- Nous sommes au milieu de la Deuxième guerre mondiale.
- Ah oui ? Je trouve plutôt que ça ressemble à l’introduction de la Troisième, à tout prendre.
- Je te parle du récit du jour, Sam. J’essayais de te plonger tout de suite dans l’ambiance, tu vois ? L’art du récit, le talent du conteur, gâché par ton épouvantable côté terre-à-terre.
- Oh pardon.
- Dans ces cas-là, on embraye, embrayons : nous sommes au milieu de la Deuxième guerre mondiale dans la nuit du 16 décembre 1942, grosso modo au-dessus de Cambridge, au nord de Londres.
- Comment ça, « au-dessus » ?
- Parce qu’on a déjà inventé l’avion depuis quelques décennies à cette date, Sam, et que le petit appareil qui nous intéresse aujourd’hui appartient en l’occurrence à la Luftwaffe, donc à l’Allemagne nazie. Soudain, une silhouette humaine s’extirpe de la carlingue et plonge vers le sol à une vitesse qui ralentit heureusement de manière drastique quand le personnage en question finit par ouvrir son parachute – le plus tard possible, comme on lui a appris à l’école.
- Quelle école ?
- L’école de la Bretonnière, près de Nantes.
- Jamais entendu parler.
- J’espère bien, c’est celle où l’Abwehr forme ses agents, des espions au service du Reich. Maniement des explosifs, communications radio, combat à mains nues, combat à mains habillées, sabotage, cirages piégés, saut nocturne en parachute, techniques d’égorgement sans peine et sans gargouillis - la routine. Mais notre parachutiste, en l’occurrence, n’est pas allemand pour un sou.
- Ah non ?
- Non : il est né 28 ans plus tôt en Angleterre dans un petit village du nord du pays.
- UN FOUTU TRAÎTRE QUOI.
- Il est effectivement renvoyé en Angleterre pour y commettre des actes de sabotage mais pour ce qui est de la traîtrise... Disons qu’il trahit plutôt deux fois qu’une, si je puis dire. Eddie Chapman, notre homme volant, est bel et bien passé à l’ennemi mais comme la première chose qu’il fait après s’être posé consiste à se précipiter vers le premier poste de police venu pour demander à parler aux espions du MI5, ça compense.
- Un agent double double. Ou triple. Ou double au carré. C’est compliqué l’espionnage.
- Exactement. On commence à le prendre pour un échappé de l’asile mais quand les bobbies réalisent que ce brave Eddie ne transporte aucun papier mais une radio, un pistolet, mille livres sterling en liquide et une capsule de cyanure, ils se disent qu’il y a peut-être quelques indices curieux dans cette histoire. Et voilà comment le contre-espionnage cueille comme une fleur un Eddie qui les attend avec un grand sourire.
- Mais c’est qui ce type ?
- Un Anglais pur sucre, je te dis, mais dans la catégorie voyou attachant. C’est le brave gars : drôle, charmeur, séduisant, intelligent, débrouillard...
Il faut juste faire quelque chose pour cette moustache, Eddie.
- Écoute ça pourrait être toi.
- Je suis touché, Sam.
- Et je suis d’autant plus sincère que c’est toi qui me fais parler, Jean-Christophe, espèce de truand.
- Un détail. Le truc avec Eddie, c’est que son amour de l’ordre et de la discipline est assez relatif.
- Il n’en a aucun, quoi.
- Voilà. A 17 ans, Chapman renonce à toute idée de vie bien rangée pour entamer une existence de voyou mondain. Au début des années 30, il s’installe au cœur du quartier passablement agité de Soho, à Londres. Chapman s’amuse à danser le long de la ligne de crête, tu vois ? Un pied dans le beau monde, un autre dans ce drôle de no man’s land où se croisent des truands et des honnêtes g... des personnes passablement friquées venues s’encanailler dans les bas-fonds. Et puis bien vite, son amour du luxe et des belles choses le fait basculer sans trop d’états d’âme dans le monde du crime.
- Il a tort, ça ne paie pas.
- Je suis surpris par cette expression d’une vertu insoupçonnée, Sam.
- Ce n’est pas ça, c’est que tout le monde sait qu’on gagne beaucoup plus en faisant dans la vente d’armes ou l’extraction pétrolière, enfin.
- On va encore avoir des problèmes. Bref, Eddie se dit que pourquoi pas et de fait, le brave garçon se découvre un rare talent pour craquer des coffiots avec panache. Dès qu’il s’agit de faire céder un coffre-fort récalcitrant, c’est lui qu’on appelle.
