Kessel

Lord Dexter, bordé de nouilles

Où l'on vous présente un génie incompris. Enfin, un sans doute pas génie, mais très difficile à comprendre. Et une grande figure de l'excentricité américaine, ça pour le coup c'est certain.

- Euh, dis donc, je me disais que je me constituerais bien un petit plan d’épargne. On sait jamais, tu vois.

- Je vois, c’est tout sauf idiot.

- Et donc, tu n’aurais pas quelques idées ? Des investissements pas bêtes, des bonnes idées auxquelles on ne pense pas.

- Fais n’importe quoi.

- D’une je n’ai besoin de personne pour ça, de deux merci, vraiment.

- Ah non mais ne va pas croire que je t’envoie bouler. C’est très exactement mon conseil de placement : fais n’importe quoi, au final ce sont de toute façon les circonstances qui décident. Dans le milieu on appelle ça « faire une Dexter ».

- Une Dexter ? Jamais entendu parler.

Alors, non. Enfin ça peut marcher aussi, mais on veut pas savoir.Alors, non. Enfin ça peut marcher aussi, mais on veut pas savoir.

- Mais oui, comme Timothy Dexter, l’investisseur le plus honteusement veinard de l’histoire.

- Connais pas.

- C’est une erreur à réparer sans tarder. Timothy nait le 22 janvier 1747 à Malden, dans la baie du Massachussetts, et également dans une famille qui est tout sauf fortunée. Il commence à travailler à la ferme à 8 ans, puis devient apprenti tanneur à 16. Une profession honorable s’il en est, susceptible de nourrir dignement son homme, mais qui suffit rarement à en faire un bourgeois pour autant. Cependant à 22 ans, il s’installe à Newburyport, et y rencontre Elizabeth Frothingham, une jeune veuve de 32 ans. Jeune et plutôt aisée. On pourrait même aller jusqu’à dire riche, puisqu’elle et son défunt époux ont réussi dans le commerce. Timothy la séduit, et l’épouse.

- Bien joué. Je veux dire, vive les mariés.

- Je n’ai aucune raison de soupçonner Dexter de ne l’avoir épousée que par intérêt. Ce mariage lui permet de significativement améliorer sa position sociale, mais il ne compte pas s’arrêter là. Il a des ambitions, et envisage de se servir du capital matrimonial comme d’une base de départ pour réaliser des investissements ingénieux et amasser une véritable fortune.

- Après tout pourquoi pas.

- Les Dexter s’installent dans le quartier de Charlestown à Boston, où Timothy sort d’emblée du lot. C’est un haut-lieu de l’élite sociale et économique. Il a pour voisin John Hancock, futur président du congrès continental et signataire de la Déclaration d’indépendance, ou Thomas Russel, l’un des hommes les plus riches du pays. A côté de ses voisins, Dexter est de basse extraction, très peu éduqué, et il ne doit sa bonne fortune qu’à son mariage.

- Au lieu de la devoir à sa naissance comme tout bon membre de la haute société qui se respecte.

- Exactement. Inconcevable. Et ça motivera nombre des démarches de Timothy pour acquérir la reconnaissance à laquelle il estime avoir droit. Dexter décide par conséquent de se lancer également dans une carrière politique. Le problème est que s’il est certes facile de le caricaturer en nouveau riche ayant obtenu sa fortune grâce à son mariage, il est néanmoins incontestable qu’il conjugue à la fois un niveau d’éducation proche de zéro et une très haute opinion de ses capacités.

Ca me fait confusément penser à quelqu’un, mais qui ?Ca me fait confusément penser à quelqu’un, mais qui ?

- Autrement dit il ne va pas se faire des amis dans les sphères dirigeantes.

- Autrement dit personne ne veut lui confier une quelconque forme de responsabilité. Ses propositions pour financer la construction de bâtiments de service public, sous réserve qu’on leur donne son nom, sont systématiquement refusées. Cependant comme il insiste, les autorités locales finissent par lui trouver un poste, et le désignent très officiellement comme chargé du recensement des populations de daims.

- J’apprécie le côté charmant et champêtre, mais ça ne sent pas vraiment la rampe de lancement vers la Maison-Blanche.

