décrire se déroule en quelques heures, en gros l’espace d’une journée. En général, celui qui survit 24 heures est sauvé. C’est soudain, rapide, et très mortel.

- Je trouve ça terrifiant.

- Tu es loin d’être le seul. D’autant que nous ne sommes alors jamais qu’à peine un siècle et demi après l’épouvantable Peste Noire qui a ravagé l’Europe, avec un niveau de mortalité similaire, soit de 30 % à 60 %.

- Mais qu’est-ce que c’est encore que cette saloperie ?!

- On la baptise rapidement maladie de la sueur, suée anglaise, ou sudor anglicus, c'est-à-dire la même chose mais en latin ça fait tout de suite plus sérieux.

- Ipso facto, mutadis mutandis.

- Ca ne marche pas avec tout le monde. La sueur se répand rapidement, fait par conséquent de nombreux morts, et…disparaît. A Londres, elle prend fin le 31 octobre, soit un gros mois après son apparition, après avoir fait 15 000 victimes.

Le paysan en sueur, gros succès déguisements d’Halloween 1485.

A l’échelle du pays, c’est fini mi-novembre.

- C’est décidément rapide. Pour le coup on ne s’en plaindra pas.

- Non, mais ça rajoute au mystérieux de la chose.

- Bon, alors quelles sont les hypothèses ?

- Une idée très rapidement évoquée, en dehors de la punition divine, a néanmoins un lien avec la bataille de Bosworth Field. On accuse l’armée du futur Henry VII d’avoir ramené la maladie, via ses mercenaires français.

- Evidemment, faut qu’ils nous mettent ça sur le dos. Ca m’aurait étonné.

- En période troublée, c’est rassurant d’avoir des repères fixes. En précisant au passage que l’armée Tudor, arrivée en Grande-Bretagne peu avant la bataille, comptait effectivement un contingent de mercenaires, mais qu’il y avait autant de Suisses et d’Allemands que de Français.

- Ca pourrait quand même être une piste.

- Effectivement. Certains sont même allés chercher l’origine de la maladie à Rhodes, où une partie de ces mercenaires avait combattu lors du siège de la ville par les Turcs. Ce serait au final ces derniers qui auraient amené le mal en Europe. Mais en fait, ça ne tient pas pour plusieurs raisons. D’abord, on n’a pas trouvé trace de la maladie à Rhodes, ou n’importe où ailleurs où sont passées les forces ottomanes. Ensuite, Erasme fait en revanche état de malades en Angleterre dès 1483, et les archives de York décrivent un mal très semblable en juin 1485.

-Le ver en sueur était dans le fruit anglais.

- Si tu veux. Je tiens en passant à mentionner le fait qu’Erasme attribue l’apparition de la maladie aux niveaux incomparables de saleté et de crasse des rues comme des intérieurs anglais.

- Bien dit !

- Pour autant, on peut en effet dresser un lien entre l’épidémie et  la bataille de Bosworth Field. Tout d’abord, au moment de lancer les hostilités, Lord Stanley, dont les troupes représentaient environ 30 % de l’armée de Richard III, se fait porter pâle. Ses forces ne peuvent pas combattre précisément parce que ses hommes ont attrapé la sueur.

- Ca montre que la maladie était déjà présente, connue, et identifiée avant la bataille.

- Exactement. Même si on peut douter de la réalité de la contamination des forces de Stanley, qui s’est promptement rallié à Henry Tudor juste avant sa victoire.

- Je vois.

- Ensuite, l’idée selon laquelle c’est l’armée du désormais Henry VII qui a ramené la maladie à Londres, qui accueillait justement plein de visiteurs venus fêter le nouveau roi avant de répandre l’épidémie dans tout le pays, se tient. La sueur se déclare en effet dans l’armée victorieuse rapidement après la bataille, et dans Londres environ trois semaines plus tard.

- On peut donc aussi imaginer que la sueur se transmet de personne à personne ?

- Pas si vite. Pour l’instant, retenons qu’il y a lieu de penser que la maladie était déjà présente sur le sol anglais avant la bataille, mais que d’une manière ou d’une autre cette dernière a bien aidé sa soudaine propagation.

La maladie s’appelle SUDOR anglicus et apparaît avec les TUDOR. Les signes sont là, réveillez-vous !

- Très bien, et qu’est-ce qu’on sait d’autre ?

