- Une idée de film, sérieux ? Tu ne trouves pas qu’on a déjà suffisamment de trucs sur la planche ?
- Oui mais on a du talent à revendre.
- Justement, j’ai regardé le cours…
- Ecoute-moi. Une histoire de chasseurs de fantômes, mais avec aussi une chasseuse de fantômes…
- Non.
- Attends.
- NAN !
- Mais…
- NAAAOOOOON !!! Tu veux que je te rappelle la dernière fois que quelqu'un a essayé ? Est-ce que tu veux que je te le rappelle ?
Et ça dure 2 heures.
Gozer soit loué ils ont réussi à se rattraper sur le dernier, mais je ne retente pas le coup.
- Rien à voir, promis. Ca peut pas rater.
- Et pourquoi donc ?
- Parce qu’il y aura l’inspecteur Harry.
- L’inspecteur Harry Callahan ?
- Non, Houdini. Et aussi Conan.
- Le barbare ?
- Non, l’écrivain.
- J’ai basculé dans la 4e dimension.
- Pas du tout, rassure-toi. C’est simplement l’histoire de la fois ou Harry (Houdini) s’est opposé à Conan (Doyle) pour faire la chasse aux esprits. Obligeant le président des Etats-Unis à intervenir.
- Je suis censé être rassuré ?
- Du calme, reprenons du début. Et le début, c’est l’essor du spiritisme dans la seconde moitié du 19e siècle. Attention, je ne suis pas en train de dire que la croyance dans les esprits, et donc dans la possibilité de communiquer avec eux, date des années 1800. C’est évidemment très très ancien, et globalement universel. Mais il se trouve qu’au 19e, la communication avec les morts et les manifestations surnaturelles connaissent un engouement important en Europe et aux Etats-Unis. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater que ce mouvement est pour partie dû au développement parallèle des sciences modernes.
- Tu m’expliques ?
- La promesse de la science est de pouvoir apporter toutes les réponses, de comprendre l’univers dans ses moindres mystères. Y compris les phénomènes réputés surnaturels.
- Qui ont en fait sans doute une explication scientifique, suffit de mettre le doigt dessus ?
- Y’a de ça. On peut mesurer les courants électriques ou les champs magnétiques, on peut prendre des photographies, on doit pouvoir aussi repérer et étudier les manifestations spirituelles.
Question d’équipement
Et puis si je peux me permettre une hypothèse personnelle, peut-être aussi que l’amorce de déclin des pratiques religieuses conduit à se reporter sur une autre forme de spiritualité et de croyance dans l’au-delà. Après tout, le spiritisme va précisément acquérir dans les pays anglo-saxons un statut religieux.
- L’Eglise spirite.
- Exactement. Toujours est-il qu’on en est là au début du 20e siècle : le spiritisme est en vogue, y compris auprès de la bonne société et des grands esprits qui s’y intéressent et le pratiquent. C’est notamment vrai de deux grandes figures mondialement connues, Arthur Conan Doyle et Harry Houdini.
- A propos de ce dernier…
- Oui, c’est vrai, c’est contractuel.
Voilà. Vous nous faites signe quand on peut continuer.
Conan et Harry se rencontrent en 1920. C’est peu dire que ce sont deux grandes célébrités. L’un est médecin de profession, créateur d’un des plus puissants esprits logiques de la littérature.
N’oublions pas le lectorat qui préfère les grosses moustaches.
L’autre est le plus grand illusionniste de son temps, le maître de l’évasion, capable de faire disparaître des éléphants.
« Mais quand c’est moi tout le monde gueule. »
Ils se retrouvent autour d’un intérêt commun pour le spiritisme. Conan Doyle est très affecté par la mort de son fils Kingsley durant la guerre.
- Ca se comprend.