- Qui n’existe pas encore d’ailleurs. Non. On pourrait presque croire que c’est un machin qu’on lui donne pour qu’il arrête de réclamer et nous fiche la paix. En fait on pourrait d’autant plus le croire qu’il est alors de notoriété publique que personne n’a vu la queue d’un daim dans le coin depuis une bonne quinzaine d’années.

- Il est d’autant plus important de prendre le temps de bien chercher.

- Bien essayé mais non. Pour autant Timothy est satisfait de cette charge de la plus haute importance, et peut maintenant se consacrer à des investissements avisés et lucratifs. Or il se trouve que l’Histoire lui présente une opportunité.

- Sous quelle forme ?

- La guerre d’indépendance qui va donner naissance aux Etats-Unis et les délivrant de l’ignoble et malfaisante férule britannique.

- Autant je ne peux que soutenir cette louable entreprise, autant je n’ai que fort peu de sympathie pour les profiteurs de guerre.

- Je te rassure, il ne s’agit pas de cela. Dexter ne détient pas de part dans une activité appelée à être au cœur du conflit, pas plus qu’il ne disposerait par miracle d’une information précieuse lui permettant de réaliser un investissement au moment propice. En fait c’est plutôt tout l’inverse, il va cramer toute la fortune familiale pour acheter du vent.

- Il investit dans les moulins ?

- Non, les dollars continentaux.

- C’est quoi ce truc ?

- Eh bien une fois la guerre d’indépendance contre la tyrannique et diabolique couronne britannique lancée, soit en 1775, le Congrès continental institue et émet la monnaie continentale, qu’on appelle également les dollars continentaux ou tout simplement les continentaux. C’est une monnaie de papier, ce qui est quand même encore très nouveau à l’époque, mise en circulation par des gens sans doute pétris de bonnes intentions et de nobles idées, mais qui ne sont concrètement que quelques coloniaux auto-proclamés indépendants qui se rebellent contre toute la puissance de l’Empire (du mal).

- Tu ne la vends pas très bien.

- C’est pas moi, personne ne la vend bien. Le fait est que la monnaie continentale n’inspire que peu confiance. Beaucoup de commerçants la refusent, en dépit des mesures adoptées par le Congrès pour punir de telles attitudes, et le dollar continental subit une très forte dépréciation. Ce qui conduit le Congrès à en imprimer davantage.

- Ah, toujours une bonne idée pour redonner de la valeur à une monnaie.

-Exactement. Autrement dit, son cours s’effondre au cours du conflit.

En dépit de 79 annonces mensuelles confirmant que le pic de l’inflation venait d’être franchi. C’est à n’y rien comprendre.En dépit de 79 annonces mensuelles confirmant que le pic de l’inflation venait d’être franchi. C’est à n’y rien comprendre.

Parmi les autres raisons qui peuvent l’expliquer, les différents états et le Congrès ne se coordonnent pas : les états continuent à émettre leur propre monnaie, et les dollars continentaux viennent en parallèle. Il y a au global trop de monnaie en circulation, ce qui logiquement lui fait perdre en valeur. En plus de cela, les Britanniques s’amusent à produire des quantités de fausse monnaie continentale pour en raboter encore plus sévèrement le cours.

- Qu’ils sont vils.

- Le mot est faible. Fin 1778, les continentaux n’ont plus qu’entre un cinquième et un septième de leur valeur faciale.

- Un sixième, quoi.

- Gnah gnah gnah. En 1779, il faut 40 dollars en billets continentaux pour acheter 1 dollar réel de marchandises, et le Congrès décide de cesser d’en émettre. Mais il en a créé plus de 240 millions, qui restent néanmoins en circulation et continuent à perdre de la valeur. Au point que dire que quelque chose « ne vaut pas un continental » devient une expression populaire pour parler d’une valeur nulle.

- Et Dexter dans tout ça ?

- Eh bien malheureusement pour lui, la première grande inspiration de Timothy Dexter pour faire fortune est de racheter autant de dollars continentaux qu’il le peut.

- Mais quelle idée !

- On peut effectivement se demander ce qui le motive, entre l’espoir d’avoir au final raison contre tout le monde et de faire une culbute monumentale, ou un sens du devoir patriotique mal inspiré qui le conduit à mobiliser tous ses fonds pour soutenir l’effort d’indépendance nationale. Toujours est-il qu’il collectionne les titres qui ne valent rien avec l’application d’un crypto-investisseur qui se constituerait une collection de NFT, et rachète tous les dollars continentaux disponibles, et les payant une fraction d’un cent.