- Que la propagation de la maladie est limitée dans le temps, mais aussi dans l’espace. Elle ne sort pas du territoire anglais.

- 30 % à 50 % de mortalité, et elle ne touche que l’Angleterre ? La brave pet..je veux dire, c’est singulier.

- En effet. Nous avons donc un mal étranger, qui fait des dizaines de milliers de morts en quelques mois, et disparaît aussi vite qu’il est venu.

- Et ?

- C’est tout. Pendant 23 ans. En 1508, rebelote. De façon similaire, la maladie de la sueur se déclare et se répand entre juin et octobre. C’est la même chose, c’est aussi rapide et soudain, c’est aussi mortel. Et une fois encore, seule l’Angleterre est frappée. Certains auteurs de l’époque vont jusqu’à dire qu’elle ne touche pas les étrangers présents sur place. On n’est pas obligés de les croire, mais on semble quand même bien être en présence d’un authentique mal anglais.

- Et ce n’est même pas une intoxication alimentaire. Enfin, je n’en sais rien. Ca peut être une intoxication alimentaire ?

- On va arriver aux causes possibles, mais pour l’instant je continue la chronologie.

- Ah, ça ne s’arrête pas là.

- Non. On passe à nouveau plusieurs années, et on se fait à nouveau suer en 1517. La maladie revient encore fin juin dans la région de Londres, toujours jusqu’à l’automne à peu près. Cet épisode est particulièrement rude en termes de mortalité, et en plus il est suivi par une peste. A noter qu’il y a cette fois des malades sur le continent, à Calais. Qui était néanmoins territoire anglais à l’époque. Il paraît que seuls les Anglais résidant sur place l’attrapent.

- C’est troublant.

- Une dizaine d’années plus tard, c’est l’épidémie de 1528. Point positif, la mortalité semble moindre, dans certains secteurs elle est de l’ordre de 5 %.

- Ah ben c’est beaucoup mieux.

- Oui, en revanche cette fois la maladie passe les frontières, ce qui fait de cette épidémie la plus importante de toutes. En fait, on avait semble-t-il identifié quelques malades en France et à Anvers en 1517, et des cas très sporadiques en Europe entre 1525 et 1528. Mais cette fois, il y a véritablement diffusion continentale, à partir de Londres. Fin juin, on a dénombré 40 000 malades dans la capitale anglaise, mais « seulement » 2 000 morts. De là, comme d’habitude, la sueur s’étend comme une grosse tache sous les aisselles à toute l’Angleterre, mais sans passer au Pays de Galles ou en Ecosse. En revanche elle traverse la Manche et la Mer du Nord.

- Aïe.

- La région de Calais est à nouveau touchée, en particulier Gravelines qui fait à l’époque office de principal port du secteur. Des malades sont dénombrés dans plusieurs ports de la Mer du Nord et de la Baltique, les premiers à Hambourg le 25 juillet. Comme en Angleterre, l’épisode est violent et rapide, mais bref. Il en va de même dans plusieurs villes comme Lübeck, Mecklenburg, Stuttgart, Brême, Heidelberg : le nombre de malades et de morts augmente rapidement, mais c’est fini en quelques semaines au plus. Anvers et Amsterdam sont frappées au même moment, le 27 septembre. 2 000 personnes déclarent la maladie en 4 jours, mais là encore la mortalité reste heureusement limitée. On rapporte également des infections nombreuses au Danemark, en Suède, en Lettonie, en Lituanie, en Pologne, en Suisse, en Allemagne, et jusqu’en Russie. L’Italie et l’Espagne sont elles épargnées.

- Question de climat ?

- Va savoir.

- En juin 1528, le cardinal Du Bellay, ambassadeur du royaume de France en Angleterre, parle de la suée comme de la maladie « dont il est le plus simple de mourir : vous commencez par un léger mal de tête et au cœur, puis vous commencez à suer. Pas besoin d’un médecin, vous êtes pris sans attendre. ».

- Moi je comprends ça comme une maladie pour laquelle il n’y a pas besoin qu’un médecin s’en mêle pour qu’elle vous tue.

- Ca correspond assez bien à l’idée qu’on se fait de la médecine du 16e siècle.

- C’est vrai.

