Kessel

Propagande monstrueuse

Où l'on découvre qu'après l'URSS avec le Cuirassé Potemkine, le 3e Reich avec le Triomphe de la Volonté, la République Populaire de Corée s'est aussi mise au film de propagande. Une démarche...ambitieuse. Mais bon, les ambitions c'est bien, encore faut-il les moyens. Surtout quand on veut recruter Godzilla.

- Tu sais que je vais finir par me fâcher.

- Oh, quand même.

- Non, pas de quand même. Ca fait des années que je t’en parle, et tu ne l’as toujours pas regardé. Moi entre-temps je me suis fadé plusieurs palmes d’or.

- Ne me remercie pas.

- Peu de chances. Et même des films de Godard !

- Ah. Oui. T’étais sans doute pas obligé d’aller jusque-là. M’enfin je te rappelle que tu me le vends comme, je cite, « le plus grand film de sf du 21e siècle ».

- Non. J’ai pas dit « de sf ».

- C’est vrai, c’est moi qui me permets de rajouter par souci pour ce qu’il te reste de réputation et de crédibilité.

- Je ne vois pas en quoi elles seraient mises à mal parce que j’admets prendre un grand plaisir à profiter du spectacle d’un film qui revient essentiellement à un épisode de Goldorak sur deux heures et réalisé de main de maître.

Nous nous adressons à des esthètes avertis, mais des fois que certains ne l’aient pas reconnu.Nous nous adressons à des esthètes avertis, mais des fois que certains ne l’aient pas reconnu.

- Des robots géants qui se battent contre des monstres géants, c’est un monument du cinéma ?

- Mais oui, absolument. Parce qu’il est hautement jubilatoire. Et ne va pas croire que ça m’aveugle pour autant, je reconnais bien volontiers que si la mission de divertissement enfantin est remplie au plus haut point, ce qui justifie qu’il soit chaudement recommandé, y’a pas grand-chose qui tient la route en termes de rationalité. C’est du grand spectacle réjouissant dont il faut profiter en acceptant les règles de départ, sans trop s’interroger sur leur logique. C’est cohérent dans le cadre de la proposition initiale, qui tient pour parts égales du fantastique et de la sf. C’est la loi du genre.

- Evidemment, on ne va pas attendre un fond très profond d’un film qui est essentiellement la transposition sur grand écran d’un enfant qui organise une grande mêlée entre ses jouets à coup de kaboums, ra-ta-ta, et super coup de poing.

Tuh tuh tuh, fusée de coude, soyons précis.Tuh tuh tuh, fusée de coude, soyons précis.

- Attention ! Attention à ce que tu dis. Le film de Kaiju, c'est-à-dire le genre né avec Godzilla, peut tout à fait se prêter à des messages pertinents et intelligents. C’est d’ailleurs exactement ce que fait Godzilla, premier du nom. Le film de 1954 qui a constitué la première apparition du gros lézard radioactif est une transcription sur pellicule du traumatisme du Japon frappé par les bombes atomiques. Il pose des questions sur la responsabilité de l’usage des armes et ce que l’on est prêt ou non à faire pour affronter une menace vitale. Godzilla devient par la suite un symbole de la nature qui réagit à ce que lui fait subir l’homme, se comportant tantôt comme son allié et tantôt comme une menace pour lui. C’est une métaphore de plusieurs dizaines de mètres de haut avec un souffle atomique.

- Même si beaucoup des films qui ont suivi consistaient surtout à organiser des matchs de catch plus ou moins gracieux et inspirés entre lui et d’autres bestioles parfois assez foireuses.

- C’est incontestable. Mais bon, les suites…

Ah, ça, j’en suis sorti bien révolté…Ah, ça, j’en suis sorti bien révolté…

Toujours est-il que dans l’absolu, le film de monstres peut constituer un vecteur tout à fait efficace pour diffuser de façon percutante et marquante des messages au monde entier. Disons néanmoins que de là à vouloir en faire l’avant-garde titanesque de la révolution prolétarienne, il y a un pas…de géant.

- Sans doute, mais qui aurait une idée pareille ?

