Kessel

Programme de vacances

Où l'on vous invite à vérifier ce que vos enfants font en colonie, et à y réfléchir à deux fois avant de proposer un petit jeu pour agrémenter la soirée.

Le scout radioactif

- Et si tu emballes la tête de l’allumette dans de l’alu, en laissant juste un peu de place pour que les gaz s’échappent, puis que tu la chauffes, elle doit partir comme une petite fusée[i].

- Ca marche ?

- Ben j’en sais rien. Tu sais comme je suis doué en travaux manuels, les miennes n’ont jamais bien décollé.

- Tout le monde n’est pas MacGyver.

- Et c’est pas plus mal.

Il a inspiré 82% des mullets des années 80. On ne peut pas laisser passer ça.Il a inspiré 82% des mullets des années 80. On ne peut pas laisser passer ça.

- Oh ben quand même quoi, MacGyver !

- Entends-moi bien. Quoi que j’en sois particulièrement dépourvu, je sais reconnaître l’ingéniosité à sa juste valeur. Mais d’une, admets que les situations dans lesquelles tu as besoin de confectionner un canot pneumatique avec un trombone et un slip sont rares. De deux, en vrai, ça peut mal tourner.

- Un trombone et un slip, je veux bien croire que ça peut mal tourner.

- C’était un exemple. Si tu en veux un autre, un pot de peinture et un détecteur à fumée.

- Si je bidouille avec un pot de peinture et un détecteur à fumée, ça peut mal tourner.

- Ah oui. Ca peut chauffer. Littéralement. Nucléairement.

- Bouge pas, je prends un calepin. Je t’écoute. Alors, de la peinture… t’as dit quoi d’autre ?

- On va faire ça bien, je vais te raconter l’histoire de David Hahn.

- C’est notre MacGyver?

- C’est lui. David est né en 1976, dans le Michigan. C’est un gamin curieux, comme un gamin, et il se passionne pour deux sujets. Le premier, c’est la chimie. Il reçoit un équivalent du Petit Chimiste, et il se met à faire des expériences. En parallèle, il rejoint les scouts, et se fixe comme objectif de devenir un Aigle, c'est-à-dire le plus haut grade.

- Jusque-là, tout ça me paraît plutôt sain.

- Oui, dans l’ensemble. Cela dit, il aurait peut-être été utile que ses activités dans son « laboratoire » soient un peu plus surveillées. Ses camarades scouts se souviennent qu’il s’est pointé à un rassemblement en arborant une jolie carnation orangée, parce qu’il avait fait des essais d’autobronzants. Ou qu’il a fait en partie cramer une tente parce qu’il jouait avec du magnésium.

- Faut bien que jeunesse se passe.

- Je te sens très laxiste sur ce coup.

- J’ai un passé dans ce domaine.

- Ok. Un jour il a provoqué une explosion dans le sous-sol de la maison paternelle, parce qu’ignorant que le phosphore était pyrophorique (prompt à s’enflammer comme ça), il tapait dessus avec un marteau.

Hammer time !Hammer time !

Il faut dire qu’à l’époque son objectif était de collectionner un échantillon de chacun des éléments de la table périodique. Y compris les radioactifs.

- Oui enfin bon c’est pas comme si un ado pouvait passer une commande de plutonium.

- Non, mais… Il s’intéresse à la question, ce qui lui permet en 1991 de gagner un badge du mérite scout au titre de l’Energie Atomique, quand il présente à ses petits camarades un modèle de réacteur.

- Comment ça un modèle ?

- Un modèle, une reproduction en carton.

- Ha, tu m’as fait peur.

- Toujours est-il que David atteint son objectif, et devient un Aigle.

Et à partir de là, il se dit qu’il est temps de passer aux choses sérieuses.

- Sérieuses comment ?

- Ben ça va un temps les modèles. David décide de commencer à construire un vrai réacteur nucléaire.