- D’un dollar. Tu veux dire qu’il les achète pour une fraction d’un dollar.

- Non, non, d’un cent. Ok, techniquement, c’est aussi une fraction d’un dollar, mais il les paie moins d’1 % de la valeur faciale. Et c’est normal, ils ne valent pas plus. Ils sont même partis pour ne plus rien valoir du tout. D’ailleurs fin 1781, les continentaux ne circulent plus tellement ils ne comptent plus pour rien. Dexter a sur les bras des quantités de billets qui ne valent sans doute même pas le papier sur lequel ils sont imprimés, au point qu’il n’y a même plus de marché pour eux.

- Eh bien voilà une bonne histoire sur l’importance de bien réfléchir avant d’investir, édifiante à défaut d’être longue.

- Attends, j’ai dit que c’était « malheureusement » sa première idée pour devenir riche ?

- Ben oui, au vu du résultat.

- Pardon, grossière erreur. Après la guerre et la ratification de la constitution des Etats-Unis d’Amérique, le Congrès décide de racheter les dollars continentaux. C’est autant une question d’amour-propre qu’autre chose. Et aussi une volonté de donner confiance dans sa nouvelle monnaie, le dollar tout court, dans la mesure où sa première tentative n’a pas franchement été un succès.

- C’est le moins qu’on puisse dire.

- Toujours est-il qu’il offre de racheter les dollars continentaux pour 1 % de leur valeur faciale. Un cent le dollar. Tu me diras que ça ne fait pas beaucoup.

- Je vais te le dire, oui. Ca ne fait pas beaucoup.

- Question de point de vue. Je te rappelle que Dexter a payé ses continentaux pour une fraction d’un cent le dollar. Et là on les lui rachète pour un cent. Certes, il n’y gagne pas des masses à l’unité, il faut en avoir beaucoup beaucoup pour faire un profit intéressant. Mais ça tombe bien puisque qu’il a cramé l’essentiel du capital de son épouse dans cette opération, et que précisément, en achetant les billets à la brouette pour moins d’un cent pièce, il en a accumulé une montagne.

- Donc ça marche ?

- Merveilleusement, oui. D’autant plus que le Massachussetts va encore plus loin, et joue les grands princes en rachetant les dollars continentaux à leur valeur faciale. Sur chaque billet, Dexter peut ainsi récupérer plus de 100 fois sa mise.

- Oh le con…

- C’est exactement ça.

- Donc rien à voir avec un crypto-investisseur qui se constituerait une collection de NFT, en fait.

- Non tu as raison. Sachant que ce qu’il n’avait pas investi dans les dollars continentaux, il l’avait mis dans différentes monnaies européennes, qui se sont par ailleurs bien appréciées elles aussi. Concrètement, Timothy Dexter a dépensé une somme énorme dans un investissement absolument absurde, puisqu’il a acheté un produit qui ne valait littéralement rien.

- Il devrait en tout logique se retrouver sur la paille, et la risée de tout le monde.

- Logiquement, oui, mais il bénéficie par miracle de circonstances que personne et surtout pas lui ne pouvait prédire, ce qui lui ramène une authentique fortune. Ce qui a pour conséquence, entre autres choses, qu’il va pouvoir à nouveau se lancer dans des aventures financières, et en ayant encore plus foi dans son flair et son sens des affaires. Aussi, il s’attend à ce que ce coup magistral lui attire enfin la considération du voisinage, mais dans la mesure où il est passé de « type devenu très riche par un mariage » à « type devenu encore plus très riche par un coup de bol », il n’y a aucune amélioration dans ce domaine.

- Les gens sont méchants.

-Les Dexter vont donc s’installer à Chester, dans le New Hampshire, en 1796. Timothy propose de prendre à sa charge le pavement d’une des principales rues, à condition qu’elle soit rebaptisée rue Dexter.

- Une suggestion des plus raisonnables.