- Eh bien… Je ne voudrais surtout pas minorer les crimes du régime et la torture quotidienne que doit représenter le fait de vivre en Corée du Nord, ce sont des choses indéniables, mais force est de constater qu’il y a quand certains aspects par lesquels la dictature des Kim fait un peu figure de régime totalitaire low-cost.

- Une affirmation…audacieuse.

- Non non. Que ce soit bien clair, la Corée du Nord est un régime totalitaire qui inflige des conditions de vie abjectes à ses citoyens/sujets captifs depuis 75 ans, aucun doute là-dessus. Mais quand on la compare aux autres dictatures de la même catégorie, elle fait un peu…petits bras dans certains domaines. La propagande internationale, par exemple. Et en ce qui nous concerne, les films de propagande, pour être précis.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Les films soviétiques n’étaient pas forcément subtils dans leurs messages, mais en tant que films ils étaient souvent remarquables et susceptibles d’avoir un réel impact. Le Triomphe de la Volonté de Lenie Riefenstahl, un film dédié au congrès de Nuremberg du parti nazi, véhicule un message absolument dégueulasse, mais le fait d’une façon formellement réussie. Sur la forme c’est un bon film, bien construit et efficace. Tu comprends ce que je veux dire ?

- Je crois. Mais alors, la Corée du Nord ?

- Ben, elle a voulu convaincre le monde la supériorité du socialisme avec une pâle copie médiévale de Godzilla. Un gars dans un costume en latex au milieu de structures en carton-pâte, dans une débauche d’effets spéciaux au moins aussi impressionnante qu’un épisode d’X-Or.

- Attends, j’ai l’impression d’être passé totalement à côté d’un pan entier du cinéma mondial.

- On dirait bien, oui. Commençons par le commencement : en septembre 1948, Kim Il-sung fonde et prend la tête de la Corée du Nord. Ce qui était somme toute logique pour cet individu exceptionnel, don des cieux au peuple coréen et dont la naissance comme la vie étaient jalonnées de miracles attestant de son statut surhumain et de son destin exceptionnel.

- Ah, oui, le culte de la personnalité. Dans ce domaine la Corée du Nord se situe allégrement au niveau de ses homologues totalitaires.

- Allégrement. Motif de réjouissance supplémentaire pour les Coréens du Nord qui sont décidemment bien chanceux, le Soleil de Pyongyang a un fils né en 1942. Evénement qui a d’ailleurs provoqué l’apparition d’une étoile supplémentaire dans le ciel, le passage de l’hiver au printemps, et d’autres miracles qu’il serait fastidieux de lister. L’important est que la lignée Kim pourra se poursuivre pour maintenir la félicite quotidienne dans laquelle les Nord-Coréens baignent depuis l’arrivée de papa au pouvoir.

Ils manifestent leur enthousiasme par de grandes parades spontanées qui sont l’occasion de faire défiler des statues du père et du fils. Grandeur nature.Ils manifestent leur enthousiasme par de grandes parades spontanées qui sont l’occasion de faire défiler des statues du père et du fils. Grandeur nature.

- Tu veux dire que le président éternel ne sera pas vraiment éternel ?!

- Il transcendera vers un plan d’existence supérieur, rassuré de savoir que les rênes du pays seront transmises à un dirigeant capable de le porter à un stade d’avancement encore plus poussé. En attendant, Kim Jong-il doit bien trouver à s’occuper.

- J’imagine qu’il pourrait certainement révolutionner la science par ses découvertes et inventions, tout en devenant le plus grand athlète de l’histoire sur son temps libre.

- Certainement, mais il choisit une autre voie. Sûrement par modestie. Il rejoint le Département de la Publicité et de l’Information du Comité central du Parti des Travailleurs de Corée en 1966.

- La direction de la propagande, quoi.

- C’est ça. Il prend rapidement la tête de la division Arts et Films.

- Sur son seul mérite, bien sûr.

- Qui est immense, rappelons-le. Cela dit c’est un authentique amateur de ciné, qui possède une collection de quelque 15 000 films. Il réalise lui-même plusieurs longs métrages et opéras, qui tournent tous autour des idées de patriotisme et de gloire de la Nation et de son Leader Suprême, Kim Il-sung. La lutte victorieuse de ce dernier contre l’occupation japonaise est un sujet récurrent.

