Kessel

Charité et justaucorps

Où nous vous racontons, mes bien chers frères et soeurs, l'édifiant évangile d'un authentique champion de Dieu qui n'hésita à secourir son prochain à coups de sauts de la 3e corde.

- Moi je suis pas charitable ? Moi ?!

- Ecoute, si on doit se dire les choses franchement…

- Non mais tu rigoles ? Je suis l’image de la charité chrétienne. Le bon samaritain lui-même. La figure secourable et bienveillante.

- Pour une figure secourable et bienveillante, je t’entends quand même souvent proposer des distributions de coups de pieds au derch’, voire des bottages de cul.

- Eh bien je ne vois pas en quoi c’est contradictoire.

- Euh…la bienveillance toute chrétienne et la violence ? Comment dire…

- Non mais c’est une question de fidélité aux sources, vois-tu.

- Justement, je ne vois pas.

- Regarde, Jésus lui-même…

- Non, on en déjà parlé, la multiplication des pains ce n’est vraiment qu’une histoire de boulangerie.

- Et les marchands du temple, hein ? Il les a bien fichus dehors à grand renfort de sandales ?

« Notre Seigneur, dans sa grande humilité, ne possédait même pas de sandales. Aussi il les a en fait fouettés. »« Notre Seigneur, dans sa grande humilité, ne possédait même pas de sandales. Aussi il les a en fait fouettés. »

- Ouiiii, mais bon…

- Mais bon rien du tout. C’est lui le patron, et le message est clair : on peut distribuer quelques mandales, ou sandales, à l’occasion si la cause le justifie.

- Tu admettras quand même que depuis l’Eglise a quand plutôt invité ses ministres à la non-violence.

- Tu tiens vraiment à ce qu’on ouvre le débat sur la fidélité de l’institution au message d’origine ?

- A la réflexion, non. Il n’empêche que sur ce point j’ai raison.

- Non.

- Allez, ne fais pas ta tête de mule, surtout pour une histoire de sandale.

- Je reste sur ma position.

- Enfin franchement, tu en vois souvent des prêtres qui en viennent aux mains ?

- Je ne te parle pas de provoquer des bastons pour le plaisir, mais pour le plus grand bien.

- Tu sais comme moi qu’on a vite fait de déraper.

- Pas du tout, faut que ce soit encadré. De toute façon je parle à un mur, tu es totalement enfermé dans ta vision européenne de la question.

- Tu vas me dire que n’est pas pareil ailleurs ?

- Je vais te dire qu’il y a des exemples.

- On parle bien de curés ?

- Oui.

- Chrétiens ?

Oui passque bon les autres ils ont des dérogations.Oui passque bon les autres ils ont des dérogations.

- Absolument.

- Et qui se battent pour la bonne cause ?

- C’est ça. J’imagine que tu connais le concept de l’art qui imite la vie ?

- Déjà entendu, oui.

- Et de la vie qui imite l’art ?

- Même chose.

- Et de l’art qui imite la vie qui imite l’art ?

- Ca devient un peu beaucoup. Aussi, quel est le rapport, si je peux me permettre ?

- C’est très simple, partons au Mexique. Que je te présente mon prêtre préféré, mon padre de référence.

- Je croyais que…

- Non. Je te parle de Sergio Gutierrez Benitez, né dans la petite ville de Cieneguillas le 9 mai 1945.

« Ca y est, les Nazis ont perdu, on peut sortir ? Aussi, j’aime bien ce concept de cagoule. »« Ca y est, les Nazis ont perdu, on peut sortir ? Aussi, j’aime bien ce concept de cagoule. »

Sergio est le 17e enfant d’une fratrie de 18, on embrasse la senora Benitez. Le père est charbonnier, et la famille est pauvre. Alors que Sergio est encore enfant, elle doit partir s’installer à Mexico quand l’un de ses oncles est tué dans un règlement de compte.

- Ca commence bien…

- Et c’est pas fini. Tu imagines bien que les Benitez n’ont pas emménagé dans le quartier le plus huppé de la capitale. A 9 ans, Sergio traîne dans la rue, se bat, se met à fumer, on ne parle pas de tabac, et rejoint un gang. Il commence par consommer de la marijuana, puis passe à différentes sortes de cachets, et à la cocaïne. Il va un peu à l’école, fait quelques petits boulots, y compris dans un cirque, mais passe quand même le plus clair de son temps à se battre et à se droguer.