- D’accord, mais enfin j’imagine que c’est comme quand j’ai voulu faire une navette spatiale en lego. On parle de matériaux qui sont un peu contrôlés quand même.

- C’est vrai. Mais les éléments fissiles, c'est-à-dire susceptibles de subir une fission nucléaire…

- Les éléments dits fissiles… C’est pour ça qu’ils sont pas faciles à obtenir.

- Je te félicite. J’ai fait la même à ma prof de physique en terminale, et la classe entière était déjà consternée[ii]. Les matériaux fissiles, donc, sont cependant assez présents dans notre quotidien. A toutes petites doses, évidemment, mais ça se trouve. C’est là qu’il faut être ingénieux et patient. Déjà, David veut construire un surgénérateur.

- J’ai l’impression qu’on passe du gentil scout bricoleur au méchant de James Bond.

- Un surgénérateur, c’est juste un réacteur qui, à travers sa réaction de fission, produit plus d’éléments fissiles qu’il n’en consomme, puisqu’il convertit les isotopes fertiles (susceptibles de devenir fissiles). Avant que tu demandes, oui ce serait évidemment très intéressant en termes purement comptables de production d’énergie, mais à ce jour la technologie a été abandonnée à l’échelle industrielle, notamment pour des raisons de fiabilité et de sûreté.

- Deux préoccupations qui ne me semblent pas négligeables dans le nucléaire.

- Je suis d’accord. Mais David, lui, ça l’empêche pas de dormir. Il se met donc en quête de matériaux radioactifs.

- Mais enfin, où ?

- Tu veux savoir où on peut trouver des éléments radioactifs ? Dans les détecteurs de fumée par exemple. Les modèles les plus répandus contiennent une quantité évidemment infime d’americium-241, un élément créé par les équipes du projet Manhattan. L’americium-241 émet des rayonnements alpha, la forme la plus dangereuse de radioactivité, mais qu’une simple feuille de papier suffit à arrêter (autrement dit, le rayonnement ne sort pas de votre détecteur). David contacte donc des fabricants pour récupérer un max de détecteurs « pour un projet éducatif ». Comme ça ne marche pas, il se fait carrément passer pour un prof. Il utilise aussi cette couverture pour écrire à l’Agence de Régulation Nucléaire et lui demander des informations techniques. Qu’il obtient.

- C’est pas flippant du tout.

- Tu veux d’autres pistes ? On peut trouver du radium-226 dans de la vieille peinture phosphorescente, et donc notamment sur les aiguilles des horloges et montres. De la même  façon, il y a du tritium dans les lunettes pour armes à feu. Ou du thorium dans certains modèles de lanternes à gaz. Il achète aussi pour 1 000 dollars de piles au lithium, en extrait le lithium, s’en sert pour fabriquer du thorium pur. Une quantité 170 supérieure à elle qui exige de disposer d’une autorisation fédérale.

- Ca me fait mal, mais on ne peut pas lui retirer un vrai côté MacGyver.

- Le tout dans l’abri de jardin que sa mère utilise pour faire de la poterie (ses parents sont divorcés, et son père n’est plus trop chaud pour lui prêter son sous-sol après le coup du phosphore). Et puis tout ça tourne court en août 1994, pour une histoire de pneu.

- Il met des pneus dans son réacteur ?

- Non, mais suite à des vols de pneus dans le voisinage, David se fait contrôler par la police alors qu’il circule dans sa voiture. Quand les agents ouvrent son coffre, ils trouvent toutes sortes d’objets métalliques divers, de poudres, et autres. Et une boîte à outils fermée par un cadenas. Quand ils demandent à David ce qu’il y a dedans, il leur répond qu’ils feraient mieux de ne pas l’ouvrir, parce que son contenu est radioactif.

- Il a le sens des relations avec les forces de l’ordre lui.