- Et édifiant.

- Ô combien. Cependant, au tournant des années 70, Kim junior réalise que ses films supportent mal la comparaison avec ceux qui sortent ailleurs dans le monde. La réalisation est trop rigide, pas inspirée, ça manque d’entrain et de vitalité. Il déplore un manque d’enthousiasme et de conviction de la part des acteurs et équipes :

« La différence, c’est que les professionnels du cinéma nord-coréens savent que de toute façon l’Etat les nourrira même si leur performance est médiocre, alors ils ne font pas d’efforts. A l’inverse, les équipes du Sud doivent gagner leur argent, alors elles y mettent du sang, de la sueur, et des larmes pour obtenir des résultats. »

- Les Nord-Coréens savent que l’Etat les nourrira ! Euh, il a visité la Corée du Nord ?

- Bien sûr, et c’est la plus grande nation du monde, dans laquelle il faut obliger les habitants comblés à cesser de chanter et danser les louanges de leur dirigeant pour aller travailler un peu. Note heureusement qu’ils ont un peu d’activité, sinon ils finiraient tous en surpoids à cause du régime particulièrement riche que leur procure abondamment et sans effort ce pays de cocagne. Es-tu satisfait camarade, ou bien souhaites-tu suivre la voie de la déraison et remettre en cause, pour futile que soit cet effort, la vérité établie, hypothèse dans laquelle les aimables guides politiques du peuple seront plus qu’heureux d’avoir une franche discussion avec toi dans une pièce close et insonorisée, et puis-je alors te suggérer de dire quelques mots à ta famille au préalable ?

- Non, ça ira.

- Bien. L’éclairé camarade Kim en conclut qu’en l’état, on ne saurait montrer à la population nord-coréenne des films d’autres pays, parce qu’ils ne pourraient qu’encourager l’apparition de pensées nihilistes, au détriment du nécessaire patriotisme. Il faut par conséquent les en protéger, et dynamiser en parallèle le cinéma national pour qu’il puisse montrer au monde à quel point la Corée du Nord est le meilleur régime qui soit. Pour atteindre ce deuxième objectif, il fait ce que toute personne équilibrée et saine ferait à sa place. Parce qu’il est l’image de l’équilibre et de la clairvoyance, lui-même fils de l’homme désigné par le Destin pour mener le peuple coréen vers la gloire.

- Il va prendre des cours de cinéma ? Travailler à motiver les acteurs ?

- Ha, mais non. Allons. Tout de suite tu t’emballes et tu proposes des solutions excessives. Déjà, quand la Corée veut motiver ses travailleurs à l’international, c’est pas forcément une bonne idée. Et pour ce qui est de prendre des cours, qui pourrait prétendre avoir quoi que ce soit à apprendre au fils du « professeur de l’humanité toute entière » ? Non non, on a dit une solution mesurée et raisonnable. Il va donc faire enlever le duo vedette du cinéma sud-coréen pour les obliger à travailler pour lui.

- Sérieusement ?

- Aussi sérieusement qu’un dictateur est capable de mettre un de ses caprices à exécution. Vois-tu, il y a en Corée du Sud, ce pays pourtant décadent et mineur, deux individus qui ont beaucoup fait pour le 7e art. Tout d’abord, le réalisateur Shin Sang-ok :

Un réalisateur qui chantait…correctement (gag désopilant offert par le département anglophone)Un réalisateur qui chantait…correctement (gag désopilant offert par le département anglophone)

Et l’actrice Choi Eun-hee :

A gauche sur la photo. La blonde à droite on sait pas qui c’est, sans doute une fille qui gravitait dans le milieu du ciné sans jamais percer.A gauche sur la photo. La blonde à droite on sait pas qui c’est, sans doute une fille qui gravitait dans le milieu du ciné sans jamais percer.

