Kessel

Super Villain

Où l'on intéresse à l'une des décisions judiciaires les plus... curieuses du 20e siècle.

- Un quoi ?

- Un aptonyme.

- C’est quoi encore, ce bestiau ?

- Tu vois Elisabeth Borne ?

- C’est une provocation, c’est ça ?

- Avant d’être Première ministre, elle a été ministre des transports. Tu vois Edith Cresson ? Pareil : ministre de l’agriculture avant d’arriver à Matignon.

- Je ne vois toujours p...

- Les Frères Lumière qui inventent le cinéma, Benjamin Millepied qui fait carrière comme danseur...

- Ah ça y est, j’ai compris. C’est comme quand ton boucher s’appelle Leboeuf, quoi.

- Voilà. Un gag entre le nom de famille et le métier qu’on exerce, ça s’appelle un aptonyme. J’aime bien le nom du patron de Nintendo aux États-Unis, dans le genre : il s’appelle Bowser comme le méchant dans...

- Mario, oui, merci, je sais.

"Chers salariés, vous êtes tous virés.""Chers salariés, vous êtes tous virés."

- Tu as même des contre-aptonymes, comme David Douillet ou le prêtre Emmanuel Payen, celui qui a créé Radio Fourvière.

- Huhu.

- Pour les principaux intéressés, ça peut vite devenir relou mais pour les autres, faut avouer qu’on peut difficilement retenir un sourire. Mais si tu veux mon avis, le plus bel aptonyme du siècle passé, ça reste quand même l’assassin de Jean Jaurès.

- Parce que ?

- Parce qu’il s’appelait Raoul Villain.

- Ah oui. Marrant comme on l’a un peu oublié, lui.

- Ce qui tendrait à prouver qu’il ne suffit pas de buter des célébrités pour se rendre immortel, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Mais ce qu’on a surtout oublié, c’est qu’il a été acquitté.

- Hein ?

- Oh oui.

- Mais que, mais je ? Il y a un doute ?

- Oh ben pas tellement, non. C’est bien lui qui a abattu Jaurès, qui plus est à bout portant et devant des dizaines de témoins. Il l’a avoué et il a même fait pas mal de taule jusqu’à son procès – mais il a été acquitté.

- MAIS ENFIN.

- Oui, c’est une des décisions les plus dingues de l’histoire judiciaire française. Tout commence à l’été 14 – un bien bel été jusqu’au massacre qui commence. Il fait beau et il fait chaud, une chaleur encore sensible le soir du 31 juillet du côté de la Rue Montmartre, à Paris. On boirait volontiers un petit coup pour se désaltérer et c’est bien l’intention du quinquagénaire qui s’installe sur une banquette d’un de ses cafés préférés, le café du Croissant.

- Jean Jaurèsk, j’imagine ?

- Lui-même, le fondateur et le patron de l’ancêtre du Parti socialiste, la SFIO. On aurait du mal à le rater, d’ailleurs. Il n’est pas très grand et il est habillé comme l’as de pique, mais disons qu’il a une bonne carrure et qu’on le reconnaît à des kilomètres avec ses cheveux hirsutes, sa longue barbe emmêlée et sa voix de tribun, teintée de l’accent du Tarn. Un timbre puissant et rocailleux que tout le quartier reconnaît mais qu’on entend aussi souvent dans les meetings ou sur les bancs de l’assemblée. Depuis trente ans, Jaurès est une figure incontournable de la vie politique français.

"On dit chocolatine, ça pose un problème à quelqu'un ?""On dit chocolatine, ça pose un problème à quelqu'un ?"

- Mais pas appréciée de tout le monde.

- Ah non. On l’aime autant à gauche qu’on le hait à l’extrême-droite pour la bonne raison qu’il est de tous les combats de son temps et qu’on s’emmerde rarement, avec lui. Mais ce soir-là, ça ne va pas fort.

- Fin juillet 14 ? Comme tout le pays, non ?

- Oh détrompe-toi, il y a des tas de gens qui n’attendent que ça, la guerre. Une bonne petite guerre bien brutale comme la dernière, en 1870, pas trop longue, ça fait circuler le sang et ça permettrait de se venger de l’Allemagne, à en croire certains.

- Mais pas Jaurès.

- Pas trop, non. Lui redoute ce qui s’annonce depuis la mort de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie et assassiné à Sarajevo. Comme tout le monde, il sait que les grandes puissances européennes marchent vers la guerre, prises par le jeu des alliances, mais il sait surtout que ça s’annonce comme une boucherie qui va faucher large, avec des conséquences encore plus désastreuses pour les plus pauvres. Alors il se bat.