- Je vois, tout au panache. Un stéthoscope, le tympan qui frétille, des doigts de fée et boum, on engourdit la joncaille.
- Sam, mon petit, je suis au regret de te le dire mais ton fantasme du monte-en-l’air à la Lupin, tu peux oublier. Chapman fait dans le braquage comme je fais dans le squash : très peu de finesse pour un maximum de résultats. Son truc, c’est l’explosif – la gélignite, plus précisément, une sorte de gelée explosive tellement dégueulasse qu’on se croirait au rayon pâtisserie de chez Harrods. C’est cette signature qui lui vaut son surnom, d’ailleurs, ou plutôt celui de son équipe : le « Jelly Gang », responsable dans les années 30 d’une bonne quarantaine de casses retentissants.
Essentiellement du sucre. Surtout ne pas foutre au four.
- C’est le cas de le dire.
- Tout ça sans tirer le moindre coup de feu pendant tout ce temps, à sa décharge. En 1938, Eddie Chapman a déjà amassé un magot considérable quand les pandores de Sa Majesté finit par lui mettre la main dessus à Édimbourg.
- La douche écossaise, quoi.
- Ben pas tellement parce que la vie d’Eddie Chapman a manifestement été scénarisée par Benny Hill. Cette petite arsouille bénie des dieux parvient à s’échapper et se paye même le luxe de filer jusque sur l’île de Jersey, dans la Manche, pour y retrouver sa dernière conquête en date, la très belle et très blonde Betty Farmer.
- C’est beau comme Hollywood.
- C’est même tellement hollywoodien que Chapman doit passer par la fenêtre en catastrophe au beau milieu d’un déjeuner avec Betty quand deux bobbies tentent de le coincer dans le restaurant. Juste le temps d’un baiser, et ciao.
- Mais non ?
- Mais si - je précise que la fenêtre était fermée. Ceci dit, la chance finit par tourner : finalement chopé en flagrant délit à Jersey, Eddie Chapman est condamné à trois ans de prison et incarcéré sur place. C’est là, du fond de sa cellule, qu’il assiste au début de la Seconde guerre mondiale et au débarquement des Allemands sur l’île de Jersey...
- Ah. Pas de pot.
- Pour un prisonnier de droit commun comme Eddie, l’occupation nazie ne change honnêtement pas grande chose – du moins jusqu’en octobre 1941.
- Il se passe quoi, en octobre 1941 ?
- Eddie se retrouve avec deux problèmes sur les bras. Le premier, c’est qu’il n’a plus un sou vaillant.
- Oh ben il a montré quelques facultés pour résoudre ce genre de désagréments temporaires.
- Tout de même. Le second, c’est qu’il est coincé à Jersey puisque la justice anglaise l’attend toujours de pied ferme en Grande-Bretagne pour quelques autres dossiers brûlants… Pas question de retrouver la mère patrie comme ça, qui plus est en pleine guerre. Alors, Eddie s’attache à prendre compte le vieux proverbe anglais qui veut que lorsque la vie d’offre des citrons...
- Tu te prépares une limonade.
- Et tu la balances dans les yeux du premier qui passe pour lui piquer son portefeuille pendant qu’il appelle sa grand-mère parce que ça pique. Coincé à Jersey ou pas, Eddie recommence ses petites combines en se lançant cette fois dans la contrebande et le marché noir.
- C’est petit, Jersey, pour ça, non ?
- Ah faut reconnaître qu’on s’ennuie vite, quand on mène le genre de vie qu’il mène. Saisi par le mal du pays, Eddie Chapman se décide alors à proposer un deal aux services d’espionnage du Troisième Reich : si les nazis le renvoient en Angleterre, il s’engage à travailler pour eux.
- C’est... C’est moche.
- Et pourquoi pas ? Après tout, Chapman a le profil idéal. Il ne porte pas la Couronne britannique dans son cœur, il sait manier les explosifs comme personne et il n’a pas froid aux yeux.
- OUI MAIS L’HONNEUR ENFIN.
- Dans l’immédiat, la question ne se pose pas : non seulement cette première prise de contact ne donne rien mais pire encore, Chapman est arrêté quelques mois plus tard par la police allemande, accusé de sabotage et expédié au fort de Romainville, près de Paris.
- Outch.
- Ou pas. C’est là, en France, qu’il est enfin repéré par le Dr. Graumann, un des chefs de l’espionnage allemand.
- L’Abwehr.
- Voilà, qu’on a déjà croisé par ci par là dans nos récits. Séduit par le culot, les compétences et le réseau du jeune homme, Graumann recrute Chapman, lui attribue le nom de code « Little Fritz » ...