- Je crains que ça augure mal de sa carrière académique.

- C’est pas très bien parti pour les études, mais note que par ailleurs il accumule une jolie collection de cicatrices. Il en revendique environ 70, notamment parce qu’il se fait planter au couteau et tirer dessus. Il reçoit aussi un coup de bouteille sur l’œil gauche, ce qui lui laisse la paupière tombante.

- D’accord, je suis impressionné, mais ça ressemble à un parcours qui finit vite et mal.

- On est d’accord. C’est ainsi que Sergio se retrouve suspect dans le meurtre d’un de ses potes à à peine 20 ans. Il est innocent, mais ses seuls témoins sont les gars avec qui il était en train de se mettre minable, donc il ne passe pas loin de la condamnation. L’alerte a été chaude, et c’est une forme de sursaut. Il se dit qu’il a besoin d’aide.

- Un psy ?

- Presque. Il rentre dans une église, et va se confesser. Il avoue au prêtre être un drogué, lui raconte sa situation et sa volonté de remettre les choses dans l’ordre.

- C’est bien de toujours pouvoir compter sur une oreille bienveillante et miséricordieuse.

- En vertu de quoi le bon père le fout dehors en lui expliquant qu’ici c’est une église, pas une clinique. Et au passage, qu’est-ce que je disais, hein ?

- Mais enfin…

- Sergio en conclut que beaucoup de gamins des rues pourraient sans doute se réhabiliter s’ils étaient aidés par des prêtres sympas et vraiment secourables. Et il décide donc de devenir un prêtre sympa.

« Tu te drogues ? Et tu te fournis où, exactement ? »« Tu te drogues ? Et tu te fournis où, exactement ? »

- Comme ça ?

-Sergio racontera aussi qu’il a eu une vision de lui, en robe de curé et célébrant un office. Ecoute, de toute évidence, il ressent le besoin de s’engager sur un tout autre chemin avant que ça finisse vraiment mal, et se tourne vers Dieu.

- Loin de moi l’idée de le décourager.

- Sauf qu’avant faudrait qu’il se débarrasse de ses…habitudes de consommation. Il se rend dans une clinique de détox à l’autre bout de la ville, aussi loin de son quartier que possible. Et il y reçoit un traitement à la rude : il s’agit essentiellement de l’attacher à un lit, de lui administrer un produit de substitution, et d’attendre. On lui explique qu’ici, on ne le soigne pas, on le purge. La guérison, c’est un truc qu’il doit faire lui-même.

- Je sens qu’il va passer un moment sympa.

- C’est exactement le programme. Ca dure une semaine, et il en bave sévère, mais à la sortie il est décidé à se débarrasser de ses addictions, ce qui implique de ne plus remettre les pieds dans son barrio. Il rentre donc au séminaire.

- Bien. Content de voir qu’il a tourné le dos à…

- Dont il est foutu dehors pour avoir mis son poing dans la face d’un coreligionnaire en moins d’une semaine. Comme il dira plus tard, on ne bride pas un cheval sauvage en quelques jours. Mais Sergio est un gars déterminé et persistant. Il insiste et intègre un autre séminaire, dominicain. Cette fois il reste calme, ne frappe personne, et poursuit son cursus. Et ça se passe plutôt bien, ses études l’emmènent en Europe, à savoir en Espagne puis à Rome. Il y reste pendant sept ans, et étudie la philosophie, la théologie, la médecine, mais aussi la psychologie des jeunes délinquants.

- Pour devenir un curé sympa et secourable.

- Exactement. Puis il revient au Mexique, à Veracruz. Je signale cependant qu’en fonction des fois où il a raconté son histoire, Sergio a aussi pu dire qu’il avait été footballeur professionnel pendant un an. Ou qu’il avait reçu une bénédiction de Jean-Paul II.

- Ce qui pour le coup est possible pour un jeune frère à Rome, non ?

- Oui, c’est juste qu’il était de retour au Mexique plusieurs années avant que Jean-Paul II soit pape… Bref.