- Mais totalement. Surprise, la municipalité décline. Du coup la famille retourne à Newburyport l’année suivante. Timothy s’y fait construire un manoir sur lequel on reviendra, et insiste désormais pour se faire appeler Lord Dexter. En 1792, il devient le premier actionnaire d’un pont, et le 4 juillet 1793 il donne un discours devant son poste de péage pour célébrer la nation. Il choisit de le faire en français, par admiration pour le pays.

« J’aime beaucoup ce que vous faites. »« J’aime beaucoup ce que vous faites. »

Alors même que selon ses propres termes il n’a eu que « très peu l’occasion de l’apprendre », mais il compense par une « gestuelle française ».

- Euh, c'est-à-dire ?

- Je n’en ai pas la moindre idée. Mais quoi qu’il en soit, Timothy veut repartir dans les aventures et le commerce international.

- Il faut s’arrêter quand on gagne Timothy. Surtout si c’est sur un coup de bol.

- Nan mais il est bien équipé maintenant. Il s’est fait construire deux navires marchands, avec lesquels il va pouvoir ouvrir le chapitre de ses aventures qu’on pourrait appeler « mais enfin bordel c’est pas possible d’avoir à ce point le cul bordé de nouilles ».

- Je sens que je vais aimer.

- Judicieusement conseillé par des « amis » qui lui veulent incontestablement du bien, Timothy s’intéresse aux chauffe-lits. Un ustensile en vérité bien utile, y a-t-il en ce bas monde supplice plus insupportable que de devoir se glisser dans des draps froids et attendre plusieurs interminables minutes recroquevillé en chien de fusil qu’ils veuillent bien tiédir, souffrant un martyr comparable à celui des explorateurs polaires au péril de leurs orteils ?

- Certainement pas.

- Je suis bien d’accord, et c’est précisément la raison pour laquelle les habitants de la Nouvelle-Angleterre, entre autres, possédaient et utilisaient des bassinoires chauffe-lits.

- Ah oui, le truc qu’on remplissait de braises et qu’on passait sous les draps pour…ben chauffer le lit.

Mais si, faites pas semblant.Mais si, faites pas semblant.

- Celui-là même. C’était tout à fait raisonnable et avisé de leur part. Mais en l’occurrence, ce n’est pas le marché qui est suggéré à Timothy, ne serait-ce que parce qu’il est déjà largement pourvu et satisfait. Or l’investisseur audacieux sait bien que la fortune l’attend s’il sait au contraire repousser les frontières, ouvrir de nouveaux territoires, apporter à des consommateurs le produit dont ils ignoraient même qu’ils avaient un besoin impérieux et à satisfaire sans plus attendre. C’est ainsi que, sans doute sur l’air de « non mais vas-y, propose-lui, on va voir s’il est suffisamment ahuri pour le faire », on conseille à Timothy Dexter de se lancer dans l’export de chauffe-lits d’occasion vers…les Indes occidentales.

- Les West Indies ? Les Antilles ?

- Exactement.

- Alors là je crois qu’on peut poser que les Jamaïcains ignoraient en effet largement qu’ils en avaient besoin.

- Tu veux dire, pour la bonne et simple raison qu’ils n’ont pas idée de ce qu’est un « hiver rigoureux » voire tout simplement une « température froide » ?

- C’est précisément ce que je veux dire, oui.

- Eh bien tu as absolument raison.

C’est à ce moment précis qu’on s’est dit que peut-être, PEUT-ETRE, Pirates des Caraïbes n’était pas un film historiquement authentique.C’est à ce moment précis qu’on s’est dit que peut-être, PEUT-ETRE, Pirates des Caraïbes n’était pas un film historiquement authentique.

 Mais comme Dexter est aussi familier avec les études de marché que les Antillais avec les gelées blanches, il rachète une pleine cargaison de chauffe-lits d’occase, 42 000 pièces quand même, et les envoie dans les Caraïbes.

- En voilà un qui va connaître un retour de fortune cuisant.

- Oui, sauf que rien du tout. Si la Fortune sourit aux audacieux, faut croire qu’elle se pend carrément au cou des inconscients et leur roule de grosses galoches. Les chauffe-lits ça n’intéresse personne, en revanche ces espèces de grandes poêles avec de looongues queues seraient pas loin d’être idéales comme louches à mélasse. Le truc bien utile dans des îles où l’on a implanté des hectares et des hectares de plantations sucrières.