- C’est paradoxal, cette formule, si je peux me permett...

- Il se bat pacifiquement voyons, ne fais pas le mal... BON D’ACCORD. La veille, L’Humanité – son journal - titrait encore : « La paix reste possible ». Mais ce 31 juillet au soir, il ne se fait plus guère d’illusions. Lui qui a toujours appelé à la solidarité internationale des prolétaires pour enrayer la marche au massacre, lui qui a un jour lancé que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ! » n’y croit plus, ou très peu. L’éditorial qu’il s’apprête à rédiger après son repas n’est qu’un dernier appel à la paix qui ne changera rien et il le sait.

Sans vouloir spoiler : non.Sans vouloir spoiler : non.

- Eh ben bonne ambiance.

- La bonne nouvelle, c’est qu’il ne va pas traîner son spleen trop longtemps. La mauvaise, c’est que c’est pour l’excellente raison que son cerveau finit sur la nappe au moment du dessert.

- ... Mais tu ne pourrais pas dire ça autrement, non ?

- Ben je n’y peux rien, moi. À 21h40, une main écarte le rideau du café, un canon s’approche de la tempe de Jaurès et un coup de feu part à quelques centimètres du crâne du député qui s’effondre dans l’instant. Une seconde balle se perd dans un lambris mais elle n’aurait de toute façon servi à rien, Jaurès est déjà mort. Passé un premier instant de stupeur, un cri part : « Jaurès est tué ! », vite repris au pluriel : « Ils ont tué Jaurès ! ».

- Au pluriel ?

- L’effet des deux coups de feu, sûrement, mais l’homme qui tente maladroitement de s’enfuir est bel et bien seul, et il ne va pas loin. Un des compagnons de Jaurès le poursuit jusque jusqu’à l’angle de la rue Réaumur et l’assomme à coups de canne avec l’aide d’un policier qui patrouille dans la rue. Le tuer est arrêté et traîné vers le commissariat au milieu d’une cohue furieuse qui n’est pas loin de le lyncher.

- Il ressemble à quoi, le suspect ?

- A un jeune homme de 29 ans, les yeux bleus, les cheveux blonds, sans véritable signe particulier. Devant les policiers, il refuse d’abord de donner son identité mais reconnaît son geste dans une brève déclaration : « J’ai tiré deux coups de revolver sur monsieur Jaurès qui me tournait le dos (…) J’estime qu’on doit punir les traîtres. Je ressens un profond sentiment du devoir accompli. »

Un bien Villain monsieur.Un bien Villain monsieur.

- Ah oui. Zéro remord.

- Quand je te dis qu’il y a zéro doute, il y a zéro doute. Plus tard devant le juge d’instruction, l’assassin accepte enfin de donner son identité : Raoul Villain, étudiant en archéologie à l’École du Louvre.

- A 29 ans ? Il a redoublé.

- Il répète surtout que s’il a abattu Jaurès aussi froidement, c’est pour le punir de son opposition à la loi des trois ans, votée l’année précédente.

- La quoi ?

- Un texte qui portait la durée du service militaire à trois ans au lieu de deux.

- Trois ans de corvée de chiottes au lieu de deux ? Et il était pour, Villain ?

- Pour l’excellente raison que la loi en question voit un peu plus loin que l’art et la manière de faire son lit au carré ou de peler correctement une patate, Sam. Pacifiste acharné, Jaurès s’y était opposé parce qu’il y voit un indice de plus que la France se prépare pour la guerre.

- Ce qui est le cas, non ?

- Absolument, et les défenseurs du texte n’en font d’ailleurs pas mystère. Jaurès a toujours été une cible pour le camp nationaliste et pour l’extrême droite mais son opposition au texte rajoute des clignotants autour. Toute la presse patriotarde repeint Jaurès en traître à la solde des « Boches ». Charles Maurras, dans l’Action Française, va jusqu’à écrire que « Herr Jaurès n’est jamais qu’une fille de rien vendue à l’Allemagne ».

- Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on trouve des brutes en politique.

- Ah mais ça, c’est l’extrême droite modérée.

- Pardon ?