A Veracruz, le jeune séminariste trouve une paroisse qui compte son lot de délinquants, drogués, et prostitués. Il est en terrain connu, si j’ose dire. Il les encadre comme il peut, notamment en donnant des cours de musique. Il joue en effet différents instruments dans plusieurs groupes. Il faut cependant croire que la musique n’adoucit pas toujours les mœurs, ou alors que ça prend du temps.

- Il n’est pas bien accueilli ?

- L’ambiance n’est pas excessivement chaleureuse. Un jour, il trouve sa voiture remplie de sable, et les locaux lui expliquent alors qu’on ne veut pas de curé dans le coin. S’il veut rester, faut qu’il fasse ses preuves.

- C'est-à-dire que les miracles c’est pas facile facile.

- On parle plutôt de faire ses preuves avec ses poings : il se bat, ou il part. Il prend un moment de réflexion, demande pardon au Seigneur, puis accepte.

- C’est qu’il a un peu d’expérience.

- En effet. Et puis après tout, il va se battre au nom de Dieu, qui va donc logiquement le soutenir et l’infuser du feu sacré de la justice.

- Ce serait logique.

- Oui, bon, le Grand Chef devait avoir plus urgent ce jour-là, il finit sur le cul. Mais il se défend, et il ne se le laisse pas abattre. Le temps de se relever il demande à qui le tour.

- Pugnace.

- Pour le moins. Et donc, il reste. D’autant plus qu’il y a encore un événement qui va définitivement enraciner sa vocation. Un soir, un jeune fait une overdose. Sergio l’emmène à l’hôpital, mais le gamin est convaincu qu’il n’y arrivera pas et demande à se confesser.

- Il a choisi le bon conducteur.

- Oui et non. Sergio n’est pas encore ordonné, il ne peut pas recevoir sa confession. L’autre insiste, et lui explique que bon, hein, Dieu lui pardonnera et vraiment il se sent au bout du rouleau. Sergio accepte donc, et…

- Le gamin est sauvé.

- Non, il meurt dans ses bras. Si tu voulais une belle histoire de rédemption qui finit bien, ben c’est pas celle-là. Néanmoins l’événement pousse Sergio à prononcer ses vœux sans plus attendre. Il est ordonné prêtre en mai 1973. Fidèle à la mission qu’il s’est donnée, il commence à accueillir des orphelins dans sa paroisse. Au bout d’un an, ils sont une douzaine. Il fait de son mieux pour les nourrir, notamment avec son activité musicale, à la fois comme prof et instrumentiste. Et il assure ses offices en plus, de toute évidence. Quand il est muté dans une autre église à 200 km de là, ses orphelins le suivent.

- Ah ben c’est sympa pour leurs fam…j’ai rien dit.

- Le padre continue donc à s’en occuper dans sa nouvelle paroisse, jusqu’à ce que ses supérieurs lui demandent de laisser tomber son orphelinat. Il cherche alors un diocèse qui acceptera qu’il mène cette activité, ce qu’il trouve à Texcoco où il s’installe en 1976. Enfin, en quelque sorte : le diocèse veut bien qu’il s’occupe des gamins et monte une structure, mais ne prend aucun frais en charge. S’il veut avoir un orphelinat, faut qu’il se débrouille pour le financer.

- La charité comment, vous avez dit ?

- Nous avons donc un prêtre, tout entier dévoué à sa mission, mais qui a besoin d’argent. Il lui faut trouver du cash. C’est une question de survie.

- Bordel, mais que faire ?

- Eh bien, c'est-à-dire que…

- Quoi ?

- Ben il a un peu vécu quand même.

- Oui, et ?

- Et…il a vu des films.

- Qu…non, NON ! Mon père, non, faites pas ça !

- Aux grands maux les grands remèdes. Pis bon, ça doit être dans ses cordes. Je veux dire, tu as l’air de savoir, tu les as vus ces films ?

- Est-ce que je les ai…alors oui, euh, j’imagine qu’on pourrait dire souvent, même, mais…

- Non, y’a pas de mais. C’est décidé. Le padre va donner de son corps pour ses orphelins.

- Mais pas un prêtre, enfin !

- Oh, écoute, d’abord c’est quand même avant tout un spectacle. C’est pas pour de vrai.