- Tu es en train de me dire que ce machin pas du tout adapté à l’endroit où on cherche à le vendre va en fait s’avérer au poil pour un tout autre usage que personne n’avait soupçonné ?

- Au poêle, c’est ça. C’est ainsi que toute la cargaison trouve preneur, et que ce qui aurait dû être un cuisant échec se transforme en succès inattendu, avec un profit plus que significatif à la clé. La marge de Dexter sur chaque poêle est proche de 80 %.

- Bordel ! Sur un plan aussi foireux en plus !

- C’est ça qui est beau ! Et ça ne s’arrête pas là. On continue à lui prodiguer des tuyaux percés, en tablant sur son ignorance des choses, et quand il les suit il bénéficie d’une chance de cocu.

- Attends, tu veux dire ça arrive encore ?

- Mais oui. On convainc Dexter d’investir dans le charbon, c'est-à-dire d’en acheter une pleine cargaison et d’aller la vendre.

- C’est pas idiot, pour le coup.

- Non. En revanche lui conseiller d’aller le fourguer à Newcastle c’est plus qu’idiot, c’est forcément mal intentionné.

- Parce que Newcastle était littéralement une ville minière ? Tu vois le mal partout.

- Sans aucun doute, mais je vois surtout que c’est certainement l’un des derniers endroits au monde où on achèterait du charbon venu d’ailleurs.

- En effet, ça ressemble à une entreprise vouée à l’échec. Mais si tu m’en parles, c’est que j’imagine que ça va être exactement l’inverse.

- C’est ça.

- D’accord, alors c’est quoi l’utilisation miraculeuse jamais imaginée dont il va bénéficier ?

- Ah non, rien à voir. Ce coup-ci, la cargaison de Dexter arrive deux jours après que les mineurs du bassin de Newcastle se sont mis en grève.

- Sérieux ?

- Absolument. Ce qu’évidemment personne n’avait pu prévoir, et qui place Dexter en position de seul vendeur sur un marché d’acheteurs. Autrement dit, c’est encore une opération triomphale.

- Le gars a essentiellement réussi à vendre du sable à des Bédouins. Et cher, en plus.

- C’est ça. Je me plais à imaginer les piliers de la haute société de Nouvelle Angleterre élaborant plan après plan pour la chute de Dexter, pour les voir ruinés par des hasards à vous faire perdre toute foi dans les statistiques.

- Une cabale de bras cassés et plans foireux.

- Exactement, qui organisent une soirée pour célébrer enfin leur victoire et finissent par avaler leur cocktail de travers en jurant « encore raté ! ». Ce qui est dommage, c’est que les autres épisodes de cette remarquable saga sont d’une solidité moins établie que ceux que je t’ai racontés. Les coups du sort qui ont sauvé, que dis-je, multiplié la mise de Dexter sont si stupéfiants que ses premiers biographes ont peut-être rallongé un peu la sauce. Parce que  si je reprends tout ce qu’on lui a attribué par la suite, ça devient ridicule.

- On a déjà atteint des niveaux assez élevés dans ce domaine.

- Certes, mais quand même. Ce que je veux dire, c’est dire dans ce qui vient, il ne faut peut-être pas tout prendre pour argent qui ne vaut rien mais se retrouve miraculeusement comptant du jour au lendemain. Ce préalable posé, reprenons la liste des aventures commerciales miraculeuses de Timothy Dexter. Il aurait envoyé une cargaison de moufles en laine dans les Indes occidentales.

- Des moufles ?!

- Ils ont bien fini par acheter des chauffe-lits, il ne faut plus présumer de rien. Et comme de juste, les mitaines auraient miraculeusement trouvé preneur, à savoir une expédition en route pour la Sibérie.

- En passant par les Caraïbes ?

- Tu comprends que j’ai formulé quelques doutes. Mais de la même façon, Dexter aurait cherché à fourguer des gants en Polynésie, sur les conseils d’un ami qui lui signale qu’ils font l’objet d’une mode là-bas. Les navires de Dexter y croisent des Portugais y passent en route vers la Chine, et qui se font une joie de les acheter.

- Ca ressemble beaucoup à l’anecdote précédente.

