La torpille sexuelle
- Alors, il faut que je te parle de…
- Non non non ,attends. Ca va, je commence à te connaître, je veux savoir où je mets les pieds. « Il faut », je me méfie. Tu veux me parler de quelqu'un ?
- Oui.
- Avec une biographie remarquable, une vie qui mérite d’être racontée, et un nom qui devrait être connu ?
- C’est exactement ça.
- Bien. Si tu veux que j’écoute ton histoire, vends-là moi. Les points forts. Le…
- Attention. Si tu me sors un odieux anglicisme envahissant, le niveau de violence de cet échange risque d’augmenter subitement.
- Le…l’argument. Les arguments.
- Pas de souci. Je peux faire. Aujourd'hui, je te propose, notamment : une super-star, Hitler énervé, Blanche-Neige, Howard Hugues, une invention au cœur des technologies de communication modernes…
- Mouais.
- Une truanderie aux lois sur les brevets.
- Thomas Edison ?
- Non, pas cette fois.
- Mais encore ?
- La femme la plus glamour du monde ?
- On peut avoir des avis divergents. Quoi d’autre ?
- Euh, un orgasme qui a marqué l’histoire…
- C’est bon ! Je m’installe, je t’écoute.
- Ok. Tu connais Hedy ?
- Mais oui, je me souviens. La petite fille chez son grand-père à la montagne.
- Nan. Hedy, pas Heidi. Hedy est née en Autriche en 1914…
- Mais si, c’est Heidi !
- Non ! D’ailleurs en fait c’est Hedwig. Hedwig Eva Maria Kiessler. Mais le monde la connaîtra comme Hedy Lamarr.
- Le monde ? Jamais entendu parler.
- Eh ben pourtant je te garantis que ton grand-père la connaissait. Hedwig est la fille d’un banquier et d’une pianiste, et grandit dans la bonne société viennoise. Elle se montre dès son plus jeune âge de nature curieuse et bidouilleuse. Elle s’amuse à démonter et remonter ce qui lui tombe sous la main (boîte à musique, par exemple). Et par ailleurs, elle est, comment dire, super-jolie.
Ca va bien le blablah, il est temps de faire les présentations.
A 16 ans, Hedwig se pointe dans un studio viennois, et est engagée pour tourner deux films, sous le nom d’Hedy Kiessler. Elle se fait remarquer, c’est le moins qu’on puisse dire, et part à Berlin, où elle fait un tabac. Elle continue sur sa lancée, et est déjà saluée comme une beauté exceptionnelle. A 17 ans, Hedwig est une star européenne, connue jusqu’aux Etats-Unis.
- On dirait qu’elle est bien partie.
- Effectivement. Elle signe alors pour tourner dans une production intitulée Extase.
- Uh, ça promet.
- Tu ne crois pas si bien dire. Extase contient deux scènes qui vont définitivement attirer l’attention. La première est un plan qui montre Hedy complètement nue face caméra. D’après ce qui lui avait été dit, la scène devait être filmée de loin, et l’image devait rester largement floue. Au lieu de ça, les caméras sont équipées de lentilles à fort grossissement, et c’est…euh…pas flou. Elle s’est fait avoir par un réalisateur et un producteur libidineux.
- Heureusement, ce genre d’individus n’existe plus de nos jours, voilà un risque que ne courent plus les actrices.
- …
- …
- La deuxième scène, qui a eu encore plus d’écho, est un simple gros plan du visage d’Hedy pendant qu’elle se pâme en proie à un intense plaisir.
- Tu veux dire…
- Je veux dire qu’elle est la première actrice à avoir un orgasme.
- Non, sans doute pas.
- A figurer un orgasme à l’écran, andouille. Logiquement, le film fait scandale. Il est très officiellement condamné par le Pape, et interdit en Allemagne, où les autorités nazies voient dans cette actrice, issue d’une famille convertie au catholicisme mais d’origine juive et qui joue le plaisir sexuel au cinéma, l’incarnation de l’art dégénéré.
- Elle n’a pas 20 ans et elle tape sur les nerfs d’Hitler ? Je l’aime déjà beaucoup.
- T’as pas fini. Sur ce, Hedy se marie. Elle épouse Friedrich Mandl, un industriel de l’armement à la tête de la troisième fortune d’Autriche. Mandl a 15 ans de plus qu’elle, et s’il est admirateur transi de la jeune actrice, il réprouve tout à fait son rôle dans Extase. De fait, il lui interdit de poursuivre sa carrière, qu’il juge déshonorante. Pendant que lui aligne les contrats d’armements avec Mussolini et Hitler.