« Une petite saignée pour vous achever, ou vous préférez laisser faire la septicémie ? »

L’épidémie de 1528 est l’occasion de souligner une autre particularité de la suée anglaise, à savoir la démographie de ses victimes. Contrairement aux maladies épidémiques traditionnelles si j’ose dire, typiquement la peste qui frappe particulièrement aux deux extrémités de la pyramide des âges, la sueur touche majoritairement des adultes dans la force de l’âge. Par ailleurs, elle tape à tous les échelons de la société. Peut-être même un peu plus les couches supérieures. En tout état de cause, il y a suffisamment de victimes parmi la noblesse et le clergé pour que la maladie acquière le surnom populaire de Stup Gallant, c'est-à-dire celle qui rectifie les rupins.

- Non mais sérieusement, une maladie qui tue les nobles en Angleterre, tout ça est un canular que tu as inventé rien que pour moi ?

- Même pas. Par exemple, la sueur emporte le père et le frère des frangines Boleyn, et le premier mari de Mary. Tu te souviens des sœurs Boleyn ?

- Evidemment. Mary devient la maîtresse d’Henry VIII, et Mary sa deuxième femme quelques années plus tard. J’ai passé des heures sur ce sujet.

- Je sais.

Bon film ? Mouais, bof. A voir ? Absolument !

- En attendant la disparition du mari de Mary a dû faire les affaires d’Henry VIII.

- Oh, il n’en fut pas marri, mais c’est pas comme si la présence d’un conjoint avait pu représenter un véritable obstacle. En fait, il se trouve qu’Henry VIII avait très peur des maladies. Les épidémies précédentes de ce mal si soudain et dangereux avaient un peu traumatisé la population, mais Henry était sans doute un authentique hypocondriaque, avec les moyens d’un souverain. Il tenait à ce que ses médecins l’examinent minutieusement tous les jours, et avait toujours un cabinet de pharmacie bien rempli à portée. Il était pris de panique à l’apparition du moindre truc pouvant passer pour un symptôme parmi la cour.

- Alerte générale au moindre reniflement, ça devait être marrant.

- Autant dire que quand il a vent de l’apparition de l’épidémie de 1528, il ordonne donc immédiatement la levée de la cour, et part se réfugier d’une demeure considérée comme sûre à l’autre dans tout le pays. Pas forcément le meilleur moyen de ne pas attraper un truc qui circule mais bon. Anne Boylen, qui est alors sa maîtresse, est envoyée en quarantaine dans sa famille. Ce qui ne l’empêche pas d’attraper la maladie. L’amour éternel que lui voue Henry étant…l’amour éternel légendaire d’Henry VIII dont des historiens tatillons discutent un peu le côté précisément éternel, il surmonte toutes ses angoisses pour lui écrire une lettre. Qu’il fait remettre par son docteur. Pardon, son deuxième docteur.

- Ce serait dommage que le premier chope un truc.

- C’est exactement ça. Même si bon, au vu de la rapidité de la maladie, le temps qu’il soit même au courant, si elle avait dû en mourir ce serait déjà fait. Aussi le médecin en question s’appelle William Butts, et je me devais de le mentionner.

- Je confirme. Doctor Butts.

- Exactement. Et de fait Anne survit. Ce qui lui permettra de devenir la seconde femme d’Henry, et de vivre donc longtemps dans le bonheur conjugal.

Elle épousa le roi et vécut heureuse de 1533 à 1536.

- Ecoute, à tout prendre, entre ça et mourir d’une grosse suée…

- Je ne me prononce pas. En tout état de cause Henry VIII survit à l’épidémie de 1528, ce qui lui permet de multiplier les mariages, de donner naissance à la future Elisabeth I, et de fonder l’Eglise anglicane. Et pour en revenir à la maladie de la sueur, le dernier épisode épidémique intervient en 1551. Il reste à nouveau confiné à la seule Angleterre. Le Pays de Galles, l’Ecosse, et l’Europe ne sont pas touchés. La particularité de l’épidémie de 1551, outre que c’est la dernière, est qu’elle est bien observée et documentée par le docteur Johannes Caius. En fait John Kees ou Keyes, qui a…

- Passé son nom en latin, parce que ça fait sérieux.

« Voilà, synonyme de sérieux. Comme Nostradamus. »

- Exactement. C’est grâce à Caius qu’on a une description précise des symptômes, raison  pour laquelle il est considéré comme un pionnier de l’épidémiologie. Et aussi des traitements proposés, ce qui conduit à contester un peu ce que disait le cardinal du Bellay.