- Excuse-moi, y’a du vrai contact quand même !

- Effectivement, mais l’intention n’y est pas.

- Je suis désolé mais pour moi ça change rien. Il me plaisait bien ton prêtre, mais là je ne peux pas.

- Lui, il peut. Parce qu’il veut. Il va donc devenir luchador.

- Hein ? Luchaquoi ?

- Ben luchador. Pratiquant de la lucha libre, la version locale du catch. Peut-être la plus grande contribution mexicaine à la culture mondiale.

Disons que c’est définitivement dans le trio de tête.Disons que c’est définitivement dans le trio de tête.

- Du catch ?! Tu parlais de catch ?

- Ben oui, pourquoi ? On n’était pas sur la même longueur d’onde, tu pensais à autre chose ?

- Non. Non non, pas du tout. Vraiment pas. La lucha libre, très bien.

- Oui, parce que de deux choses l’une. Ou bien les curés qui ont quelque expérience de la bagarre et qui ont besoin de sous pour s’occuper d’orphelins sont un problème suffisamment récurrent au Mexique pour que quelqu'un ait ressenti le besoin d’en faire un film, ou bien l’univers avait décidé de se faire plaisir, mais en tout état de cause il y a eu en 1963 un film mexicain qui raconte exactement l’histoire d’un prêtre qui devient luchador pour financer un orphelinat.

- Si je ne dis pas de bêtise, c’est pas la première fois qu’on voit des luchadores à l’écran.

- Ah non. C’est même la grande époque. Vois-tu, au moment où l’Europe use jusqu’à la trame des personnages comme Hercule, Maciste, ou Samson dans des péplums de bagarre qui virent de plus au nanar, le Mexique fait un peu la même chose avec ses lutteurs. Il faut dire que ce sont des personnages très populaires, particulièrement spectaculaires…

Oh, à peine.Oh, à peine.

.Et qui ont déjà l’habitude d’affronter des ennemis baroques. Franchement, ça s’écrit tout seul.

- Les super-héros de l’époque.

- Exactement. On notera d’ailleurs au passage que Marvel n’est jamais aussi bon que quand il emprunte à la lucha libre.

Ecoutez, si un jour je dois me faire mettre KO…Ecoutez, si un jour je dois me faire mettre KO…

Santo et Blue Demon, les plus grandes vedettes du ring, enchaînent les films, des heures et des heures de spectacles de la plus haute qualité.

Pardon ? Un commentaire ? Mais qu’est-ce que vous voulez rajouter, c’est la perfection.Pardon ? Un commentaire ? Mais qu’est-ce que vous voulez rajouter, c’est la perfection.

Donc dans ce contexte, l’histoire du bon père qui enfile un masque pour offrir des repas à des gamins des rues, ça passe tout seul. Ca doit même paraître un peu sobre. Donc notre ami Sergio connaît cette histoire, et se dit qu’après tout c’est un plan qui en vaut un autre. Ce en quoi il a tort, c’est un plan nettement supérieur à beaucoup. En plus le bon père imagine qu’un luchador gagne autant que Mohamed Ali. Il se fait une telle idée des cachets à venir qu’il se dit qu’en catchant pendant un an il aura de quoi faire tourner son orphelinat indéfiniment.

- Je crains qu’il soit un peu déçu.

- Toujours est-il qu’il commence à apprendre le métier. Pendant un an, il se lève tous les matins à 4h30 pour aller s‘entraîner avant de revenir célébrer la messe à 8h. Il monte sur le ring pour la première fois en 78.

- Ok, c’est quoi son personnage ?

- Eh bien comme dans le film. Le protagoniste se fait appeler El Senor Tormenta, ce sera donc Fray Tormenta, le Frère Tempête. Il conçoit lui-même son masque, qui est composé de deux couleurs : or pour l’éclat qu’il doit avoir sur le ring, rouge pour le sang qu’il doit verser pour son orphelinat. Le moment de rappeler que le catch en général et la lucha libre en particulier, oui c’est écrit, arrangé si tu préfères, et c’est du combat de cinéma…

- Je commençais à me demander comment ils pouvaient se faire briser la colonne toutes les semaines, aussi.