Choi est l’une des plus grandes stars coréennes des années 60 et 70. Elle tourne dans plus de 130 films. Shin, lui a dirigé et produits des dizaines de films (il totalisera 70 réalisations et plus d’une centaine de réalisations sur toute sa carrière). Je n’exagère donc pas en disant que ce sont des poids-lourds du ciné national. Et cerise sur la pièce montée, ils se marient en 1954 et ont…un studio qui va bien contribuer à la reconnaissance internationale au cinéma coréen en général et à leur travail en particulier.

- Bon, ben c’est très bien tout ça.

- Indéniablement. Mais ce qu’ils ne savent pas forcément, c’est que pour leur plus grand malheur, Kim Jong-il apprécie beaucoup leur travail. Il est donc convaincu qu’ils permettraient au cinéma nord-coréen de monter en gamme. Cependant inutile de dire que les chances de les convaincre de venir travailler à Pyongyang sont à peu près nulles, d’ailleurs à ma connaissance on ne le leur propose même pas. En revanche, en janvier 78, Choi se rend à Hong-Kong où elle a été invitée pour réaliser un film et donner des cours de cinéma. Je précise qu’à ce moment Shin et Choi ont divorcé.

- C’est une vraie proposition ?

- Non, c’est un appât pour qu’elle tombe dans le piège tendu par les services de renseignement du Nord. Choi est promptement enlevée le 22 janvier. Elle est placée en résidence dans une demeure luxueuse de Nampo, et a droit à un programme touristique. On lui organise une visite de Pyongyang, de plusieurs musées et lieux historiques, et elle a même l’honneur de se rendre sur le lieu de naissance de Kim Il-sung.

- Oh la purge…

- Pardon ?

- Quelle chance elle a, j’aurais voulu être à sa place !

- Mieux. Aussi, je n’aime pas cette façon d’employer le mot « purge » avec une connotation négative. Parlons plutôt de nécessaires et réguliers renouvellements des élites.

- Pardon.

- Choi bénéficie d’un tuteur personnel, qui lui apprend par le menu la vie et les grandes réalisations de Kim Il-sung. Par ailleurs Kim Jong-il l’emmène voir des films et opéras, ainsi qu’à des soirées. Je veux dire qu’il lui propose, et qu’elle accepte avec enthousiasme. Il parle également beaucoup cinéma avec elle. Elle n’est pas informée du projet d’enlever également son ex-mari.

- Shin, donc. Il est au courant que son ex manque à l’appel ?

- Oui, et il s’en inquiète. Il commence à la chercher. Dans le même temps, il voyage pour essayer de vendre des projets de films, dans la mesure où la licence des studios Shin a été révoquée. C’est comme cela qu’il se retrouve à son tour à Hong Kong à la mi-1978, et se fait également capturer et envoyer en Corée du Nord. Il a lui aussi droit à une belle résidence.

- Au moins il a retrouvé Choi.

- Que nenni, on ne lui dit rien à son sujet. Il tente de s’évader à deux reprises, ce qui l’expédie en prison pendant deux ans. En février 1983, sa rééducation politique est jugée suffisante. En mars de la même année, il est invité à une soirée organisée par Kim, où il retrouve Choi. C’est alors qu’ils apprennent qu’ils sont tous les deux en Corée du Nord.

- Ils doivent être contents. C’est quoi le programme maintenant ?

- Choi et Shin reçoivent pour instruction de regarder chaque jour quatre films puisés dans la collection personnelle de Kim, et d’en proposer commentaires et critiques. Ce sont essentiellement des productions de l’Est, même s’il y a occasionnellement quelques films américains. Puis Kim Jong-il leur explique qu’il veut que Shin réalise des films à travers les studios Choson de Pyongyang, afin qu’ils soient présentés dans des festivals internationaux. Aussi, il leur suggère de se remarier.

« Allez, vous vous faites des bisous maintenant ! »« Allez, vous vous faites des bisous maintenant ! »

- Mais..de quoi je me mêle ?!

- De tout ce qu’il veut, c’est le principe du dictateur totalitaire. L’éclairé dirigeant est conscient qu’une production tournant exclusivement autour des thèmes classiques du cinéma nord-coréen risque de ne pas forcément déclencher l’enthousiasme en dehors des frontières, et autorise donc Shin à élargir un peu les perspectives. Shin et Choi commencent à travailler en octobre 1983, et ils ne font pas semblant en enchaînant les tournages au rythme de plusieurs films par an.