- Ce qui est au contraire tout ce qu’il y a de plus recommandable.
- Mais oui. Hedy le décrira comme très autoritaire, et se trouve assez largement assignée à résidence dans le château conjugal. Une prison dorée, dont elle sort cependant à l’occasion pour visiter les usines de son époux, histoire de nuire sévèrement à la productivité des ouvriers qui la voient débarquer, et aussi parce que l’ingénierie, militaire ou autre, ça l’intéresse. Mais à part ça, on ne va pas se mentir, elle s’ennuie sévère et regrette rapidement ce mariage qui la réduit au rôle de femme-trophée.
Hedy, en train de passer une super soirée aux côtés de son époux.
- Mais quitte ce gland, Hedy !
- C’est précisément ce qu’elle se dit. En 1937, elle s’échappe, au sens propre. Elle commence par recruter une femme de chambre qui lui ressemble, puis la drogue, lui pique ses fringues, et se fait la malle en emportant un max de bijoux.
Cette illustration ne doit rien au hasard, vous allez voir.
- Mais c’est de mieux en mieux !
- Hedy gagne Londres, où elle rencontre Louis Mayer, avec un M comme dans MGM (le deuxième M). Il la connaît, évidemment, mais bon, elle traîne une réputation un peu sulfureuse et ça fait maintenant quelques années qu’elle n’a rien tourné. Il lui propose donc un contrat pas très intéressant, qu’elle refuse. Mais cette petite maline embarque comme lui à bord du Normandie, qui part pour les Etats-Unis. Et elle lui sort le grand jeu.
- C’est quoi le grand jeu ?
- Pendant une soirée, alors que Mayer et les autres passagers de première classe se gobergent au restaurant, Hedy débarque au milieu de la salle, en robe de soirée…
- Je l’imagine descendant un grand escalier sous le regard ébaudi de tout le monde.
- Pareil. Elle fait sensation. Mayer a du mal à s’en remettre. A Londres, il lui proposait un contrat d’essai de six mois. Arrivée à Hollywood, Hedy, rebaptisée Lamarr pour l’occasion (hommage à une actrice du muet), signe pour 7 ans fermes avec la MGM, qui commence à en faire la promotion comme « la plus belle femme du monde ».
Pourquoi faire compliqué ?
Sans faire la liste de ses films (on notera quand même qu’elle refuse Casablanca, qui lui avait il est vrai été proposé sans beaucoup de précision sur le scénario), elle enchaîne les tournages, avec suffisamment de succès publics et critiques pour être rapidement considérée en effet comme l’actrice la plus glamour qui soit.
On se demande bien qui a pu dire une ânerie pareille.
Admettons, elle porte bien les accessoires.
Non, c'est pas ça.
Bon, Rita, on t’aime, mais on n’a jamais parlé d’une relation exclusive. Hedy devient tellement connue pour sa beauté qu’elle est prise pour modèle par Disney pour dessiner Blanche-Neige. Dans un autre genre, les auteurs de Batman s’en inspirent pour créer Catwoman [1]. Lana Turner, qui était quand même tout sauf quelconque…
- Entièrement d’accord.
- Lana Turner, donc, disait qu’elle était capable de faire s’évanouir les hommes qui la croisaient.
- Bon ben Hedy a trouvé sa place à Hollywood, tout va bien pour elle.
- Que non. Elle n’apprécie pas plus que ça de n’être qu’un physique, allant jusqu’à dire que n’importe quelle fille peut être glamour, puisqu’il suffit de rester immobile et d’avoir l’air idiote. Et puis elle s’ennuie. Alors qu’elle fréquente Howard Hugues…
- Elle sort avec Howard Hugues ?
- C’est une star d’Hollywood, évidemment qu’elle sort avec Howard Hugues, enfin ! Alors qu’elle fréquente Howard Hugues, donc, il l’encourage à bidouiller et inventer. Elle travaille d’abord sur une forme de soda lyophilisé (une tablette qu’on n’aurait plus qu’à mettre dans l’eau), mais ça marche moyen.
- Dommage. A ce propos ?