- Quand je te dis qu’on lui a accroché une cible dans le dos, à Jaurès, ce n’est pas une expression. Les milieux antisémites n’ont pas oublié son soutien à Dreyfus et pour les nationalistes les plus radicaux, Jaurès mérite la mort. Certains l’écrivent ouvertement comme Maurice de Waleffe, une des plumes de L’Écho de Paris. Deux semaines avant le meurtre, il écrit : « « A la veille d’une guerre, le général qui commanderait de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n’aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? ».

- Ah tiens, le fameux « quoi je pose juste la question, on peut plus poser des questions ? »

- Tu l’as reconnue aussi, hein, cette saloperie de fausse candeur ? Bref, c’est dans cette ambiance délétère que Raoul Villain passe à l’action.

- Et il un passif, Villain ?

- Pas vraiment. Il est bien, mais alors bien à droite, ça, pas de doute, comme tout son entourage. Villain vient s’une famille où on lit la presse conservatrice, on va à l’église avec ferveur, on n’aime pas « la Gueuse » - pardon, la République - et on est convaincu qu’il faut de l’ordre et d’la poigne nom de Dieu, vu que ce pays est foutu à cause des communistes, des Apaches et des étrangers.

- Tiens, un éditorial de Valeurs actuelles.

- Mais en dehors du fait qu’il a toujours baigné dans ce genre d’ambiance, Villain semble inoffensif et presque fragile. Sa fiche de police évoque « un jeune homme très sérieux, très doux et bien éduqué, qui ne va pas dans les bals et les cafés ».

- Ah oui ça c’est mal les bals et les cafés.

- Tu imagines un peu, boire des coups en rigolant avant d’aller danser ? C’est la porte ouverte à l’impiété, à la débauche et au socialisme, Sam.

- La fin de la France chrétienne fondée par Vercingétorix 50 ans avant la naissance du Christ.

- Celle-là même. Villain n’affiche aucun signe de débauche, oula non. Aucun signe de violence physique non plus. Il milite bien dans un groupe d’étudiants nationalistes, catholiques et bellicistes, la Ligue des jeunes Amis de l’Alsace Lorraine, mais il n’a jamais fait de mal à une mouche.

- Jusqu’au 31 juillet 1914.

- Voilà. D’une certaine manière, ses deux coups de feu sont les premiers de la Grande Guerre. le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le 3, c’est au tour de la France puis de la Grande-Bretagne d’entrer dans le conflit. 14-18 est lancé, la gauche se rallie à l’idée d’une Union sacrée contre l’Allemagne et finit par soutenir une guerre que Raoul Villain ne voit que de loin, épargné par une détention provisoire qui s’éternise pendant... 56 mois.

- Ah oui, quand même.

- Ce n’est qu’après la victoire de 1918, que le cours de la justice reprend enfin. Le 24 mars 1919, Raoul Villain est enfin présenté à une cour d’assise. Cinq ans après la mort de Jaurès, le grand public découvre enfin son assassin.

- Et tout le monde veut le voir découpé en deux.

- Bof.

- Comment ça, bof ? Il a tué Jaurès de sang-froid, dans le dos !

- Oh ça oui. Techniquement, oui, il joue sa tête.

- Eh ben alors ?

- Eh ben alors son avocat tient une ligne de défense du feu de Dieu.

- Ah bon ?

- Ben oui : Jaurès était pacifiste.

- MAIS QUEL EST LE PUTAIN DE RAPPORT.

- Disons qu’à l’heure où la France vient de perdre 1 300 000 poilus, la mort d’un homme ne pèse pas lourd. Et si Raoul Villain a tué Jaurès, c’est pour s’opposer au pacifisme. C’est passionnel, tu comprends ? Patriotique, pour ainsi dire. Presque justifié, non ?

- Non mais sérieusement ?

- Ah c’est très sérieusement la stratégie de la défense, oui. Les avocats de Villain soulignent que Raoul n’est jamais qu’un jeune homme mentalement perturbé qui a connu une enfance difficile, avec une mère qui a fini à l’asile. Un garçon fragile et instable, incapable de se choisir un métier.

- Tiens, on jurerait reconnaître cette culture de l’excuse qu’on reproche aux juges tous communistes.

- Mais ça marche. Après cinq jours de procès, le jury populaire rend un verdict sidérant : Raoul Villain, l’homme qui a tiré sur Jaurès à bout portant, est acquitté.

- Eh ben ça a dû être animé, entre les jurés.

- Tu parles. Il ne leur a pas fallu une heure pour trancher.

- Je.

- Oh oui, tu comme dans « tu n’as encore rien vu ». Tu sais le plus beau ?