- C'est-à-dire ?

- C'est-à-dire que face à des patients qui trempaient leurs draps et avaient grand soif, les médecins recommandent de les mettre au lit, de proscrire la nourriture solide, et de limiter la boisson.

- Excellente idée pour un malade qui se déshydrate. Brillant.

- N’est-ce pas ?

- Bon, sinon on a fait le tour des épidémies ?

- Oui. On mentionne encore quelques cas à Colchester en 1578, mais la Suée Anglaise a disparu. Elle marque cependant durablement la société anglaise, on peut le comprendre. Elle est encore mentionnée chez Shakespeare en 1604. On y consacre également des prières de protection et liturgies.

- Est-ce qu’on peut essayer de comprendre ?

- Allons-y. Nous avons donc une maladie qui est toujours apparue à la fin du printemps pour disparaître à l’automne, et avec dix à vingt ans entre chaque épisode. A chaque fois, on compte des centaines de milliers de malades, et des dizaines de milliers de morts. La soudaineté et la mortalité de la maladie constituent un choc pour la population, et suscitent une panique. Sans pour autant provoquer de chute notable la population générale comme la peste un siècle plus tôt.

- Qu’est-ce que c’est. Que ce truc ?

- Outre les armées Tudor, on a accusé le climat, le brouillard, la saleté. Dans la mesure où le principal symptôme est une importante fièvre, les chercheurs ne sont pas bien aidés. Plusieurs hypothèses ont été émises : grippe, scarlatine, typhus, variole, malaria, mais déjà à l’époque on remarque des différences importantes. C’est trop rapide pour le typhus. L’absence de symptômes respiratoires exclut la grippe. La périodicité et la saisonnalité pointent vers un facteur météorologique ou écologique, et la rapidité de la transmission vers un vecteur commun et abondant particulièrement présent à ces moments, ou à une contamination entre humains. De ce point de vue, la trajectoire de l’épidémie de 1485 suit en effet celle de l’armée d’Henry VII entre Bosworth et Londres, mais comme une armée de l’époque c’est à la fois des soldats, du bétail, et des provisions, ça peut tout aussi bien accréditer la contagion de personne à personne que via un vecteur animal.

- Ca m’aide.

- Les observateurs de 1528 remarquent encore que le rythme de la progression entre les villes allemandes touchées pourrait correspondre à une transmission humaine. Les épidémiologistes modernes ajoutent que la maladie avance d’ouest en est, à l’inverse de la grippe, et qu’elle apparaît au début de l’été, alors que la peste est plutôt associée à l’automne/hiver.

- Je vois ce que ça n’est pas, toujours pas ce que c’est.

- Un peu de patience. Un point intéressant est que survivre à la maladie n’apporte aucune garantie de ne pas l’attraper une deuxième fois. Il n’était en fait pas rare de la déclarer plusieurs fois. En outre, à l’issue de la phase aigüe, la sueur abondante est souvent remplacée par une forme de polyurie.

- De ?

- Tu urines abondamment. Le critère moderne est plus de trois litres par jour. Enfin, l’étude des documents d’époque et de la propagation a permis d’estimer une période d’incubation d’une quarantaine de jours. Tout cela permet de suspecter un hantavirus.

- Fais comme si j’avais besoin de savoir précisément pourquoi.

- Les hantavirus sont notamment connus pour causer des infections rénales et des fièvres hémorragiques, et ils sont transportés par des rongeurs et chauve-souris. Or les maladies transmises par des rongeurs présentent souvent des fluctuations saisonnières avec des rythmes pluriannuels. En outre, il semble que les épidémies aient fait suite à des périodes de pluies importantes.

- On parle de l’Angleterre.

- Particulièrement importantes, genre qui provoquent des montées d’eau et crues, et donc des mouvements des populations de rongeurs. Par ailleurs l’époque Tudor, à partir de l’arrivée au pouvoir d’Henry VII, est marquée par un important mouvement de construction immobilière dans les villes, après la période de la Guerre des Roses. Et plus de maisons signifie plus de souris et de rats. Le raisonnement est le même pour les grandes demeures, qui appartiennent aux classes supérieures de la société, qui comme je le disais ont été bien touchées. Même chose pour les monastères, abbayes, et couvents qui stockaient de grandes quantités de nourriture et ont été bien frappés, ce qui va dans le sens d’une contamination par rongeurs. En plus le fait que la maladie se soit pour l’essentiel limitée à l’Angleterre, alors que les échanges avec le continent étaient nombreux, ne plaide pas pour une transmission interpersonnes.