- Mais que pour autant il y a vraiment des contacts, des impacts, et de la douleur. Certes, quand le gars d’un quintal te tombe dessus depuis la troisième corde il ne te met pas vraiment le coude dans la gorge et il essaie d’amortir autant que possible, mais tu as quand même un gars d’un quintal qui te tombe dessus avec élan de la façon la plus réaliste possible.

- Aïe.

- Toujours est-il que Sergio « gagne » son premier match, ce qui lui rapporte royalement 15 dollars. Autrement dit, va falloir en enchaîner un certain nombre. La carrière de Fray Tormenta est lancée.

Ce qui est vraiment fort c’est qu'il a réussi à décrocher le Financial Time comme sponsor.Ce qui est vraiment fort c’est qu'il a réussi à décrocher le Financial Time comme sponsor.

- Et ça va, il s’acclimate bien ?

- Ah ben en fait il renoue avec des choses qu’il a pu croiser auparavant : drogues, crimes, arnaques et tricheries, sexe. Mais la lucha libre se prête en fait bien à son personnage.

- Comment ça ?

- La dramatisation de la lucha libre est encore plus axée que celle du catch US sur l’affrontement entre les figures de héros et de vilains, la lutte entre le bien et le mal. Encore plus outrée. La dimension religieuse y est régulièrement présente. Dans l’absolu, pas étonnant d’y voir un champion du Bien et de Dieu. Or le personnage de Fray Tormenta se présente comme un prêtre luchador. Il monte sur le ring en tant qu’homme de Dieu, avec une thématique religieuse dans sa routine. Il vient en soutane, donne des sermons, et s’interrompt pendant les combats pour prier. Son coup de grâce est une soumission appelée la Confession. Et il affronte des adversaires tels que El Satanico, El Hijo del Diablo, ou Judas.

- En passant j’aurais bien proposé un truc pour le thème musical du Frère Tempête…

- Fray Tormenta finit par intégrer le Consejo Mundial de Lucha Libre, qui est à peu près aussi mondial que le championnat du monde de baseball, mais c’est la principale organisation de lucha au Mexique.

- Mais attends, ses paroissiens étaient au courant ?

- Ce n’est pas clair, les versions se contredisent un peu. De toute évidence, il n’a rien fait pour que ça se sache. Il se doute bien que ça risque de faire quelques remous avec sa hiérarchie. Cependant l’évêque de Texcoco apprend sa double identité, semble-t-il quand un collègue luchador le reconnaît en train de célébrer un mariage et ne tient pas sa langue.

- Tu es en train de me dire qu’un catcheur, un de ces gars dont la première obligation professionnelle est de rester dans leur personnage, a laissé fuiter l’identité d’un collègue, a fortiori masqué ?

- Ben oui.

- Y’a des cordes à linge qui se perdent.

- L’évêque n’est pas enchanté, et demande à Tormenta de raccrocher son masque. Le curé lui répond que bien sûr, pas de problème, dès lors que l’Eglise vient compenser ses gains pour le financement de l’orphelinat. Que ce soit parce qu’il imagine que les sommes en question sont importantes, ou simplement parce que les cordons de la bourse sont encore plus resserrés que le code de conduite, l’évêque se contente de l’inciter à être prudent. Et pour ce qui est de son identité de luchador, disons qu’en tout état de cause, si elle a jamais été vraiment cachée, elle ne l’est pas restée très longtemps à partir du moment où il a catché au niveau national. D’autant que Tormenta devient le prêtre de la fédération.

- Comment ça ?

- Il se met à officier en tant que prêtre auprès des autres lutteurs. Il célèbre des messes à l’Arena Mexico. Il baptise des enfants de lutteurs, célèbre leurs mariages, reçoit leurs confessions, les bénit. Ce genre de choses. Et puis on statut et ses succès sur le ring attirent les fidèles, et ça peut toujours susciter des dons. En tant que prêtre, il introduit des éléments de spectacle dans ses offices. Qu’il s’agisse de jouer des chants de mariachi à la fin des messes, ou d’officier avec son masque.

« Alors, qui pense pouvoir me prendre cette hostie ? »« Alors, qui pense pouvoir me prendre cette hostie ? »

- C’est que je pourrais finir par aller à l’église dans ces conditions, moi.