- Le socialisme épanouit le travailleur et libère sa productivité.

- Ca doit être ça. Le plan de Kim fonctionne au sens où les films de Shin, produits par Kim Jong-il à travers les studios Choson de Pyongyang, sont considérés comme plutôt bons. Ce sont des comédies musicales et mélodrames basés sur l’histoire ou le folklore coréen. De son côté, en 1985, Choi remporte le prix d’interprétation féminine du festival international de Moscou pour son rôle dans Salt (évidemment réalisé par Shin).

- Mais au fait, c’est quoi la réaction quand deux figures du ciné sud-coréen qui avaient disparu pendant plusieurs années réapparaissent à l’affiche de films tournés et produits dans le Nord ?

- Une certaine surprise, tu t’en doutes. Mais lors d’une conférence de presse Choi et Shin expliquent à Belgrade en avril 84 qu’ils sont venus en Corée du Nord de leur plein gré.

- Je vois, ils s’expriment tout à fait librement. Sans doute pas pour rien qu’ils sont à Belgrade, Yougoslavie. On les laisse sortir, mais quand même dans des pays « amis ».

- Mais pourquoi iraient-ils remettre les pieds dans un répugnant avant-poste du capitalisme décadent maintenant qu’ils ont goûté la félicité du socialisme en marche ?

- On se demande.

- Kim Jong-il a donc tout lieu de se féliciter du travail de ses « recrues ». Et il a un autre projet de film pour Shin. Quelque chose d’ambitieux. De grand. De titanesque, même. Vois-tu, en matière de cinéma, il était fan de Shin Sang-ok, et de Godzilla.

- Godzilla ?! Le Godzilla ?

- Le seul et l’unique, le roi des monstres lui-même. Il souhaite donc que la Corée du Nord produise son propre film de monstre, qui sera sa réponse à Godzilla en même temps que le porteur des messages du parti des travailleurs auprès du monde entier.

- C’est un programme…ambitieux.

- Le film va mélanger trois choses : Godzilla, je n’y reviens pas sauf si tu le demandes…

- Ca ira, merci.

- Mais également une légende coréenne et un film réalisé au sud. La légende, c’est celle du Pulgasari ou Bulgasari selon les transcriptions.

- Je dois confesser mes grandes lacunes en légendes coréennes.

- Prends des notes. Le Pulgasari/Bulgasari est une créature hybride, une chimère dont les différences parties du corps s’apparentent à celles d’un ours, d’un éléphant, d’un rhinocéros, d’un tigre, et d’un taureau.

Admettons.Admettons.

Il a été créé par un moine bouddhiste poursuivi par les autorités de la Corée de l’époque Goryeo (10e-14e siècle), qui interdisaient cette religion. Il fabrique une petite figurine avec des grains de riz, et la nourrit d’aiguilles.

- D’où ses caractéristiques physiques animales, de toute évidence.

- La logique est sans faute. La bestiole grossit et grossit, et les autorités envoient des soldats s’en occuper. Mais il mange leurs armes et armures, et grossit encore. Ils utilisent alors du feu, mais c’est inefficace et le Pulgsari le retourne contre un village qui est réduit en cendres. Pour finir, ou bien il est tué par des moines, ou bien il vit encore. Voilà pour la légende.

- Ok.

- Elle a déjà été portée sur grand écran, en Corée du Sud. C’est le film Bulgasari, sorti en 1962. La Corée du Sud décide alors de à suivre la voie ouverte par Godzilla chez son voisin nippon, et produit son premier film de monstres et premier film avec des effets spéciaux.

- C’est logique. S’ils avaient dû le faire sans effets spéciaux il aurait fallu recruter un vrai monstre, et on sait qu’ils coûtent beaucoup trop cher.

- Ce sont des divas. Le film raconte l’histoire d’un maître d’arts martiaux de la fin de la dynastie Goryeo, tué puis ressuscité en tant que monstre mangeur de métal pour se venger de ses tueurs.