- Evidemment. Il investit des sommes énormes pour prouver la réalité de la pratique du contact avec l’au-delà. Il se trouve qu’Houdini est de son côté également endeuillé, puisqu’il a perdu sa mère. Franchement, il voudrait bien y croire aussi. Mais il reste le roi des magiciens, on ne la lui fait pas. Il perçoit évidemment les techniques et astuces des soi-disant médiums. Qu’il a d’ailleurs un peu pratiquées au début de sa carrière.
- Faut bien commencer.
- Houdini assiste donc à des séances, et observe les médiums. Mais ses investigations démontrent systématiquement que les voyants et autres ne sont que des illusionnistes. Il devient de plus en plus résolu dans son opposition à ceux qu’il qualifie de sangsues. Il est d’ailleurs soutenu par Arthur.
- Ah bon ?
- Mais oui. Pendant un temps, Doyle n’a pas d’objection au travail de démystification d’Harry. Au contraire, exposer les faux médiums revient à rendre service aux vrais. C’est apurer la discipline, faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Il reste persuadé de la réalité de la chose, il faut juste tomber sur les authentiques médiums. Harry est lui de plus en plus convaincu du contraire, au sens où il n’y en a pas d’authentiques.
- Alors que Conan Doyle va aller jusqu’à soutenir l’authenticité de photomontages de fées.
- En effet. La femme de Doyle, Jean, exerce elle-même comme médium, et prétend communiquer avec les esprits via l’écriture automatique. Et c’est suite à une séance à Atlantic City en 1922, pendant laquelle Jean dit entrer en contact avec la mère de Houdini, que les rapports entre l’écrivain et le magicien commencent à se tendre. Jean produit un document de plusieurs pages, supposément écrit par la disparue.
- Ha ha.
- Ne t’emballe pas, il y a quelques petits problèmes.
- Lesquels ?
- Oh, trois fois rien. Des petits détails tout à fait mineurs qui pourraient laisser penser que, peut-être, sait-on jamais, cet écrit pourrait ne pas avoir été réellement dicté par la mère d’Harry. Par exemple, il est en parfait anglais alors qu’elle ne le parlait que très peu.
- Elle a pu…prendre des cours, je ne sais pas comment ça marche l’au-delà.
- Uh uh. Aussi, toutes les pages sont marquées d’une croix chrétienne. Alors que Cecelia Weisz, mère d’Ehrich Weisz dit Harry Houdini, était femme de rabbin.
- Elle s’est peut-être convert…ouais, non, c’est du pipeau.
- Evidemment. Houdini est bien obligé de conclure que la femme même de Conan Doyle lui joue du violon. De manière générale, plus il fréquente et observe des médiums, dont il identifie à chaque fois les tours, plus il est convaincu que ce sont tous des charlatans. Et il part en croisade pour les mettre tous au jour, puisque de selon ses propres propos « il faut un arnaqueur pour repérer un arnaqueur ». Cette opposition conduira Doyle et Houdini à s’éloigner de plus en plus l’un de l’autre, même si leurs rapports restent cordiaux. Mais surtout, Harry va se faire un devoir de mettre à jour les escrocs qui profitent de la sincère douleur des gens qui ont perdu leurs proches pour leur vendre des fariboles.
- Le magicien part en guerre contre les vendeurs d’illusions.
- Rien à voir. Houdini est un homme de spectacle, qui se revendique comme tel. Ses tours sont stupéfiants, mais ils sont justement vendus comme des tours, pas d’authentiques miracles. Il ne prétend pas réellement détenir des pouvoirs surnaturels, à la différence des spirites, médiums, voyants, et autres. Harry prend sur lui d’alerter et éduquer le public sur ces charlatans. Fort de son expertise dans tout ce qui relève de l’illusion, il organise même des conférences pour mettre à jour leurs techniques.
C’est dommage, cette faucheuse avait l’air sincèrement joviale.
- Personnellement je trouve que c’est une démarche très louable de sa part.