- La même chose, merci. Elle ne s’arrête pas là, et se penche ensuite sur la biologie des oiseaux et des poissons. A partir de quoi elle fait à Hugues diverses propositions, qu’il retiendra, pour améliorer la conception de ses avions, notamment en matière de positionnement et de formes des ailes.
- Eh ben, pas mal pour une fille qui aurait pu se contenter de rester immobile en ayant l’air idiote.
- C’est pas tout. Hedy n’oublie pas l’Europe, qui connait au début des années 40 une période, disons, difficile. Elle est notamment marquée par les destructions de paquebots civils par les sous-marins allemands, et décide de partir en guerre contre la Kriegsmarine.
- Comme ça, toute seule ?
- Non, pas exactement, elle embarque un pianiste.
- Quoi ?!
- Je t’explique. Hedy voudrait mettre au point un système de guidage pour torpille. Histoire de couler les sous-marins. Si tu y réfléchis deux minutes, tu vas me dire…
- On pourrait faire des torpilles radio-commandées.
- Exactement, bravo. Sauf que la radio présente un inconvénient. Comme tous ceux qui essayaient d’écouter la BBC entre 40 et 44 peuvent en attester, les ondes radios peuvent être brouillées, perturbées, piratées, et autres choses en « ées ». Il faudrait donc un système de communication protégé, et susceptible d’être embarqué dans une torpille.
- Uh, va me falloir plus de deux minutes, là.
- Ne va pas te faire mal. Hedy connaît un peu la question, puisqu’elle a fréquenté un certain industriel de l’armement proche des nazis, et qu’elle s’est intéressée à ce qu’il faisait dans ses usines. Elle se dit qu’il faudrait un système de guidage radio, mais avec des changements de fréquence rapides et fréquents, pour que l’ennemi ne soit pas en mesure de le perturber. Ce qu’elle appelle les sauts de fréquence (frequency-hopping signal). Elle en parle à un ami, George Antheil, pianiste de son état et lui aussi inventeur du dimanche. Il suggère de s’inspirer des pianos mécaniques, en installant des systèmes synchronisés dans l’émetteur et le récepteur (la torpille) afin de procéder aux changements de fréquence selon une même séquence. Et donc de maintenir la communication entre les deux, tout en la protégeant de l’extérieur. Je te rappelle que nous sommes à une époque qui ne connaît pas l’ordinateur, donc le piano mécanique à carte perforée c’est un peu la pointe de la robotique.
- C’est carrément pas con.
- Hedy et George mettent leur idée au propre, et déposent une demande de brevet à l’été 41. Il est officiellement validé et enregistré environ un an plus tard. L’invention est libre de droits, et mise à la disposition de l’armée.
Pour les non-ingénieurs, ça dit « torpille+U-boot = BOOM »- C’est la marine qui a dû être contente.
- Mmm, non. La guerre c’est du sérieux, alors quand l’incarnation de la beauté hollywoodienne se pointe, accompagnée d’un musicien, pour proposer de mettre des pianos mécaniques dans les torpilles, on lui explique qu’elle est bien mignonne mon petit, mais que si elle veut participer à l’effort de guerre elle ferait mieux de soutenir le moral des boys et de vendre des bons de guerre. Ce qu’elle fit avec application, d’ailleurs.
- Les glands. Ou c’est peut-être que l’idée n’est pas si bonne ?
- Bien au contraire. Le brevet est classé secret défense, et l’armée commence à travailler dessus une dizaine d’années plus tard, mais sans rien dire (ils sont notoirement pudiques, les militaires). Elle ne commence vraiment à l’exploiter que dans les années 60, une fois l’exclusivité tombée, ce qui prive Hedy de toute reconnaissance à l’époque.
- Donc ça marche ?
- Ca marche tellement bien que tu en as dans ta poche. Le frequency-hopping est utilisé pour les communications satellites, les téléphones portables, le Bluetooth, le Wifi, le GPS, et j’en passe. Il faudra malheureusement attendre 1997 pour qu’Hedy bénéficie enfin de la reconnaissance scientifique qu’elle mérite, puisqu’elle reçoit le Prix de Pionniers de l’Electronic Frontier Foundation. En 2014, Hedy Lamarr et George Antheil sont même admis au National Inventors Hall of Fame. En 2015, elle a droit à son Doodle le jour des 101 ans de sa naissance (à retrouver ici, même si en gros ça vous raconte la même chose en moins bien).
- C’est un peu tard.
- Je ne te le fais pas dire. Surtout que depuis les années 40, les temps ont été difficiles pour elle.