- Pour le moins, ce qui tend à me faire croire que les deux ne sont pas authentiques, mais aussi en même temps qu’il y a peut-être bien un fond de vérité.

- Je vois ce que tu veux dire.

- Autre aventure, Dexter aurait expédié toute une cargaison de bibles vers les Indes Orientales, pile au moment où des missionnaires sont partis dans une grande mission d’évangélisation et en manquent. Bingo.

- Pour le coup, ça pourrait être le résultat d’un bon tuyau.

- C’est vrai. On raconte également qu’il a voulu débarrasser la Nouvelle-Angleterre d’une surpopulation féline, mais qu’après avoir fait capturer un grand nombre de matous et au lieu de les éliminer comme toute personne sensée, il aurait essayé de les vendre dans les Caraïbes. Au moment où ces dernières rencontraient un sérieux problème de rats. Jackpot une fois encore. Mais pour en revenir à ce que tu disais, la faculté pour le coup avérée de Dexter à enchaîner les bons coups, en plus de gros accès de chance et concours de circonstances, peut conduire à se demander s’il n’était pas quand même doué pour imaginer des usages et marchés que personne ne voyait.

- L’un n’empêche pas l’autre. Surtout qu’au bout d’un moment il devait avoir la réputation du gars qui s’entiche toujours de projets idiots.

- Très juste. La question se pose notamment pour un autre de ses coups fumants, quand il constitue des stocks considérables de fanons de baleines.

- C’est quoi considérables ?

- Environ 340 tonnes. Je te laisse imaginer l’encombrement pour un truc qui ne sert à rien. Enfin c’est ce qu’on pouvait se dire avant qu’il ne les revende quelque temps plus tard avec un profit de plus de 70 % aux fabricants de corsets, faux-cols, parapluies, et autres accessoires ayant besoin d’un matériau à la fois rigide et souple.

« C’est bon, calmez-vous, on n’utilise plus des baleines. Pour préserver l’environnement on met du plastique à la place. »« C’est bon, calmez-vous, on n’utilise plus des baleines. Pour préserver l’environnement on met du plastique à la place. »

- Ah ben oui, les fameuses baleines pour les parapluies et corsets.

- Je vois que monsieur connaît bien le sujet.

- Bien sûr, je les collectionne. Les parapluies, je veux dire.

- Uh uh. Toujours est-il qu’en l’occurrence on dirait bien que Dexter a très judicieusement anticipé un marché. Il écrira lui-même qu’il est révélé « très doué pour la spekkelation ».

- La quoi ?

- Spéculation. Il avait une orthographe…très personnelle, tu n’as pas idée. Mais peu importe comment tu l’écris et quelle est la part réelle de son mérite personnel, les affaires de Dexter sont florissantes, et il possède les moyens d’acquérir la demeure de ses rêves.

- Je crains le pire.

- Tu n’as pas tort. Timothy achète un terrain et aménage une grande demeure à Newburyport. Il y installe des minarets, une coupole surmontée d’un aigle doré, et un mausolée pour abriter sa future sépulture. Qu’il fait appeler le Temple de la Raison. Il fait venir des meubles de France, se constitue une collection d’horloges, et fait construire une énorme bibliothèque. Effectivement remplie de livres, précision utile pour la suite. Mais en fait il s’agit surtout de faire comme les autres membres de la haute société, et il ne lit jamais plus de 10 minutes d’affilée. Puis il fait la même chose avec une collection de peintures.

- Un petit penchant pour l’ostentation.

- Oh, à peine. Il décore son parc des 40 grandes statues d’hommes remarquables : figures bibliques et historiques, ou hommes de son temps tels que Washington, Jefferson, Napoléon, et…lui-même. Sa propre effigie est ornée de l’inscription : « je suis le premier dans l’Est, le premier dans l’Ouest, et le plus grand philosophe du monde connu ».

Et architecte. Et paysager.Et architecte. Et paysager.

L’ensemble attire l’attention et un flux assez régulier de curieux Ce qui n’est pas sans agacer prodigieusement sa femme, avec laquelle ses relations se tendent.

- Râleuse.