- Il a 18 ans. Du coup, tout le monde s’emballe. Le Plan Fédéral de Réponse aux Urgences Radiologiques est déclenché, et le FBI, l’Agence Fédérale de l’Environnement, le Ministère de l’Energie, et la Commission de Régulation Nucléaire débarquent. Ils bouclent la bourgade de 40 000 habitants, et se mettent à démanteler l’abri dans lequel David a fabriqué son surgénérateur.

« Ils en font pas un peu beaucoup pour sortir les poubelles ? »« Ils en font pas un peu beaucoup pour sortir les poubelles ? »

- A ce point ?

- Mais oui. Une opération de type Superfund (une loi spéciale pour ce type de situation) est déclenchée, qui conduit à ce que l’installation soit proprement découpée, placée dans ces containers protégés, et entreposée dans un bâtiment spécial dans le grand désert du Lac Salé, avec d’autres matériaux à radioactivité basse d’origine industrielle ou militaire. Une opération à 60 000 dollars.

- Mais attend, il marchait son réacteur à bouts de ficelle ?

- Alors soyons clairs : il n’a pas eu le temps de récolter suffisamment de matériaux fissiles pour permettre une réaction nucléaire auto-entretenue en bonne et due forme. Il n’a jamais atteint la masse critique. Mais David, qui disposait d’un compteur Geiger, a confirmé que les niveaux de radioactivité au cours des semaines avant la descente fédérale avaient augmenté, ce qui prouve qu’il y avait bien eu un peu de surgénération et de production de nouveaux isotopes fissiles. C’est d’ailleurs parce que son compteur Geiger commençait à s’agiter alors qu’il était encore à cinq maisons de chez sa mère qu’il avait commencé à entreposer certains de ses matériaux dans le coffre de sa voiture.

-Bon alors, il a fini en prison ou il a été recruté dans un laboratoire ?

- Ni l’un ni l’autre. La suite est assez triste. Il s’engage dans l’armée, mais la quitte après avoir été diagnostiqué schizophrène et paranoïaque. En 2007, il attire à nouveau l’attention du FBI pour des accusations de vols de détecteurs de fumée.

- Ah oui, hein, pas deux fois.

- Tu m’étonnes. Il a aussi des problèmes d’alcool et de drogues. Et pour finir, il meurt à 39 ans, en 2019.

- Ah ben merde. Voilà ce que c’est que de jouer avec des matériaux radioactifs.

- Semblerait que non. D’après son père, il était suivi régulièrement par le service de santé des armées en tant que vétéran (il avait servi sur un porte-avion nucléaire), qui n’a pas constaté de trace d’empoisonnement radioactif. Et selon le rapport d’autopsie, la cause du décès serait plutôt l’alcool.

- Uh, c’est moche. En d’autres circonstances, il aurait pu finir inventeur. Ou au moins ingénieur.

- Ouais. Alors que là il restera le « boy-scout radioactif », comme l’a surnommé la presse.

- Comme quoi, c’est dangereux la poterie.

Vieilles rengaines

- Salutations.

- Je t’en prie, rentre.

- Merci. Seigneur, mais qu’est-ce que ceci ?!

- Oh ça va, mes chats ont un problème de poids, on va pas en faire un fromage.

- Mais non, je ne parlais pas de ça.

- Quoi, le ménage ? Hé, je progresse, je branche l’aspirateur maintenant.

- Ne cherche pas à détourner l’attention. Il est évident pour tout observateur attentif que je suis entré dans l’antre d’un déséquilibré.

- Depuis le temps qu’on se connaît, j’imagine que tu avais déjà de solides soupçons, quand même.

- Certes.

- Qu’est-ce qui m’a trahi cette fois ? Le livre sur le cannibalisme à côté du recueil de recettes ?

- Le livre sur…ah oui, tiens, j’avais pas vu. Non, là, cet objet à la géométrie étrange, indice indiscutable d’un culte impie !

- Attends, le d20 ?