- Je suis bien d’accord. En 1921, il est contacté par la revue Scientific America, qui voudrait qu’il traite le sujet dans ses colonnes, mais il décline par manque de temps et de disponibilité. Par la suite, des articles qui penchent plutôt en faveur de la véracité du spiritisme sont publiés, à son grand désarroi. Houdini est alors à nouveau contacté par plusieurs membres du comité de rédaction. Il leur répond qu’il n’a pas le temps de se lancer dans toutes les études et recherches pour traiter le sujet de façon complète, mais que si le journal constitue un comité en charge d’étudier la question, il sera ravi de le rejoindre. Il accepte de le faire à titre gracieux, et à la condition que les candidatures pour devenir membre du comité lui soient soumises, et qu’il puisse poser son veto s’il le souhaite. Au motif qu’en ce qui le concerne, sa réputation est en jeu avec cette affaire.
- Ca se tient.
- Scientific America propose de son côté un prix de 2 500 dollars à toute personne capable de produire des manifestations psychiques dans des conditions contrôlées. Parce qu’à l’époque de nombreux scientifiques se posaient sincèrement la question de la possibilité réelle du spiritisme.
- Après tout, que vaudrait un scientifique qui rejetterait une question a priori ?
- Nous sommes d’accord. C’était a minima un sujet à étudier avec tout le sérieux nécessaire. Le comité auditionne plusieurs médiums, sans leur attribuer de prix, puis dans le courant de l’année 1924 il annonce se pencher sur Mina Crandon. C’est une médium âgée de 36 ans, qui pratique sous le nom de scène de Margery. Elle est la femme d’un éminent chirurgien de Boston. Ses talents sont vantés par Doyle lui-même.
- Euh, oui, bon.
- Je suis d’accord, ce n’est pas forcément une caution à toute épreuve. En revanche en tant que membre de la haute société de Boston, la motivation première de Mme Crandon pour la pratique n’est pas de gagner de l’argent, le soupçon de vénalité peut être écarté. Peut-être Mina entretient-elle réellement des contacts avec des créatures surnaturelles.
Ca s’est déjà vu.
- Ou pas.
- C’est justement l’objectif du comité que de le déterminer. Or des observations écrites par le secrétaire du comité, J. Bird, laissent entendre que Margery pourrait bien, cette fois, être dotée de pouvoirs surnaturels. Ce qui agace prodigieusement Harry, qui à ce stade n’a pas été associé à l’étude de Margery. Bird lui explique que le comité ne voulait pas le déranger inutilement avant d’être face à quelqu'un qui posait vraiment la question de savoir s’il y avait là de réelles manifestations inexplicables, ou si le comité était incapable de voir à travers un écran de fumée. Il est ainsi question de personnes qui flottent dans les airs ou qui passent à travers des murs et fenêtres, entre autres choses miraculeuses.
« Faire passer les gens à travers les fenêtres par la pensée est une technique secrète que j’ai apprise dans l’Est lointain. En Russie, pour être exacte. »
- Il est temps que le magicien s’en mêle.
- En juillet, Harry et un responsable éditorial de Scientific America se rendent donc à Boston pour assister à une séance. Houdini en suit plusieurs, repère toutes les astuces de la médium, et les développe. Le temps que le jury se prononce, Harry publie en novembre 1924 un texte (ici) d’une quarantaine de pages dans lequel il détaille ses observations et conclusions. Qui sans surprise réfutent tout réel pouvoir de la voyante, et expliquent au contraire qu’elle ne fait que reprendre des techniques d’illusionniste.
- Quelle surprise.
- Houdini souligne également que Mina Crandon est une femme charmante, qui sait en jouer, et qu’elle réussit certainement à lever une partie des suspicions ainsi. Son mari avait l’habitude de montrer des photos d’elle nue pendant les séances, et elle les pratiquait elle-même souvent à poil.
« Ha, les vacances au Cap d'Agde !"
- Ah oui, carrément ?
- Ben oui, ça détend l’atmosphère.