- On peut a minima dire que Dexter n’avait certainement pas un caractère facile non plus. Par exemple il était enchanté qu’on parle de lui, mais en même temps il n’aimait pas forcément toujours qu’on s’émerveille de ses collections, puisqu’il a fait quelques jours de prison pour avoir tiré sur quelqu’un qui admirait son parc d’une façon qui ne lui convenait pas, quoi que ça signifie. De manière générale, semblerait qu’il était assez prompt à vouloir régler les désaccords à la main, voire au fusil, plutôt qu’autrement. Comme quand un peintre chargé de réaliser pour sa demeure un portait de Thomas Jefferson a l’outrecuidance de vouloir proposer une représentation réaliste. C'est-à-dire d’un Jefferson auteur de la déclaration d’indépendance alors que Timothy affirmait qu’il avait écrit la constitution des Etats-Unis. Dexter va chercher son flingue et tire sur lui pour l’obliger à faire ce qu’il lui demande.

- Ecoute, les artistes ils n’en font qu’à leur tête.

- Dexter se constitue par ailleurs une petite cour, qui compte notamment un maître d’école raté qui fait office de conseiller dans à peu près tous les domaines parce qu’il est également ignorant en tout, une astrologue, et un poète recruté sur le marché aux poissons pour écrire des odes à sa gloire. Et qui fait exactement ça, par conséquent les relations avec lui sont bien meilleures.

- J’imagine que tout cela doit contribuer au ravissement de Mme Dexter.

- Tu imagines bien, ça se gâte entre Timothy et sa femme. Il raconte à plusieurs de ses invités qu’il est veuf, et que la femme qu’ils ont pu croiser chez lui est le fantôme de son épouse.

- Charmant.

- Mais en parlant de revenant, Timothy pousse évidemment le bouchon encore plus loin. Il a vois-tu un fantasme assez commun.

- Pour une fois.

- Il voudrait bien savoir ce que les gens pensent vraiment de lui, ce qu’ils diraient à sa mort. Mais là où Alfred Nobel bénéficie d’un concours de circonstances, lui décide de prendre les choses en main.

- Euh…c'est-à-dire ?

- Il feint sa propre mort. Il fait annoncer sa disparition et organiser ses funérailles. Sa femme et ses enfants sont au courant, et lui se planque au milieu de la foule qui vient lui rendre hommage. Ou juste visiter le parc de sa demeure. Va savoir, difficile de connaître les motivations exactes des quelque 3 000 personnes qui se pointent.

- Ah oui, ça fait du peuple quand même.

- Devait y avoir un buffet. Cependant la « veuve » Dexter ne semble pas suffisamment éplorée aux yeux du défunt, voire pas éplorée du tout, du coup Dexter sort du bois pour la bastonner au milieu de la foule venue rendre hommage à sa mémoire. Les funérailles tournent à la scène de ménage vaudevillesque.

« Dis donc Marie-Madeleine, fais un effort ou tu vas tâter de ma canne ! »« Dis donc Marie-Madeleine, fais un effort ou tu vas tâter de ma canne ! »

- Grandiose.

- A 50 ans, Dexter considère que sa réputation n’est pas suffisamment faite.

- Je ne sais pas ce qui lui faut.

- Sa réputation intellectuelle, surtout. « Lord » Dexter décide d’établir définitivement à la fois sa stature intellectuelle et sa proximité avec les figures de la noblesse britannique. Il est courant pour les aristocrates européens de publier des ouvrages dans lesquels ils développent leurs considérations sur la vie et l’époque afin que le monde puisse bénéficier de leurs réflexions.

- C’est trop aimable, vraiment.

- Dexter ne voit aucune raison de ne pas en faire autant, et sort A Pickle for the Knowing Ones. Or Plain Truth in a Homespun dress. Qu’on pourrait éventuellement traduire par Une gourmandise pour les esprits instruits, ou des vérités franches dans une robe faite maison

- Incontestablement un titre original.

- Cela dit on peut bien le traduire comme on veut, c’est un machin à peine lisible. Près de 9 000 mots dont une large proportion orthographiés et capitalisés n’importe comment, dans des phrases dont la grammaire et souvent absente, et qu’on ne sait de toute façon pas bien distinguer puisqu’il n’y a. Strictement. Aucune. Ponctuation. C'est tellement mal écrit que Timothy Dexter pourrait sans doute légitimement demander à être reconnu comme le père des SMS. La première « phrase » permet de situer d’emblée à la fois le fond et la forme :

Faites-vous plaisir. Ou mal aux yeux.Faites-vous plaisir. Ou mal aux yeux.