- Ah, merde alors.
- Pour faire les films qu’elle veut, elle claque la porte des studios et devient productrice, mais se prend des fours. Elle triomphe encore une fois dans Samson et Dalila (elle c’est Dalila) de Cecil B DeMille, mais elle enchaîne ensuite des productions au succès moyen. Elle tourne son dernier film en 1957. A côté de ça, sa vie personnelle est assez calamiteuse. Elle sera mariée en tout 6 fois (dont la dernière avec l’avocat qui s’était occupé de ses précédents divorces).
Essayez de dire non, pour voir.Mais aucun mariage ne tient plus 7 ans. Elle finit sa vie seule.
- Ce gâchis…
- Par ailleurs, et comme plusieurs de ses consœurs, elle bénéficie pendant sa période hollywoodienne d’un « traitement » médical spécialement conçu pour lui permettre de tenir le rythme infernal des tournages (elle apparaît dans une quinzaine de films pendant les 7 ans de son contrat MGM). Un traitement plus connu aujourd’hui sous le nom de méthamphétamine.
- Ah, oui. Je crois que l’Académie de Médecine est assez réservée sur la question.
- On peut dire comme ça. Elle se drogue pour être en forme pendant la journée, et doit donc s’assommer de somnifères pour dormir. Ca abime. Comme beaucoup d’autres stars de l’époque, elle devient par la suite patiente/cliente du « Docteur Feelgood », qui continue à lui procurer les produits dont elle a besoin. Ajoute à ça, l’âge venant, des opérations de chirurgie esthétique plus ou moins bien inspirées…
- Nan, je veux pas le savoir.
- Tu as raison. On va donc rester sur la femme qui était à la fois la plus belle actrice du monde et une pionnière des technologies de communication.
« C’est complètement idiot, ce fil. Laissez-moi deux minutes... »- Mais pas reconnue comme telle.
- De plus en plus, quand même.
- Nan, pas assez. Plus !
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[1] On vous avait dit que cette illustration ne venait pas par hasard.
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Les dents du bonheur
– Purée mais 1000 balles, quoi.
– Qu’est-ce que tu as encore à râler, Sam ?
– Je sors de chez le dentiste où j’ai laissé mille balles pour une foutue couronne.
Oh mais ça les vaut, Sam, ça les vaut.– Tu payes une hygiène dentaire déplorable, que veux-tu que je te dise.
– Merci de ta compassion, vraiment. Vingt sur vingt, vive la France.
– Je ne vais pas te plaindre, franchement. D’accord, ça t’a coûté un rein mais tu préfères quoi : une fausse dent certes chère mais digne de ce nom ou une vieille ratiche d’occasion du temps de Napoléon ?
– Je… Comment ça, une dent d’occasion ?
– Pour te répondre, je vais avoir besoin de t’offrir un bref aperçu de la riche et longue histoire de la dentisterie.
– Je ne vois toujours pas le rapport avec Napoléon.
– Tu molaire pas bien réveillé, faut dire, mais j’y viens. Tu m’accorderas qu’il vaut de façon générale mieux choper une rage de dents aujourd’hui en Occident qu’à l’époque grecque ou romaine, par exemple ?
– Ben… Oui. Rien que pour l’anesthésie, oui.
– Et tu as raison. On a retrouvé au Pakistan des traces de soins dentaires très anciens – ça date du Néolithique, pour être précis mais… Disons que ses malheureux patients l’ont probablement senti passer quand Gruüt le Chamane défonçait l’émail de leurs quenottes à grands coups de silex avant de tripatouiller dans la dentine.
– La quoi ?
– L’ivoire, en gros. En odontologie humaine, on parle de dentine et ne me demande pas pourquoi. C’est poreux et ça représente l’essentiel de la masse tes dents ou des miennes, même si ma dentine est sans doute bien plus jolie. Et comme c’est truffé de nerfs, c’est longtemps resté un truc qui te faisait marcher au plafond dès qu’on y touchait sans t’avoir assommé avant, tellement la douleur est vive. Et encore, c’est la partie sympathique, comparé à ce qui se passe dans ton cerveau au moment où on se met à attaquer la pulpe pour de bon. Ça va ? T’es tout pâlichon.
– Tais-toi et continue.
– C’est un peu paradoxal, si je peux me permett… D’accord, d’accord. Bon, soigner des caries ou des abcès dentaires, ce n’est pas franchement la fête depuis la nuit des temps, mais il y a pire.