- Tant pis pour mon hypothèse d’intoxication alimentaire.

- Elle a été envisagée, en lien avec le champignon claviceps purpurae, qui se développe sur les herbes et céréales, et dont la présence est associée à des hivers froids et printemps/été humides.

- Or les épidémies ont été consécutives à des périodes de pluies marquées.

- En effet. Ce champignon contient des alcaloïdes, et peut provoquer des symptômes comparables à l’ergot du seigle. Les cultures n’étant pas exactement les mêmes entre l’Angleterre et ses voisins (Ecosse, Pays de Galles, continent), ça pourrait expliquer le confinement géographique de la maladie. Cependant l’ergotisme est souvent accompagné d’une forme de gangrène, pas du tout présente en l’occurrence. En puis les épisodes d’ergotisme sont en général associés à des années de mauvaises récoltes, et rien de tel lors des épidémies de sueur.

- Donc l’hypothèse hantavirus tient la corde.

- Oh, on a aussi imaginé à un virus de type SARS, au botulisme, voire au charbon. Mais ça ne colle pas bien non plus.

- Eh bien sûr il n’y a rien eu de similaire plus récemment.

- Si, en fait. Par exemple la suette picarde, aussi appelée fièvre miliaire. Elle apparaît en 1718 en Picardie, donc, et provoque pas moins de 196 épisodes locaux de contamination avant de disparaître après 1861. Elle a été essentiellement confinée à la France, mais pas qu’à la Picardie. Il y a néanmoins eu des cas épisodiques ailleurs : Allemagne, Autriche, Belgique, Suisse, Italie. Mais pas la Grande-Bretagne, cette fois.

- Elle a déjà donné, hein.

Ca n’est jamais assez.

- Pour le moins. Quand Mozart meurt le 5 décembre 1791, le décès est attribué à une « fièvre miliaire aigüe ».

- Flûte (enchantée) alors !

- La suette se caractérise aussi, et logiquement, aussi par des suées importantes, avec des épidémies estivales et courtes. Elle est heureusement moins mortelle, même si c’est loin d’être une plaisanterie avec un taux de décès estimé à 20 % au plus.

- Ah non, c’est pas drôle.

- Elle touche principalement des villages et petites communautés, pas des villes. Ce qui ne va pas dans le sens d’une transmission de personne à personne. Les observateurs remarquent que la maladie semble « venir des champs », touche davantage les personnes qui dorment près du sol, et pourrait être associée à la présence de rongeurs notamment après des épisodes d’inondation. Ca plaide pour une contamination animale, et potentiellement un hantavirus. Sur la fin de la période, on propose un traitement à la quinine qui semble marcher relativement bien.

- La quinine c’est fantastique.

- La suée picarde présente quand même une différence marquée avec l’anglaise : les malades souffrent la plupart du temps d’irritations cutanées, alors que ce n’est pas mentionné pour la sudor anglicus. Il est néanmoins possible qu’un hantavirus responsable de la maladie anglaise ait muté pour donner la version picarde, cousine mais un peu différente.

- Sont pénibles ces virus.

- C’est le moins qu’on puisse dire. Encore plus récemment, en 1993, une épidémie est apparue au Nouveau Mexique, dite épidémie Four Corners, avec des signes cliniques assez similaires à la maladie de la sueur. Cette fois on a pu établir qu’elle était due à hantavirus présent dans des excréments de souris, et dénommé Sin Nombre.

- Le nom du virus c’est « sans nom », sérieusement ?

- Eh oui. La maladie a néanmoins a été rebaptisée syndrome pulmonaire à hantavirus (HPS en anglais). Mais évidemment, il n’est pas possible de savoir si c’est la suée anglaise.

- Donc, peut-être qu’il y a entre l’Angleterre et la Picardie un virus dormant capable de rectifier un individu en une journée et qui pourrait décider de se pointer si le printemps est trop pluvieux ?

- Ben…c’est pas impossible.

- Ah, les Anglais…ils n’arrêteront jamais ce nous faire suer.

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