Kessel

Jeux interdits

Où l'on vous apprend tout ce que vous n'entendrez certainement pas sur les Jeux Olympiques et leurs origines pas toutes glorieuses, et on est sûr que vous serez d'accord pour regretter qu'on n'en parle pas davantage.

- Non mais c’est pas possible, encore raté !

- Ah, en général quand tu t’énerves comme ça devant ton ordinateur c’est que tu as trouvé le moyen de vider tout ton chargeur autour de ton adversaire. Essaie de ne pas trop insulter les autres joueurs cette fois, tu vas encore te faire bannir du serveur.

- Mais, pfff, tu sais aussi bien que moi que ce sont des sanctions iniques ! Je formule des critiques on ne peut plus justifiées.

- Et grossières, aussi, quand même.

- Elles sont…condensées. Il s’agit de faire passer le message de façon forte et rapide.

- Ouais ouais. Les administrateurs n’ont pas l’air convaincus.

- Parce que sont eux-mêmes de sombres… Mais il ne s’agit même pas de ça. J’ai encore fait chou blanc.

- De quoi tu parles ?

- Des places. Les billets, pour les JO. Rien, plus rien, que dalle, plus le moindre bout de siège disponible pour quoi que ce soit.

- Uh huh.

- Ah pardon, j’oubliais, monsieur ne s’intéresse pas aux Jeux olympiques.

- Ce n’est pas vrai du tout. Je n’ai rien contre le fait de regarder certaines épreuves et compétitions. D’autant moins que le programme s’est favorablement enrichi ces derniers temps.

« Non non, allez voir le dressage, ça me gêne pas de rester devant la télé. »« Non non, allez voir le dressage, ça me gêne pas de rester devant la télé. »

En revanche, je ne vais certainement pas nier que tout le gigantesque cirque ruineux et grotesque autour de la célébration de  « OH MON DIEU LES JEUX ! » comme étant je ne sais quel grand moment de l’humanité alors que dans les faits c’est avant tout un gigantesque encart publicitaire m’insupporte au plus haut point. Sans parler des appels incessants à la mobilisation nationale parce qu’il serait de la responsabilité de chaque citoyen du pays hôte de s’assurer que la « grande fête » est une réussite. Ce qui au passage n’est pas si surprenant quand on sait ce qu’il y a de nazi dans les JO.

- Hein ?! Nooon… Non non non, que tu n’aimes pas la manifestation, passe encore, mais tout de suite aller chercher la référence du mal ultime pour la dénigrer…pas toi.

- Mais pas du tout, je n’invente rien. En revanche je constate que tu as peut-être des lacunes en histoire olympique. Je ne parle pas médailles et records, mais précisément de tout le tralala et le décorum qui font la spécificité des JO. Une construction progressive, par étapes, dont certaines ont des origines surprenantes.

- Eh bien je t’en prie. Eclaire-moi. Pardon, relaie jusqu’à moi la flamme sacrée de la sapience.

- En parlant de ça tu ne vas pas être déçu. Bon, revenons à l’origine des Jeux Olympiques « modernes ». On a de la chance, ce n’est pas si loin.

- Eh non, Athènes 1896.

- Mmm, oui et non, si on veut. La première initiative pour refonder des jeux dans la lignée des compétitions antiques, donc inspirée de l’olympisme classique, a bien lieu à Athènes au 19e siècle, mais quelques décennies avant celle dont tu me parles.

- Comment ça ?!

- Avant Pierre de Coubertin, le richissime entrepreneur et philanthrope Evangelos Zappas souhaite ressusciter les Jeux Olympiques. Et après tout, en quoi est-il moins légitime que Coubertin ? Il est grec, déjà. La Grèce est alors un jeune Etat, puisqu’il n’a acquis son indépendance vis-à-vis de l’empire ottoman qu’en 1830. Mais un jeune Etat porteur d’une histoire glorieuse et millénaire. Et c’est pour renouer avec cette dernière que Zappas envisage d’organiser ses Jeux, pour inscrire la Grève moderne dans la continuité de son illustre et lointaine aînée. Le tout à ses frais et avec l’appui du roi.

- Oui, bon, d’accord, il a l’idée, mais pour une raison ou une autre ça n’aboutit pas. On en aurait entendu parler sinon.