- Certainement.
- Mme Candon a même une liaison avec un membre du comité scientifique. Qui par le plus grand des hasards est le seul à avoir finalement voté pour qu’elle reçoive le prix.
- Il était certainement convaincu qu’elle possédait des capacités extraordinaires.
- Le texte ne suffit pas à régler la question. Par conséquent, Harry organise en janvier 1925 une réunion publique dans une salle de concert de Boston pour présenter ses arguments. Les Crandon en font autant pour lui répondre. Finalement, c’est quand Margery refuse de se soumettre à d’autres tests que le jury de Scientific America décide de ne rien lui attribuer du tout.
- Bien joué Harry.
- Oui, mais il est bien décidé à ne pas s’arrêter là.
- Il veut aller jusqu’où ?
- Au Parlement. En février 1926, Harry Houdini propose et défend devant un sous-comité du Congrès la Résolution 8989, dont l’objet est de bannir les pratiques psychiques et parapsychologiques du district de Columbia. Il s’agit de punir de 250 dollars d’amende et six mois de prison toute personne « prétendant révéler l’avenir contre paiement ou compensation ». Le principe est que l’avenir ne peut être prédit, et que toute personne qui prétend le contraire est frauduleuse, ou bien dégénérée mentale, ou arnaqueuse en toute connaissance de cause selon Harry.
- Il n’y va pas de main morte.
- Non, il est assez remonté. Le spiritisme et l’occultisme sont en vogue, et personne n‘y voit trop rien à redire. La pratique était vue comme inoffensive, au pire inutile, mais Harry considère lui que les élus sont de mèche avec les médiums, et que cela représente un danger pour la nation.
- Attends, comment ça de mèche ?
- Ah ah, mais on parle d’Harry Houdini. Il prépare les auditions comme il prépare ses numéros d’évasion, c'est-à-dire méticuleusement. En amont des discussions, il a dépêché à Washington sa détective privée, Rose Mackenberg pour renforcer le dossier.
- Qu’est-ce qu’elle trouve ?
- Non mais tu ne voudrais pas que je te révèle les secrets du tour avant la représentation, quand même ? De leur côté, les voyants ont eu vent de la proposition et se présentent en nombre pour les auditions.
« Elle est là la médium nue ? »
Ils sont menés par la prêtresse spirite Jane Coates et l’astrologue Marcia Champney, plus connue comme Madame Marcia. Coates soutient que la communion psychique avec les morts constitue un acte de foi. Selon elle, la communication avec les esprits et la recherche de conseil sont au cœur de sa religion, protégée par le Premier amendement.
- J’imagine que ça se défend.
- De fait, la plupart des membres du Congrès adoptent une position plutôt impartiale. Ils se moquent régulièrement et ouvertement de certaines pratiques spirites, mais ne suivent pas Houdini pour aller jusqu’à dire que la pratique représente un danger. Là où il voit une dégénérescence mentale contagieuse qui conduit ses adeptes à l’asile, ils considèrent que le spiritisme a plutôt sa place dans le paysage religieux américain. Le représentant du Kentucky déclare ainsi qu’il croit dans une certaine mesure au Père Noël, et qu’Houdini prend tout cela bien trop au sérieux. Le débat s’étale sur 4 jours, dans une ambiance houleuse. Les officiers de police doivent régulièrement intervenir pour ramener l’ordre. Harry manque d’en venir aux mains avec le mari d’une médium.
- Un peu de tenue !
- Houdini, de son côté, procède à des démonstrations sur les techniques qui permettent de faire croire à une communication avec l’au-delà.
« Je te tiens, tu me tiens… »
Il convoque également un témoin, Abraham.
- Abraham ?
- Lincoln. Harry présente une photo de lui « conversant » avec le fantôme de l’ancien président. Oui, évidemment, c’est un trucage, mais ce genre de truc parvenait encore à convaincre du monde à l’époque.