- Exactement. Et à côté, qu’est-ce sinon l’arme avec laquelle les futurs tueurs s’entraînent chez eux avant d’aller commettre leurs massacres de masse ?

- Ma console ?

- Tout juste ! Je te tiens, ordure. La nuit tu profanes des cimetières, le jour tu tires sur des écoles, hein ?

L’équivalent d’un van aveugle et d’un sweat à capuche.L’équivalent d’un van aveugle et d’un sweat à capuche.

- Non mais enfin, pas toi. Tu vas pas te mettre aussi à relayer ces âneries.

- Mais non, je te taquine. Je serais bien mal placé.

- Je me disais aussi.

 -Attention, hein, il y a des crimes innommables dans le domaine des jeux vidéos, mais en général ils sont plus le fait des studios. Par exemple, prenons les équipes de Blizzard en charge d’Overwatch…

- Ils méritent le bâton, mais on n’a pas la journée.

- C’est vrai.

- Et puis entre nous, ces idées idiotes selon lesquelles tel ou tel loisir pousserait au crime, on les entend déjà tellement, t’as pas besoin d’en rajouter. Même pour rire. Chaque fusillade aux Etats-Unis, on ne manquera pas de t’expliquer que le tueur faisait des jeux vidéos, en dépit du bon sens. Ca a même passé l’Atlantique, maintenant. Pour le jeu de rôle, ça fait maintenant quelque chose comme 40 ans que des ahuris prétendent que ça rend les joueurs asociaux, alors que c’est par définition une activité de groupe, que ça les coupe dangereusement de la réalité, voire qu’il s’agit tout bonnement d’un culte sataniste.

Avec la complicité de jeunes acteurs dont on n’a plus jamais entendu parler depuis.Avec la complicité de jeunes acteurs dont on n’a plus jamais entendu parler depuis.

Tu te rends compte, 40 ans !

- Mon pauvre ami, c’est bien plus ancien.

- Non mais je sais bien que le jeu de rôle c’est plus ancien.

- Je ne te parle pas du jeu de rôle, mais de la tendance à attribuer au dernier divertissement en date les pires défauts. On peut remonter plus loin.

- Je sens que tu as un exemple.

- Et pas n’importe lequel.

- Lequel ?

- Ben pas n’importe lequel. Le roi des jeux.

- Je ne suis pas bien versé en aristocratie ludique.

- Si je te dis un jeu qui représente à la fois un sommet de sophistication intellectuelle, un modèle de raisonnement tellement remarquable que ses bienfaits vont bien au-delà de sa seule pratique, une école sans pareille de la planification, l’arène dans laquelle se déploient des réflexions d’une complexité étourdissante, le loisir qui te pose d’emblée son pratiquant comme un stratège ? Le raccourci narratif pour signifier maître-esprit, affrontement titanesque et impitoyable, combat retors entre deux adversaires implacables ? Aussi, on appelle les meilleurs joueurs « grands maîtres » et c’est quand même la classe ?

- Tu veux dire…les échecs ?

C’est étrange, j’en ai reçu un alors que je ne joue même pas…C’est étrange, j’en ai reçu un alors que je ne joue même pas…

- Précisément, les échecs. Et quand on parle de jeu ancien, ils se posent là. Les échecs auraient autour de 1 500 ans, mais difficile d’avoir une date précise. Ou un lieu, d’ailleurs. L’origine pourrait être la Chine, l’Inde, ou la Perse. Le nom vient du persan, et renvoie au terme shah, c'est-à-dire roi. La formule « échec et mat » est dérivée de l’expression « le roi est mort », ce qui rappelle si besoin que le but ultime est d’aller buter le chef de l’armée ennemie. L’invention des échecs est entourée de plusieurs légendes. J’imagine que tu es familier avec celle relative à la récompense de son créateur ?

- Euh, oui, évidemment, mais je préfère quand c’est toi qui racontes.