– Ah.
– Oh oui. Les prothèses.
– Eh ben quoi, les prothèses ?
– A ton avis, elles sont faites en quoi avant disons la fin du 19e siècle ?
– Ben…
– En rien, surtout. La plupart des gens qui ont perdu leurs dents pour une raison quelconque font avec et bouffent de la soupe pour le reste de leurs jours. Et puis il y a ceux qui ont les moyens et là…
– Là quoi ?
– Ben disons qu’ils se font planter celles des autres.
– Hein ?
– Oui. Depuis longtemps, d’ailleurs, ça se pratique déjà en Égypte, en Grèce, chez les Étrusques… Au 18e, le chirurgien anglais John Hunter théorise un peu tout ça et se fait même une réclame du feu de Dieu, à coups d’affiches où il achète des dents fraîches aux gens.
– Ne me dis pas…
– Si si. Pour des gens pauvres et souvent jeunes, c’est un moyen comme un autre de se faire quelques sous en allant se faire volontairement arracher des dents saines, dents qui finissent ensuite dans la bouche d’un bourgeois quelconque, enfoncée dans ses gencives ou insérées dans de prothèses toutes plus vilaines d’aspect les unes que les autres. Tiens, Georges Washington.
– Eh ben, quoi, Washington ?
– En 1789, il n’a plus qu’une seule ratiche, le père Washington. Il se servait depuis des années déjà de plusieurs prothèses à faire peur, mélange de fausses ratiches taillées dans de l’ivoire d’âne ou d’hippopotame et des dents humaines. Ces trucs assemblés par des ressorts et des cordes de piano tordues [si si, ndlr] le faisait souffrir mille morts, d’autant que ces dentiers de l’enfer ne cessaient de claquer ou de s’ouvrir de façon intempestive. Je peux te dire que ça a dû être quelque chose, sa prestation de serment. Quelque chose comme « Ve vure folennellement KLOK que ve foutiendrai et défendrai la Confitufion des Vétats-VuSCJHLAAAKnis contre tous les vennemis, exffffftérieurs ou intérieurs, que ve montrerai KLÔNK loyauté et alléveanfe à felle-fgniiiii et que ve prends fette DZOIIIIING obligafion librement, fans aucune réverve… »
F'est tout notre perfepfion de l'hiftoire américaine que fa vient bouleverfer.
– Tu me fais marcher ?
– Pas du tout. Son livre de compte montre qu’il avait par exemple acheté neuf dents d’esclaves en 1784 pour la modique somme de 122 shillings. Ce genre de trafic va durer jusqu’au 19e siècle : tu te rappelles de Fantine, la maman de Cosette dans Les Misérables de Victor Hugo ? Sa lente déchéance passe entre autres par la vente de ses cheveux puis de deux de ses incisives qu’elle se fait arracher pour 40 francs, croyant sa fille malade.
– Un mensonge des Thénardier, c’est ça ?
– Oui. Le passage est atroce, souviens-toi : « elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table (…) En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C’était un sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, et elle avait un trou noir dans la bouche ».
– Toujours très gai, Hugo, très visuel.
– D’autant qu’il avait pris soin d’expliquer à quel point Fantine avait un beau sourire au début du roman : « Fantine, c’était la joie. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire… » Bref : en l’occurrence, Hugo est très réaliste et comme la vie de Fantine se déroule sous le Premier Empire, on retombe sur Napoléon.
– D’accord, bien joué.
– Et même sur Waterloo.
– Explique. Non, attends. N’explique pas.
– Trop tard. Waterloo, c’est 1815, tu me suis ?
– Avec mille précautions mais je te suis.
– Et il se passe quoi, à Waterloo ?
– Napoléon se prend une rouste ?
– L’ultime rouste, même. Mais surtout, Waterloo, c’est 10 000 morts au bas mot, tous camps confondus.
– Je ne vois pas toujours pas le rapport la dentisterie contemporaine.
– Tous ces braves gens n’ont plus besoin de leurs dents, Sam.
– Oh non.