« Mais surtout j’aimerais savoir comment un esprit immatériel fait pour s’asseoir sur une chaise, en fait. »
- Pfff, les gens croyaient vraiment tout ce qu’ils voyaient il y a un siècle, sans imaginer que certains pouvaient manipuler les images ! Quels arriérés !
- Je ne te le fais pas dire. En plus de ces démonstrations, Houdini met en avant le fait que beaucoup d’élus ont des liens plus ou moins directs avec des voyants et médiums, et dénonce cette forme de corruption.
- Ah, on y vient !
- Il lit ainsi des déclarations de Madame Marcia à Rose Mackenberg, dans lesquelles elle indique que beaucoup de sénateurs la consultent, et que la majorité d’entre eux et du personnel de la Maison Blanche croient dans le spiritisme. Il était d’ailleurs de notoriété publique que Marcia avait joué le rôle de conseillère spirituelle auprès de la femme du précédent président, Harding. Dont Coolidge, le président en poste, avait tout fait pour se distancer. De son côté, Coates s’est également vantée auprès de l’enquêtrice de son influence à Washington. Elle confirme que de nombreux sénateurs s’intéressent au spiritisme, et que des séances ont été organisées à la Maison Blanche, en présence du président Coolidge et de sa famille. Mackenberg cite nommément plusieurs sénateurs concernés. Et si les décideurs de la nation sont susceptibles de croire dans ces balivernes, ce n’est plus quelque chose d’anodin mais une réelle menace publique.
- Imagine-t-on de Gaulle consulter une astrologue ?
- C’est ça.
Alors de Gaulle, non, mais…
En réaction à ces déclarations, le Maison Blanche publie un démenti, soulignant qu’aucune séance de spiritisme ne s’est tenue à la présidence depuis l’accession de Coolidge au pouvoir.
- Si je te suis bien le président des Etats-Unis intervient dans un débat sur l’authenticité des pratiques médiumniques.
- Oui. Houdini se rend alors compte qu’il est peut-être allé un peu trop loin en mouillant le président, et fait de son mieux pour présenter des excuses sans renier sa position. Il explique ainsi qu’il n’a jamais cherché à embarrasser le président, mais que son rôle est de poser les faits, pour déplaisants qu’ils puissent être.
- Un magicien de service public.
- Exactement. Avec tout ça, le début public sur la proposition 8989 déraille, avec des attaques personnelles et des éclats quotidiens. Les médiums accusent Houdini de mensonges, il leur répond que ce sont des escrocs. Finalement, il les met au défi, avec un prix de 10 000 dollars à la clé pour quiconque apporterait la preuve d’un réel et authentique phénomène psychique. Madame Marcia demande à toucher le prix, prétendant qu’elle avait annoncé à Mme Harding l’élection puis le décès de son époux. Six ans auparavant.
- Oui alors une prédiction de décès, c’est quand même toujours plus ou moins gagnant à longue échéance.
- Le consensus va effectivement dans de ce sens, et par conséquent elle ne touche pas un rond. MAIS…
- QUOI ?!
- Madame Marcia annonce qu’Harry sera mort avant le mois de novembre !
- Oui, bon, tu veux que je te ressorte les prédict…
- Harry Houdini meurt le 31 octobre.
- Ce qui…ouais, c’est définitivement avant novembre. Pas de beaucoup, mais… Merde.
- A plus d’un titre, je suis bien d’accord. En attendant, au final, les membres du Congrès refusent de déclarer hors-la-loi une pratique qu’ils assimilent à une croyance religieuse.
- Raté.
- Pas forcément. La campagne d’Houdini, qui ne pensait sans doute pas vraiment obtenir l’interdiction, contribue à faire évoluer la perception publique. La croyance dans le spiritisme et le paranormal est de plus en plus perçue comme un signe de crédulité. Et un motif de méfiance vis-à-vis d’élus ou de candidats qui y croient voire pratiquent.