- Nous devrions l’invention des échecs au sage indien Sissa, à la demande de son roi qui cherchait un moyen de se distraire. Le souverain, enchanté qu’on lui propose un amusement dont le principe est de trucider un roi, aurait demandé à Sissa de choisir sa récompense. Le sage lui aurait alors demandé de poser sur la première case un grain de riz ou une pièce d’or, ce qui revient au même…

- Ah ben quand même. Si je devais choisir à être payé en or ou en riz, je n’hésiterais pas.

- Je veux dire par là que dans l’une ou l’autre des hypothèses, Sissa fait péter la trésorerie royale au-delà de l’imaginable. Il demande donc un grain ou une pièce sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, huit sur la quatrième, et ainsi de suite.

- Ca semble raisonnable.

- Le roi pense la même chose, en quoi il se trompe lourdement. En procédant ainsi sur un échiquier qui compte 64 cases, on finit avec des chiffres astronomiques. Au total, il faut 18 446 744 073 709 551 615 unités. En riz, ça fait des centaines de milliards de tonnes.

- Il aurait dû prendre le temps de faire quelques calculs, le roi.

- Oui, même chez les Indiens dont les légendes manient allègrement les zéros, ça va piquer. Toujours est-il que les échecs sont pratiqués au Moyen-Orient, puis arrivent en Europe avec les conquêtes arabes. Le jeu y connaît plusieurs évolutions, qui concernent notamment les mouvements du fou, qui est un évêque chez les anglophones, et de la reine.

« Allez. Avance pour voir. »« Allez. Avance pour voir. »

Le jeu se répand dans la noblesse et la bourgeoisie, et tout va pour le mieux.

- Ben alors, pas de souci.

- Attends. Les échecs n’ont pas encore conquis le monde. Notamment le nouveau monde. Si un Benjamin Franklin était joueur, la pratique reste peu développée dans les jeunes Etats-Unis. Et puis au milieu du 19ème siècle, l’Américain Paul Morphy défait les plus grands maîtres européens. La nouvelle fait grand bruit aux Etats-Unis, où il est accueilli triomphalement (le moment de rappeler que dans l’Amérique du 19ème siècle on s’ennuyait tellement ferme qu’on pouvait s’enthousiasmer pour les spectacles les plus discutables). Le retentissement est tel que les Etats-Unis connaissent un réel engouement pour les échecs. Les clubs poussent comment des champignons. Ce que déplore vertement la revue Scientific America, qui parle d’une mode pernicieuse.

- Et pourquoi donc ?

- Je cite : « les échecs ne sont qu’un amusement pour esprits inférieurs, qui soustrait l’esprit à des occupations plus nobles, sans apporter par ailleurs aucun bénéfice pour le corps ».

Là où la lecture, elle, fait des merveilles pour la ceinture abdominale.Là où la lecture, elle, fait des merveilles pour la ceinture abdominale.

Tu as même droit à un argument d’une mauvaise foi consommée, et que l’on peut ressortir régulièrement pour tout : Shakespeare ou Newton ne jouaient pas aux échecs, regardez ce qu’ils ont accompli.

- Einstein n’a jamais joué à Fortnight, donc…

 -Exactement. Les échecs n’apportent aucun nouvel élément à l’esprit, ni ne génèrent aucune pensée remarquable.

- Faut quand même le sortir.

- En fait, tu retrouves au 19ème siècle à propos des échecs toute la gamme des reproches adressés aujourd’hui aux jeux modernes, quoi qu’on en pense sur le fond. Sauf qu’en l’occurrence on parle des échecs, dont il ne viendrait à l’idée à personne de prétendre aujourd’hui qu’ils rendent idiot ou incitent à la violence. Pourtant ça a été dit.

- On a dit que les échecs incitaient à la violence ?