- Il s’est fait chier, dis donc.
- .. .et l’envoie donc à la Bretonnière, un vaste domaine transformé par l’Abwehr en école d’espionnage. Et quelques mois plus tard, l’agent double Little Fritz est parachuté en Angleterre. Objectif : renouer avec son réseau criminel pour saboter l’usine De Havilland, un site qui fabrique des bombardiers pour la Royal Air Force.
- Sauf qu’il change d’avis.
- Ou qu’il n’a jamais eu la moindre intention de trahir – c’est la version noble d’un Chapman qui entube l’armée allemande depuis le début et je ne sais honnêtement pas si on peut se faire une idée bien arrêtée là-dessus. En tout cas, le MI5 saisit vite qu’Eddie Chapman a le parfait profil pour jouer les agents doubles. Au lieu de le livrer à la police anglaise, les chefs du MI5 décident de monter grâce à lui une des plus jolies opérations d’intoxication de l’histoire du service. Au passage, on lui attribue un nouveau nom de guerre : Zigzag.
- Oh ben c’est malin, ça, encore, pour un agent double.
- Triple, même. Puisque la mission que les Allemands lui ont confiée consiste à faire sauter une entreprise aéronautique, le MI5 décide de leur donner entière satisfaction.
- Pardon ?
- Ou presque. Ils décident tout simplement de simuler la destruction d’une usine entière. Grâce à l’aide d’un célèbre magicien spécialement recruté pour l’occasion...
- Non, c’est une blague ?
- Non ils ont vraiment fait bosser des illusionnistes, Jasper Maskelyn en l’occurrence. Toute une petite équipe se prépare pour donner aux observateurs allemands l’impression que l’usine a été détruite par une immense explosion. On creuse un cratère aussi vaste que faux, on fabrique des débris d’avions en bois et en papier mâché et on éparpille un peu partout des plaques de tôles tordues à souhait, pendant que Chapman informe régulièrement ses officiers traitants de ses « avancées ». Tout en se faisant grassement rémunérer pour ça, avec la bénédiction du MI5.
"Abracadabra"."
- Hahahaaa mais ce sketch.
- Le 1er février 1943, la presse anglaise annonce qu’une malheureuse explosion vient hélas de raser une usine de la banlieue de Londres. En France, l’Abwehr et le Dr. Graumann sablent le champagne pour fêter la destruction d’une usine qui ne s’est jamais aussi bien portée…
- Et j’imagine qu’ils tressent déjà les lauriers pour Zigzag.
- Ben mets-toi à leur place. De leur point de vue, Chapman a bien mérité sa récompense : exfiltré vers la Norvège occupée et il finit même décoré de la Croix de Fer, l’une des récompenses militaires les plus recherchées de l’armée allemande… C’est le seul Anglais à l’avoir jamais obtenue.
- Il a dû se retenir pour ne pas rigoler.
- J’imagine que l’idée de finir assis sur une chaise dans une petite cave bien insonorisée avec une fourchette dans l’œil et les ongles arrachés doit aider à garder son sérieux. Ce genre de double jeu peut vite coûter cher en temps de guerre.
- Et les Allemands ne sont pas des rigolos.
- Voilà. Il faut croire qu’il y a un dieu pour les truands : renvoyé en Angleterre, l’agent Zigzag parvient à intoxiquer plusieurs fois encore le renseignement allemand. Il reste même actif jusqu’à la fin de la guerre ou presque, lorsque le MI5 décide de le retirer du service après avoir eu la gentillesse de jeter un voile pudique sur tout ce qui pouvait encore le tracasser sur le plan pénal.
- Zigzag est rangé des bagnoles.
- Tu parles. Il ne lui faut pas trois minutes pour renouer avec ses vieux camarades et retrouver son amour de jeunesse, Betty, qui finira son existence à ses côtés en dépit des aventures extra-conjugales que cette andouille de Chapman se permet avant de toujours revenir vers elle, la queue entre les jambes.
- Elle a du mérite, Betty.
- Chapman avait manifestement quelque chose qui fait que Betty ne lui en tenait pas rigueur, d’autant qu’elle a semble-t-il connu sa part d’aventures et de libertés, avant de reconvertir avec un succès notoire dans les affaires – honnêtes, celles-ci. Eddie, lui, a toujours senti le soufre et s’est s’affiché en conséquence, toujours aussi équivoque et flamboyant jusqu’à sa mort, en 1987.
- L’ambiguïté comme style de vie.
- Ce qui n’a rien de bien étonnant pour un agent double.