- Détrompe-toi. Les Jeux dits de Zappas s’ouvrent bel et bien à Athènes le 15 novembre, date propice entre toutes, de l’année 1859. Et la raison pour laquelle tu n’en avais manifestement jamais entendu parler est peut-être que Zappas reste un peu trop fidèle à la tradition antique. Ainsi, le programme tient peut-être plus de la reconstitution que de la compétition sportive comme nous la concevons. Tu as certes deux courses, la diaulos rapide sur 200 mètres et la dolichos de fond sur 4 600, mais aussi du lancer de disque et de javelot (avec une tête de bœuf pour cible), de la montée de mât, ainsi qu’une course de chevaux et une course de chars. Et de la lutte, bien sûr. A la clé, pour les athlètes lauréats, de l’argent mais aussi de l’huile d’olive et des couronnes de laurier, comme à l’époque.

-  Je ne vois pas en quoi ça pourrait nuire à la reconnaissance de la manifestation.

- C’est que, autre point conforme aux compétitions du temps jadis, la participation est certes ouverte à tous ceux qui ont l’air à peu près en forme, sans plus de formalités, mais sous réserve qu’ils soient grecs. Raison pour laquelle ces Jeux sont aussi appelés panhelléniques. Tu as d’ailleurs la trombine du roi sur les médailles.

- On repassera pour le « grand rassemblement du monde entier ».

Font même pas l’effort de traduire.Font même pas l’effort de traduire.

- En plus, l’organisation laisse un peu à désirer. Les compétitions se tiennent sur une place d’Athènes et attirent plusieurs dizaines milliers de spectateurs, entraînant leur lot de bousculades et de confusion. Et puis accepter largement les participants part sans doute d’un bon sentiment, mais il semble que la qualité du spectacle s’en soit un peu ressentie.

- Oui, bon, écoute, c’est une première depuis un paquet de siècles, il faut essuyer un peu les plâtres.

- Tout à fait, et d’autres éditions sont organisées. Zappas meurt en 1865, mais lègue sa fortune à un cousin avec la mission de poursuivre et pérenniser la renaissance des jeux olympiques.

« Et une statue de moi ce serait gentil aussi, cousin. »« Et une statue de moi ce serait gentil aussi, cousin. »

Il y a donc une nouvelle édition en 1870, toujours à Athènes mais cette fois dans un stade. L’organisation et la qualité des compétitions étaient semble-t-il meilleures, mais on reste sur des épreuves ouvertes aux seuls Grecs. En outre, la guerre franco-prussienne a lieu en même temps, et occupe un peu plus l’actualité internationale.

- C’est pas du jeu.

- Ben oui, c’est pas pour rien que les Grecs anciens avaient eu l’idée de trêve olympique. Les Jeux version Zappas connaissent encore deux éditions, en 1875 et 1888, tu noteras en passant la périodicité singulière, mais ne retrouvent pas le succès populaire de ceux de 1870. En effet, les organisateurs changent de position et instaurent au contraire une politique de sélection des compétiteurs un peu trop stricte, qui conduit à ce qu’il n’y ait plus en 1888 que 32 concurrents pour 12 épreuves.

- Même pour un championnat uniquement national, c’est un peu court.

- En effet. En parallèle, le Français Pierre de Coubertin a lui aussi mené son projet de résurrection des Jeux Olympiques, mais cette fois dans une optique beaucoup plus internationale. C’est ce qui le conduit à fonder le Comité International Olympique en 1894. Et ce dernier organise donc en 1896, et à Athènes pour d’évidentes raisons, les Jeux de la renaissance. Premiers Jeux du CIO, oui, mais on peut contester que ce soient les premiers Jeux « modernes ».

- Tu joues sur les mots, mais comme je ne connaissais pas l’initiative de ce brave Evangelos je ne t’en tiendrai pas rigueur.

- Bien aimable. A l’époque, les Jeux disposent d’une devise, le fameux triptyque « plus vite, plus haut, plus fort ». C’est Coubertin qui en a eu l’idée. Et quand je dis qu’il en a eu l’idée, il faut comprendre qu’il l’a complètement reprise du père Henri Didon, qui en 1891 décrivait ainsi le parcours des élèves du collège Albert le Grand dont il était recteur : plus vite, au sens athlétique, plus fort, intellectuellement, et plus haut, spirituellement. Coubertin revoit un peu l’ordre, et voilà le travail.

- Non mais Didon !

- Ecoute, quand une formule est bonne, autant la reprendre que de chercher à en concevoir une autre.

- C’est presque une forme d’humilité.