 -Mais oui. Reprenons la liste des récriminations. Tout d’abord, comme l’écrit un médecin en 1883, les échecs sont nuisibles aux relations sociales : deux glands restent silencieusement face-à-face pendant des heures sans rien dire, au lieu de discuter ou de joueur aux cartes avec leurs amis.

- Parce que jouer aux cartes, en revanche, c’est mieux ?

- Exactement. Pour ceux qui critiquent les nouveaux divertissements, ce qui se fait déjà est toujours supérieur, même si on pourrait arguer que ça revient plus ou moins au même. A l’époque, le jeu de carte à la mode est le whist. Il a été inventé au 18ème siècle, et sans aller dans les détails la valeur des cartes varie au cours de la partie, selon un système d’enchères. Les tenants du whist en concluent que l’exercice exige une gymnastique mentale bien supérieure, là où les règles des échecs ne changent pas au cours du jeu.

- Ouais, c’est pas comme si être un grand maître impliquait d’élaborer des scénarios en arborescence sur plusieurs dizaines de tours en jonglant avec des centaines de possibilités.

- Ben non. La cause est entendue, le whist c’est intelligent, alors que les échecs c’est pour les benêts. A noter en passant que l’une des règles du whist est le silence, ce qui conduit à pénaliser les joueurs qui parlent. Mais c’est pas grave, c’est un jeu convivial, alors que se faire face-à-face au-dessus d’un échiquier c’est la fin de la sociabilité.

- C’est remarquablement cohérent.

- Même quand les critiques des échecs admettent que ça demande un peu de réflexion, c’est une réflexion de piètre qualité. Les joueurs feraient mieux de lire et étudier plutôt que de rechercher fiévreusement une « victoire » chimérique. Jouer aux échecs, c’est se consacrer à la poursuite égoïste et asociale d’une guerre. D’une guerre et au final d’un assassinat, il y a donc des gens qui s’inquiètent réellement des effets de la pratique des échecs sur les jeunes.

- Tu veux dire…

- Mais oui, en pratiquant cette simulation martiale (d’un réalisme étourdissant, avec ses cavaliers qui sautent en L par-dessus les rangs ennemis, ses tours qui bougent, et ses fantassins qui ne savent pas reculer), les jeunes risquent de devenir violents.

- On entend régulièrement parler de ces tournois qui finissent en pugilats.

- Non, tu confonds avec le chess boxing. Et puis même si ça ne va pas jusque-là, le joueur d’échecs finit pas être tellement obsédé qu’il ne pense plus qu’à ça, vit dans un monde totalement focalisé sur son passe-temps, ignorant le reste. Y compris les sujets les plus importants. Un livre sur l’histoire des échecs publié en 1804 inclut ainsi un chapitre qui appelle les lecteurs à la plus grande prudence, en leur racontant les histoires édifiantes de certains joueurs notoires.

- Par exemple ?

- Guillaume le Conquérant, qui se serait brouillé avec le prince de France à cause d’une partie d’échecs. Ou le calife de Badgad Al Amin, tellement focalisé sur une partie qu’il aurait négligé de défendre la ville contre l’attaque de frère (Al Mamoun) et aurait dû être soustrait à l’échiquier de force. Avant de finir décapité.

- Ah ben le roi est mort là, pour le coup.

- Effectivement. Toujours est-il qu’on peut raisonnablement conclure que toute nouvelle forme de divertissement court le fort risque d’être accusé d’encourager les pires penchants de la personnalité, tout en ruinant la société d’une façon ou d’une autre.

- Ouais. C’est pas glorieux.

- Non, mais on peut aussi être optimiste : le simple fait d’évoquer ces critiques sur les échecs est aujourd’hui risible.

- C’est vrai. Si ça se trouve, on attend un siècle, et les jeux vidéos seront considérés comme le sommet du sport cérébral.

- Candy Crush, quand même.



[i] Si si : https://www.thoughtco.com/make-a-match-rocket-607515

[ii] True story.

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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