- Après quelques années, Fray Tormenta commence à tourner aux Etats-Unis et au Japon, où il gagne une certaine popularité. C’est comme ça qu’il servira  d’inspiration pour le personnel de King dans Tekken. Avec la notoriété il apparaît également dans des BD, et il a des jouets à son effigie.

- Il doit commencer à avoir quelques rentrées d’argents conséquentes, non ?

- En effet. Il peut racheter un bâtiment pour l’orphelinat, la Casa Hogar de la Cachorros Fray Tormenta, le Refuge de Frère Tempête, dans lequel il investit tous ses gains alors que lui continue à mener une existence spartiate. Les gamins reçoivent trois repas par jour, et un entraînement à la lutte.

« Et ils finissent leurs légumes. Sans broncher. »« Et ils finissent leurs légumes. Sans broncher. »

Par un retournement de l’histoire assez amusant, l’histoire du prêtre devenu catcheur comme dans un film finit par…être transcrite en films. Le premier est français, il s’agit de L’homme au masque d’or, qui sort en 1991 avec Jean Reno dans le rôle-titre.

En fait c’était le frère jumeau caché de Louis XIV.En fait c’était le frère jumeau caché de Louis XIV.

Avec les droits, Fray Tormenta construit un deuxième orphelinat, en dur, dans son état natal. Et puis en 2006 tu as Nacho Libre, qui est sensiblement plus éloigné de l’histoire mais qui raconte néanmoins l’histoire d’un prêtre luchador, et qui est suffisamment basé sur la vie du padre pour qu’il touche à nouveau des sous. Qu’il utilise de la même façon à Texcoco.

Un peu plus de liberté dans le costume, dans tous les sens du terme.Un peu plus de liberté dans le costume, dans tous les sens du terme.

- Mais dis donc, en 2006 il a 61 ans notre bon père.

- En effet. Cela dit il a quitté le ring au début des années 2000 après près de 25 ans de carrière. Ce qui soit dit en passant est tout à fait remarquable. Je rappelle qu’on ne compte plus les stars du catch qui finissent leur carrière les pieds devant. Fray Tormenta ne prend pas formellement sa retraite, il continue à faire des apparitions à l’occasion. Il se retire officiellement en 2011, après un titre et une dernière victoire.

- Donc à…

- 65 ans passés, oui. C’est un match aussi convenu que les autres, mais on ne l’aurait pas fait remonter sur le ring s’il n’avait pas assuré un minimum de spectacle, donc il était bien conservé. Fray Tormenta revient une dernière fois au Consejo Mundial de la Lucha Libre pour bénir la nouvelle incarnation de Mistico, qu’il a pour partie entraîné. Il a participé à quelque 4 000 combats, je veux dire officiels, ce qui lui a permis de compléter sa liste de cicatrices et blessures avec une épaule démise, un nez cassé, et trois côtes fêlées.

- Pour la bonne cause.

- Pour le moins. En une quarantaine d’années, il a recueilli quelques 2 000 gamins.

- Madre de…

- Jure un peu pour voir, et je te fais une clé de bras. Depuis qu’il ne catche plus, Fray Tormenta officie toujours, et il fait de son mieux pour continuer à valoriser sa notoriété, par exemple en sortant des disques, du genre Fray Tromenta chante avec les mariachis, ou en tant que personnage de BD.

- Soyons sérieux, où on peut en acheter ?

- Je ne sais pas. En revanche je peux te dire qu’aux dernières nouvelles, selon le bulletin d’il y a trois ans, Fray Tormenta est diabétique, a des kystes aux reins, et la vue qui baisse. Il s’est fait opérer d’une tumeur à l’estomac et les médecins ont dû lui retirer un bout de son gros intestin par la même occasion. Et il a eu le Covid. Mais à part ça, ça va.

« Je peux encore m’occuper de toi si je te reprends à piquer l’argent de la quête. »« Je peux encore m’occuper de toi si je te reprends à piquer l’argent de la quête. »

Et puis de toute façon, la légende de Fray Tormenta continue.

- Comment ça ?

- Ben, on parle de catch là. Donc un de ses orphelins, qu’il a entraîné, a bien sûr repris le personnage sur le ring, évidemment sous le nom de Fray Tormenta Jr.

- Lucha ! Lucha ! Lucha !

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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