- Si j’ai bien suivi, il y a des chances pour que le film voulu par Kim Jong-il se déroule dans la Corée médiévale, et raconte l’histoire d’un monstre qui mange du métal.

- Et devient ainsi grand et fort, parce que c’est bon pour la santé même s’il est plutôt recommandé de le prendre par les oreilles[1]. C’est ça. Outre Shin qui réalise, Kim recrute pour les effets spéciaux des membres des studios japonais Toho, les créateurs de Godzilla. On leur dit qu’ils sont recrutés pour tourner un film en Chine, ils se retrouvent en Corée du Nord.

- Entre nous ils étaient déjà partants pour aller bosser en Chine…

- Peut-être qu’on leur a dit Hong-Kong, je ne sais pas.

- Note pour plus tard : éviter Hong-Kong.

- Penchons-nous maintenant plus en détail sur Pulgasari. Nous sommes en Corée sous la dynastie Goryeo. Dans un village soumis comme les autres à la poigne de fer d’un roi cruel et injuste à travers un gouverneur qui ne l’est pas moins, un forgeron est jeté en prison pour avoir pris la défense du peuple. En effet, pour combattre les rebelles qui contestent son autorité cruelle, le gouverneur lui a ordonné de forger des armes, avec les outils et objets quotidiens des paysans et fermiers qu’il a violemment réquisitionnés.

- Un artisan plutôt sympathique, donc.

- Plutôt. Le forgeron façonne une petite figurine en riz, et demande avec son dernier souffle aux dieux de la terre et du ciel d’en faire un protecteur du peuple et des oppressés. Puis meurt. Sa fille récupère ses affaires, dont la figurine. Quand cette dernière entre en contact avec le sang de la fille (elle se pique le doigt en recousant un truc), elle prend vie dans une séquence qui n'a rien à envier à Pinocchio.

- It’s aliiiiiiiiiive !

- Elle devient un monstre mangeur de métal, que la fille en question baptise Pulgasari. Parce que son père lui parlait de la légende d’un monstre mangeur de métal qui s’appelait précisément comme ça. Pulgasari se fait un gueuleton avec le nécessaire de couture, puis les outils du forgeron, et devient rapidement aussi grand qu’un humain. Et invulnérable aux lames.

Monstre hybride créé par des prières mes fesses, c’est un ourson Haribo mutant.Monstre hybride créé par des prières mes fesses, c’est un ourson Haribo mutant.

Les paysans se rebellent, prennent d’assaut le palais du gouverneur local, et le tuent. Le roi envoie son armée pour écraser ces manants qui cherchent à le renverser, mais Pulgasari, qui a évolué comme un proto-Pokémon, se range aux côtés des rebelles.

Oursodémon est devenu Minotaublindé !Oursodémon est devenu Minotaublindé !

Il défait d’autant plus facilement les soldats qu’ils l’attaquent avec du métal, ce qui le renforce et le fait encore grandir. Mais les soldats du roi capturent la fille du forgeron et son fiancé. Ils trucident ce dernier et menacent d’en faire autant avec la donzelle si le monstre ne se rend pas.

- Oh non !

- Pulgasari se laisse donc prendre, et l’armée royale le tue en l’enfermant dans une cage puis en y foutant le feu. La cage explose, parce que, mais Pulgasari émerge des flammes et il a encore pris un niveau.

Une séquence dont l’influence est évidente.Une séquence dont l’influence est évidente.

Il met les soldats en fuite, et nos vaillants prolé…paysans partent à l’assaut du palais royal derrière leur bête de guerre.

- Rien ne saurait arrêter le peuple en marche contre la tyrannie.

- Un nouveau plan anti-Pulgasari est néanmoins mis en œuvre : on va creuser un gros trou au milieu d’un défilé rocheux pour qu’il tombe dedans ; et ensuite on l’ensevelit sous une montagne de caillasses. L’armée creuse donc un truc qui s’apparente à une mine à ciel ouvert et quelques heures, fait venir une prêtresse pour chasser l’esprit du forgeron de sa créature, et Pulga tombe dans le trou avant de se prendre quelques centaines de mètres cubes de roche sur la courge. C’est la déroute pour les paysans. Mais la fille du forgeron échappe aux soldats, et ranime Pulgasari en faisant couler de son sang sur l’éboulis. Pulgasari revient, et n’est pas content.