- Oui c’est quand même moche, Harry ne le verra pas.
- C’est incontestablement moche, mais il y a quelqu'un pour reprendre le flambeau et en dispenser la lumière salvatrice afin de chasser les ténèbres de la superstition.
- Un…fils spirituel d’Houdini ?
- Une fille, plutôt : Rose Mackenberg.
- C’est bien celle qui avait mené des enquêtes préliminaires à Washington pour lui ?
- C’est elle. Mackenberg a comme Harry des origines est-européennes, puisqu’elle est née à Brooklyn de deux immigrés russes. Elle travaille comme sténographe dans un cabinet d’avocat, puis comme enquêtrice. Elle est initialement une croyante convaincue du spiritisme. Cependant quand elle est commissionnée pour enquêter sur un médium par un banquier auquel ce dernier a donné des conseils d’investissements qui se sont avérés foireux, elle prend contact avec Houdini. Il a alors déjà bien engagé sa croisade. Il la conseille sur la marche à suivre et la façon de mener l’enquête. Impressionné par ses capacités, il lui propose de la faire rentrer dans son équipe, ce qu’il appelle ses « services secrets ». Elle est effectivement vive d’esprit et maline, et douée pour les enquêtes.
- Bonne recrue ça.
- Pour le moins. Rose développe un grand talent pour les déguisements. Quand elle arrive dans une nouvelle ville, elle fait de l’observation dans les magasins, pour repérer comment s’habillent les dames locales des différents milieux et profils. Afin de pouvoir par la suite mieux se fondre dans la population.
Si vous cherchez des idées pour Carnaval.
Elle va même jusqu’à utiliser des pseudonymes comme Frances Raud ou Alicia D. Bunk…
- Oh, FRaud et Debunk[1]. Joueuse, avec ça.
- Rose est ainsi régulièrement mise en relation avec des maris décédés quand elle se présente à des médiums sous les traits d’une veuve éplorée. C’est ainsi qu’elle déclare :
« Je ne me suis jamais mariée, mais j’ai reçu des centaines de messages d’époux et d’enfants depuis le monde des esprits, me disant tous qu’ils étaient heureux là où ils se trouvaient, ce qui n’était guère flatteur pour moi. »
Par exemple, elle mène une enquête sur un dénommé Herman Parler, pasteur spiritualiste exerçant à Chicago. Elle joue une veuve, Rosalind Richards, et évidemment il la met en contact avec son époux disparu. Elle lui demande alors des conseils : doit-elle accepter la proposition de compensation de 3 000 dollars pour son décès ? A travers Parker, son mari lui répond qu’elle doit dire oui, et lui conseille d’en placer un tiers dans une compagnie de transport. Dont Parker est cofondateur. Rose réunit des preuves, et apporte le tout à l’agence de protection des investisseurs. Parker et son associé finissent condamnés pour fraude.
- Bravo.
- Tout comme Houdini, Rose avait plutôt de la sympathie pour les partisans convaincus du spiritisme et ceux qui le pratiquaient en pensant sincèrement aider. Elle ne demande qu’à être convaincue. Mais elle n’a aucune pitié pour les truands, les ghost racketeers. Elle travaille avec Harry pendant deux ans, au cours desquels elle enquête sur plus de 300 médiums. Dans la mesure où les relations avec les sujets d’enquête se dégradent régulièrement, allant jusqu’aux altercations physiques, Harry lui suggère de porter un flingue, mais elle refuse toujours.
- Tu as d’autres histoires d’enquêtes de Rose ?
- Mais oui. En 1925, elle prend contact avec un médium d’Indianapolis, Charles Gunsolas, qui se présente comme l’un des leaders du spiritualisme aux Etats-Unis. Elle le contacte comme une mère dont l’enfant est mort quelques mois auparavant, et qui cherche à entrer en contact avec lui. Gunsolas lui explique être en lien psychique avec un gourou indien habitant le monde des esprits depuis plus de 800 ans. Contre 25 dollars, il lui propose d’apprendre à rentrer en contact avec son enfant à travers un bol d’eau. Et ajoute que le contact sera grandement facilité si elle se déshabille.