– Oh si. Si on fait ça à la grosse, tu as 10 000 fois 32 dents qui n’attendent rien d’autre que de jeunes entrepreneurs dynamiques. Des gens que ça ne rebute pas de se pointer avec une paire de tenailles, un grand sac et un pied de biche pour débloquer les mâchoires un peu coincées par la rigor mortis. Il n’y a littéralement qu’à se baisser pour ramasser les dents de soldats souvent morts jeunes, avec des ratiches parfaitement potables. Pour le genre de gibiers de potence qui se pressent toujours sur les champs de bataille, c’est bien plus pratique et bien plus simple que d’aller faire le tour des cimetières pendant la nuit avec une pelle et un marteau, si tu vois ce que je veux dire.
– Je vais dégobiller.
– Allons allons, c’était il y a 205 ans, tout va bien se passer. Bref : cette manne inespérée fait que les « Waterloo teeth » inondent littéralement le marché européen de la dentisterie pour des décennies.
Ce qu'on veut, c'est d'abord que vous dormiez bien.
– Si ça se trouve, tu pouvais te retrouver avec les dents de ton papa dans la bouche sans le savoir ?
– Ben oui j’imagine qu’en théorie le cas pourrait se présen…
– En revanche, aucune chance d’avoir les dents de la mère.
– …
– …
– BREF le marché des donneurs de dents mort vient relayer à merveille celui des donneurs de dents vivants façon Fantine. Et tu sais le plus beau ?
– Non ?
– C’est qualitatif en diable, pour peu que les délicats personnages qui récupèrent les fameuses ratiches de Waterloo ou d’ailleurs aient le réflexe de conserver toutes les dents d’un même individu dans un même lot.
– Comprends pas.
– Mais si. Quand ton dentiste fait une empreinte dentaire, à ton avis, il te fout cette pâte immonde dans la bouche pour quelle raison ?
– Ben pour que ça s’emboîte bien avec les dents d’à côté, de dessus ou de dessous.
– Gagné. Et ça, c’est pour ainsi dire impossible à obtenir à l’époque à moins de te livrer des mâchoires complètes, clés en main si j’ose dire.
– Je vais sérieusement avoir besoin de trois minutes de tranquillité, d’un seau et d’une boisson mentholée.
– Fais pas l’enfant, c’est historique. Bref : une fois les dents récupérées, il ne reste plus qu’à les vendre aux ancêtres des prothésistes dentaires et des chirurgiens-dentistes qui n’ont plus qu’à les faire bouillir pour bien nettoyer les petits bouts de bidoche encore attach… Pars pas, j’ai presque fini.
– Eurgh.
– Ensuite, il ne reste plus qu’à en scier les racines avant de les monter sur des bridges complets puis de les écouler sur le marché anglais ou américain. Sans forcément prendre la peine de préciser à leurs clients d’où venaient leurs jolis râteliers tous neufs, évidemment. Les prix baissent, la demande explose et ce n’est bientôt que joie, bonheur, profit et mastication.
– Et tu disais qu’on a vendu ce genre de choses longtemps ?
"Bonvour, f'est pour une demande fpéfiale"
– Oh oui, jusqu’au milieu du 19e siècle. Ensuite, les pays occidentaux ont commencé à encadrer le trafic des restes humains – des textes comme le Anatomy Act anglais de 1832, par exemple. Et puis surtout, de nouveaux produits sont arrivés.
– Est-ce que ça va être encore plus horrible ?
– Pas du tout.
– JE ME MEFIE.
– Homme de peu de foi. Non, c’est vraiment beaucoup mieux. On commence à fabriquer des prothèses dentaires en porcelaine dans les années 1830, une innovation qu’on doit à l’anglais Claudius Ash qui se répand relativement vite même si le matériau est fragile. Et puis en 1850, Charles Goodyear invente la vulcanite.
– La quoi ? Et qui ?
– Charles Goodyear, dont tu connais forcément le nom : c’est lui qui a découvert le procédé qui permet la fabrication des pneus de ta bagnole, par un procédé de vulcanisation. La vulcanite en est une autre application et ça n’est ni plus ni moins que du caoutchouc durci qui va rapidement s’imposer comme LE support de base de la dentisterie. Ce n’est pas cher et c’est rose : le top du top sur le plan esthétique, du moins vu de l’époque. Petit à petit, le secteur marchand fera le reste et on commencera à trouver de plus en plus chelou de récupérer les dents de morts, d’autant que la vulcanite irrite nettement moins le palais que les anciennes montures en ivoire.
"Say cheeeeese"
– De quoi croquer la vie à pleines d…
– NON SAM NON TU PEUX LUTTER TU PEUX.
– Pff.