- Vengeance !

- Heureusement pour le vil roi, un artisan exceptionnel était justement en train de mettre la dernière main à l’arme la plus puissante jamais connue, un « cylindre de fer rempli d’explosifs » capable de raser des montagnes. Oui bon en fait ce sont des canons, hein. Mais évidemment Pulga se rit de la chose puisqu’il avale les boulets et les recrache, et détruit brutalement et sans retenue plusieurs maquettes, puis le roi et son palais.

Aucune maquette n’a été bless…ok, on va pas vous mentir, il y a eu des blessées.Aucune maquette n’a été bless…ok, on va pas vous mentir, il y a eu des blessées.

Mais il se met alors à dévorer les armes des rebelles et les outils des paysans. Qui les lui donnent sans se poser de questions, puisqu’il est après tout leur libérateur. La fille du forgeron se rend compte que la faim de Pulgasari ne sera jamais rassasiée. Il mangera tout le métal du pays, puis il faudra aller en envahir un autre pour le nourrir. La créature va finir par devenir l’oppresseur du peuple qu’elle a libéré, et entraîner la perte de toute l’humanité. Elle décide de se sacrifier, et se cache donc dans une cloche pour que Pulgasari la mange. Pulgasari la boulotte effectivement, se transforme en pierre, et explose. Parce que. Ils meurent tous les deux, mais le peuple est libre et content.

- Uh, ça fait envie.

- Ca tombe bien, tu peux tout à fait le regarder en ligne. Alors ce serait injuste de dire que c’est un nanar, mais c’est un film de monstre réalisé au milieu des années 80 avec un budget et des moyens qui n’étaient pas ceux de Spielberg ou Lucas.

- Il y a au moins un argument sur les dangers des libérateurs providentiels.

- Ah c’est certainement un film à message. Pour le régime, Pulgasari illustre les méfaits du capitalisme incontrôlé qui exploite le peuple, ainsi que la force collective de ce dernier. Ou alors, et il y a lieu de penser que c’est ce que Shin Sang-ok avait à l’esprit, il est l’image de Kim Il-sung qui fait le malheur de son pays après l’avoir libéré et oppresse le peuple en lui demandant de produire toujours plus pour qu’il puisse continuer à se gaver. Ce qui devrait conduire ce même peuple à se soulever et le renverser.

- C’est ouvert à interprétation, quoi.

- Toujours est-il que Pulgasari ne conquiert pas le box-office mondial. C’est pas grave, Kim est content et il a une nouvelle idée. Il invite Shin et Choi à se rendre à Vienne afin de trouver des financeurs pour un autre projet, un film sur Genghis Khan.

- Ha, que voilà un excellent choix de sujet ! Après un Kaiju, le Khan ! Je vais finir par penser qu’il est d’excellent conseil, ce Kim.

- Ce qui m’inquiète c’est que tu es sans doute sérieux. Bref, le 12 mars 1986, Shin et Choi sont donc à Vienne et ont rendez-vous avec un journaliste dans leur hôtel. Ils convainquent leurs gardes du corps de les laisser seuls avec lui pour l’entretien. En parallèle, ils font passer par le personnel de l’hôtel un message à l’ambassade des Etats-Unis, pour la prévenir qu’ils souhaitent demander l’asile. Puis ils filent dans un taxi avec le journaliste en question. Ils sont pris en chasse par les Nord-Coréens, mais parviennent jusqu’à l’ambassade.

- Ils sont donc libres ?

- Libérés de la Corée du Nord, c’est sûr. Ils s’installent donc aux Etats-Unis, où ils commencent par révéler qu’ils ont réalisé des enregistrements pirates de leurs discussions avec Kim Jong-il. Dont un du 19 octobre 83 dans lequel il leur explique très ouvertement qu’il les a effectivement fait enlever pour monter en gamme l’industrie cinématographique nationale.