- Il a joué au cadavre exquis tout seul ? Bourré ?

- Possible. Bon cela dit il faut reconnaître qu’il prêche pour la fraternité entre les hommes, déplore le coût des études supérieures qui en prive de fait la plupart des gens, condamne les voleurs qui exploitent les honnêtes travailleurs, et souhaite le pire aux menteurs de toutes espèces. C’est très mal écrit, mais on peut difficilement être contre.

- Admettons. Pourrait quand même recruter un relecteur.

- Pauvre homme. La première édition est tirée à compte d’auteur en 1802. Parce que son projet est bien de faire comme les nobles britanniques qui rédigent des ouvrages « comparables » et les remettent gracieusement à qui veut pour l’édification générale. Il distribue donc les exemplaires aux passants sur le bord de la route.

- Ils en ont de la chance.

- Je ne te le fais pas dire. Le truc est littéralement proche de l’illisible et n’a aucun sens. A sa sortie, l’ouvrage est décrit comme un assemblage branlant de lettres collées les unes contre les autres. Mais évidemment on parle de Timothy Dexter donc les gens en demandent et en redemandent. Il y a une seconde édition en 1805, qui permet à l’auteur de répondre aux critiques grincheux incapables de s’extraire de leur vision coincée et archaïque de la langue, et qui lui reprochent, entre autres défauts d’écriture, l’absence de ponctuation.

- Mais quels pisse-froid, ça se saurait si c’était utile.

- N’est-ce pas ? Il ajoute en effet une page supplémentaire qui ne contient que des signes de ponctuation, à charge pour les lecteurs et éditeurs « den acésonner le texte comme bon leur samble » (« peper and solt it as they plese »).

Enfin, les exégètes s’accordent pour dire que c’est sans doute ce que ça veut dire, mais n’hésitez pas à formuler vos propres hypothèses.Enfin, les exégètes s’accordent pour dire que c’est sans doute ce que ça veut dire, mais n’hésitez pas à formuler vos propres hypothèses.

- Sympa le livre en kit.

- D’autres éditions ont suivi, avec des addenda plus remarquables les uns que les autres : il raconte qu’il n’est pas devenu franc-maçon parce qu’un fantôme le lui a interdit en raison de ses connaissances trop vastes, son souhait de devenir empereur « en particulier après l’échec du pape », ou sa recherche infructueuse de personnel de maison compétent, explique que l’école devrait surtout apprendre les bonnes manières et les langues étrangères, donne des conseils de mode féminine, et se prononce sur le fait que les anges aient ou non des ailes.

- Ce sont des sujets pressants.

- Je te rappelle qu’on parle du plus grand philosophe de l’Occident. Néanmoins même les meilleures plaisanteries ont une fin, et Timothy Dexter disparaît le 23 octobre en 1806.

- Euh…

- Non non, pour de vrai cette fois. Ultime camouflet d’une société qui ne l’a jamais bien accepté, la municipalité n’autorise pas son inhumation dans le Temple de la Raison et il est enterré au cimetière municipal.

- Attend, il y avait peut-être de bonnes raisons.

- Le mausolée est considéré comme non-conforme et pas assez sûr. Entre nous, c’est quoi le niveau de sûreté d’une sépulture, faut éviter qu’il puisse se blesser ? Bref, une nécrologie publiée à l’occasion de son véritable décès indique que « ses capacités intellectuelles n’étaient pas de premier ordre ».

- Sympa.

- Y’a pire, une autre considère que son niveau d’ignorance était sans pareil dans tous les Etats-Unis.

- Oh, c’est peut-être un peu définitif. On parle des Etats-Unis, quand même.

- Tu as raison. Certains sont plus charitables, et le présentent comme l’un des hommes les plus excentriques de son temps, dont les particularités étaient devenues proverbiales.

- Ca, pour le coup, difficilement contestable.

- Il était peut-être d’autres choses, mais on ne va pas se lancer dans des spekkelations.

Ca ne coûte rien de le dire, au final.Ca ne coûte rien de le dire, au final.

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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