- Comment ça, le plus beau ?

- Quelqu’un est bel et bien condamné, au procès de Villain.

- Hein ? Mais qui ?

- La veuve de Jaurès.

- What.

- Elle est condamnée à régler les frais de justice.

- Mais personne ne fout le feu à la Cour d’assises ?

- Eh non. Anatole France, le lendemain, ne peut que tempêter dans les colonnes de L’Humanité : « Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux a proclamé que son assassinat n’est pas un crime. Travailleurs, veillez ! »

- Et il s’en est tiré les fesses propres, Raoul Villain ?

- Disons que le karma s’est débrouillé d’une autre manière. Raoul Villain sort libre, certes, mais pour entamer une triste existence. Il s’installe à Auxerre dont il s’enfuit, effrayé par les ouvriers de la région, pas franchement ravis de voir s’installer chez eux l’assassin de Jaurès. Il passe un temps par Paris où il tente une fois ou deux de se suicider sans beaucoup de convictions avant de se réfugier en 1932 loin de la Mère Patrie, à Ibiza, au Baléares.

- Oh oui, oulalala, pauvre chéri, quelle vie horrible.

L'enfer. L'enfer.

- Il vivote, mais il vivote au soleil, je te l’accorde. Il passe accessoirement pour un dingue auprès de la population locale pour la bonne raison qu’il passe le plus clair de son temps à chanter Frère Jacques toutes les nuits sur les quais… Il y trouve cela dit l’anonymat qu’il cherchait mais il y meurt surtout de façon absurde en 1936, lorsque les Baléares sont emportées dans la tourmente de la guerre d’Espagne. Un soir, une colonne de 500 anarchistes débarque sur l’île, reprise pour un temps aux forces franquistes et Raoul Villain est abattu sommairement sans qu’on sache bien pourquoi, a priori sans lien avec le meurtre de Jaurès.

- Et il meurt officiellement innocent.

- Exactement. Judiciairement parlant, Villain se situe quelque part entre le jeune agneau et saint François d’Assise.

- Je suis scandalisé. 

- Il y a de quoi. C’est moche, l’affaire Villain.

- Tu le préparais depuis le début, celui-ci, c’est ça ?

- Évidemment.

 

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

Les derniers articles publiés

Agenda contrarié

par En Marge   ⋅  25/07/2026 1 min

Ceci est un message de service.

Bal tragique à la Salpêtrière

par En Marge   ⋅  08/07/2026 8 min

Où l'on se penche sur le bon docteur Charcot.

Ere glacière

par En Marge   ⋅  27/06/2026 17 min

Où l'on suit l'ascension de l'homme qui s'est taillé un empire en couvrant le monde de glace et en ouvrant le chemin au monde moderne, et le parcours de celui qui l'a fait chuter de son trône.

Les gros bêtas des Alphas

par En Marge   ⋅  21/06/2026 6 min

Où l'on se penche sur le Grand Méchant Loup, l'alphabet grec et quelques imbéciles.

En marge du terrain, deuxième mi-temps : le Ballon Dort

par En Marge   ⋅  11/07/2026 12 min

Où l'on fait la connaissance d'une légende du foot qui a passé sa carrière à...surtout éviter de jouer au foot.

En marge du terrain, première mi-temps : la guerre est la continuation du foot par d’autres moyens

par En Marge   ⋅  13/06/2026 12 min

Où l'on découvre d'abord que les Américains n'ont pas toujours tort, et ensuite que quand un match dégénère, ça peut à l'occasion finir en bombardements.

Ennemi public n°1

par En Marge   ⋅  30/05/2026 11 min

Où l'on suit le parcours remarquable d'un individu dont vous n'avez jamais entendu parler et qui à lui tout seul a causé DEUX catastrophes environnementales majeures.

Mein Kampf, poisons lents 3/3

par En Marge   ⋅  25/05/2026 9 min

Où l'on se penche sur Mein Kampf après Mein Kampf - et après la mort d'Hitler.

Expertise immobilière

par En Marge   ⋅  16/05/2026 10 min

Om l'on se penche sur l'âge de notre grand logement collectif, et on découvre à cette occasion qu'il a été salopé à grande échelle.

Mein Kampf, poisons lents (2/3)

par En Marge   ⋅  11/05/2026 8 min

Où l'on se penche entre autres sur les droits d'auteur d'un des plus gros fraudeurs fiscaux du Reich : Hitler.