- Pfff, d’évidentes contrefaçons, ils sont venus travailler en Corée du Nord volontairement et sont partis après avoir été corrompus par les mensonges de l’Ouest.

- C’est ça. En attendant Shin bosse aux Etats-Unis. Il réalise Les 3 ninjas se révoltent, et produits les deux suites suivantes.

On ne dit pas que son séjour en Corée du Nord l’a traumatisé, mais y’a quand même des indices.On ne dit pas que son séjour en Corée du Nord l’a traumatisé, mais y’a quand même des indices.

Il est en outre membre du jury de Cannes en 1994, parce qu’il n’a pas peur des grands écarts.

- Tel le ninja.

-Après avoir appris que son nom avait été effacé du générique de Pulgasari par le studio, ce qui est à la fois mesquin et sans doute l’une des sanctions les plus indolores jamais infligées par Kim, Shin en réalise un remake en 1996, Les aventures de Galgameth. Je ne l’ai pas vu, mais une nouvelle version avec des moyens plus modernes ne peut être que meilleure. Note que pendant ce temps et en dépit de l’évidence, les autorités nord-coréennes maintiennent que Shin et Choi mentent sur les raisons de leur venue à Pyongyang, et les accusent aussi d’avoir détourné d’importantes sommes d’argent destinées au film sur Genghis Khan.

- Mais oui, parce que j’aimerais qu’on en revienne quand même au cœur du drame de cette histoire : le film sur Genghis Khan qui tombe à l’eau ! Ils ont pas le droit de nous faire ça, bordel !

- Sur le fond je pourrais être d’accord avec toi. Sache d’ailleurs qu’au moment de sa mort en 2004, Shin Sang-ok travaillait précisément à un projet sur le Khan.

- Aaaaah…

- Enfin, un projet de comédie musicale sur Genghis Khan.

- C’est une blague ?!

- Même pas, et en plus autant que je sache il n’avait pas prévu d’y travailler avec Tengger Cavalry.

- J’imagine trop une chorégraphie de k-pop autour de piles de crânes.

- Enfin bon, ça c’est pas fait non plus, et c’est sans doute pas plus mal. Quant au film qui était en projet avec Kim Il-sung, j’ai vu Pulgasari, franchement je pense que c’était aussi bien d’attendre qu’une autre équipe et surtout d’autres producteurs se mettent sur le coup.

- Mais pas en dansant.

- Non. Pas en dansant [2].



[1] Il y a un groupe de blues-rock du nom de Pulgasari, allez comprendre la logique, et un morceau Pulgasari par le groupe de melodic death metal Megadragon  (évidemment qu’il y a un groupe de metal qui s’appelle Megadragon). Mais pas de groupe de metal portant le nom Pulgasari ? Sérieux, les gars ?

[2] Bon, ça casse pas non plus des briques, hein. Et puis non, on ne le voit pas concevoir des centaines et centaines de gamins.

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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En marge du terrain, première mi-temps : la guerre est la continuation du foot par d’autres moyens

par En Marge   ⋅  13/06/2026 12 min

Où l'on découvre d'abord que les Américains n'ont pas toujours tort, et ensuite que quand un match dégénère, ça peut à l'occasion finir en bombardements.

Ennemi public n°1

par En Marge   ⋅  30/05/2026 11 min

Où l'on suit le parcours remarquable d'un individu dont vous n'avez jamais entendu parler et qui à lui tout seul a causé DEUX catastrophes environnementales majeures.

Mein Kampf, poisons lents 3/3

par En Marge   ⋅  25/05/2026 9 min

Où l'on se penche sur Mein Kampf après Mein Kampf - et après la mort d'Hitler.

Expertise immobilière

par En Marge   ⋅  16/05/2026 10 min

Om l'on se penche sur l'âge de notre grand logement collectif, et on découvre à cette occasion qu'il a été salopé à grande échelle.

Mein Kampf, poisons lents (2/3)

par En Marge   ⋅  11/05/2026 8 min

Où l'on se penche entre autres sur les droits d'auteur d'un des plus gros fraudeurs fiscaux du Reich : Hitler.