« C’est une technique que j’ai apprise qu’une grande voyante de Boston. »
Elle décline, mais six semaines plus tard, Harry débarque à Indianapolis, et donne un spectacle auquel assiste Gunsolas. Il l’interpelle sur ses pratiques frauduleuses, et Gunsolas doit quitter les lieux sous les quolibets du public.
- Hé hé.
- Lors de l’audition parlementaire de 1926, Rose présente comme on l’a vu les résultats de ses investigations sur Jane Coates. C’est elle qui rapporte les propos de cette dernière selon lesquels la proposition de loi ne passera jamais parce qu’elle compte notamment quatre sénateurs parmi ses clients, et que des séances sont régulièrement organisées à la Maison Blanche avec Coolidge et sa famille.
- Rose et Harry, une belle équipe.
- Je suis bien d’accord. Après la disparition, cette fois définitive, d’Houdini, Rose signe un livre sur le sujet, So you want to attend a seance ?, mais à ce jour il n’est toujours pas publié. Elle écrit également plusieurs articles, qui paraissent dans des journaux en 1929.
Méfiez-vous des trompettes flottantes. Non mais vraiment.
Elle organise également des démonstrations des techniques des voyants bidons. Puis se retire des investigations paranormales. Avant d’y revenir en 1932, parce qu’il y avait tout simplement trop à faire. Elle travaille pour des compagnies d’assurances, des cabinets d’avocats, des Better Business Bureaus (des agences d’éthique commerciale), des journaux.
- La spécialiste, quoi.
- Oui, et paradoxalement ça la conduit, à des fins d’infiltrations et de couverture, à devenir membre de nombreuses églises et organisations spirites diverses au cours de ses enquêtes, d’où son surnom de « la révérende » auprès de ses collègues. Mais comme elle l’explique « je sens la faisanderie avant de sentir l’encens ». Faut bien voir qu’à cette époque, on estime que les faux spirites font environ 30 millions de victimes par an aux Etats-Unis, en mettant ainsi la main sur quelques 125 millions de dollars (plus de 2 milliards au cours actuel).
- Ah ça, malheureusement, entre la détresse et la crédulité, il y a un marché.
- Je crains que oui. En 1945, Rose fait office de contact et de guide pour un journaliste du Chicago Tribune qui s’intéresse au milieu spirite dans la ville. La même année, elle indique que le message secret que lui avait donné Houdini avant de mourir, comme à une vingtaine de ses collaborateurs, n’a toujours pas été capté par aucun médium.
- C’est comme la soirée pour voyageurs dans le temps que j’organise la semaine dernière.
- Pareil. En 1949, une série d’articles de la presse Hearst présente Rose Mackenberg comme « peut-être la seule femme « ghostbuster » au monde ».
Et c’était très bien comme ça.
Avec les années, elle constate que son travail, et celui de ceux qui en font autant, ne semble en rien freiner les affaires des médiums et voyants. Au contraire, en particulier avec la succession de la Seconde Guerre et de la guerre de Corée. Elle estime en 1951 le nombre de médiums actifs aux Etats-Unis à 150 000, et anticipe qu’il va continuer à augmenter.
- On peut dire qu’elle avait vu l’aven…attends, c’est paradoxal.
- Rose Mackenberg disparaît à New York en avril 68, à 75 ans. Elle avait pris l’habitude de beaucoup éclairer son appart’, parce qu’après toutes ses années à assister à des séances elle en avait « un peu marre des pièces sombres ».
- Eh ben tu vois, ça c’est bien quelqu'un avec qui j’aurais aimé discuter.
- C’est possible. Je connais quelqu'un…
[1] To debunk : démonter une manipulation