- Certainement. Et là où on voit que Coubertin était un type très humble, ce qu’il recommence en 1908. A l’occasion des Jeux qui se déroulent alors à Londres, l’évêque de Pennsylvanie prononce un sermon dans lequel il explique à propos des compétitions que « l’important n’est pas tant d’y gagner que d’y prendre part ». Ce qui devient sous la plume de Coubertin « l’important dans les Jeux Olympiques n’est pas de gagner mais de participer », soit le credo, à distinguer de la devise, des Jeux.

- Où l’on se rend compte de ce que la grand-messe du sport doit aux curés.

- En revanche, c’est bien Coubertin qui a, tout seul autant que je le sache, l’idée des anneaux olympiques. Parce que les slogans c’est bien beau, mais il faut aussi des éléments visuels. En 1912, les Jeux de Stockholm rassemblent pour la première fois des délégations venues des cinq continents, au sens Afrique, Amérique, Asie, Australie, et Europe. Pierre se dit que ce serait bien de symboliser cette réunion du monde entier.

- Tu vois qu’il peut avoir des idées originales, mauvaise langue.

- Et pour ce faire…il s’inspire de l’USFSA.

- Le quoi ?!

- En 1897, le Stade français et le Racing club de France fondent conjointement l’Union des sociétés françaisede course à pied. Qui inclut rapidement d’autres sports et se rebaptise en janvier 1889 Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques, ou USFSA.

- Ca ira plus vite de le dire comme ça.

- Coubertin en devient secrétaire pendant 9 ans, et reste membre de l’organisation jusqu’en 1906. L’USFSA a un rôle important du point de vue des JO, puisqu’elle est chargée de l’organisation de ceux de Paris en 1900. Qui se tiennent dans le cadre de l’Exposition Universelle, comme leurs phénoménaux successeurs de 1904. A noter que l’USFSA est par ailleurs à l’origine de la FIFA.

- Elle aura beaucoup fait pour le sport et les comptes en Suisse.

- Et pour en revenir à nos moutons, il se trouve que l’USFSA, née de la coopération entre deux clubs, adopte comme symbole deux cercles rouge et bleu qui s’entrelacent sur un fond blanc.

Ce n’est pas qu’on ne fait pas confiance à votre imagination visuelle, mais…Ce n’est pas qu’on ne fait pas confiance à votre imagination visuelle, mais…

Or en 1912, Coubertin imagine pour symboliser l’union mondiale que doivent être les JO un drapeau à six couleurs (en incluant le blanc du fond), avec cinq anneaux entrelacés. Cinq comme cinq continents unis par l’olympisme.

- Je sais, avec une couleur associée à chacun : bleu pour l’Europe, jaune pour l’Asie, noir pour l’Afrique, vert pour l’Australie, rouge pour l’Amérique

- Alors non. Dans l’esprit de Coubertin, l’objectif est de reprendre toutes les couleurs qui existent sur tous les drapeaux du monde, pour en faire un authentique symbole international. Lui-même n’en associe pas une à chacun des continents. En revanche c’est bien ce que fera le CIO après lui, et ce jusqu’en 1951.

- Mais attends, t’es sûr que le symbole des cinq anneaux il ne vient pas de la Grèce antique ? Il m’avait semblé entendre dire que si.

- Ah oui, il y a même eu un livre sur le sujet. Et on y reviendra, promis. Mais avant de te raconter l’histoire du premier drapeau olympique à arborer donc ces fameux anneaux, une petite digression sur un autre objet sportif qui a un rapport avec Coubertin. Dis-moi, franchement, quel est le trophée le plus classieux du sport mondial ?

- Alors, pour être honnête, pour moi c’est le bouclier de Brennus. Ne me demande pas quel est le rapport entre l’histoire du pillage de Rome et le rugby, mais avoir choisi le nom du chef des Sénons qui a mis à sac la Ville Eternelle, et qui plus est sur un bouclier comme ceux des Gaulois, franchement ça claque.

- Entièrement d’accord. Et c’est pourquoi il faut que tu saches que ça n’a strictement rien à voir avec Brennus et le sac de Rome en 390. C’est Pierre de Coubertin qui dessine le bouclier qui doit servir de trophée pour l’équipe qui remporte le championnat de France de football-rugby. Pourquoi un bouclier ? Pourquoi pas, pourquoi une coupe après tout ? Le trophée est remis à l’équipe victorieuse lors de la première finale en mars 1892. Mais surtout, il est réalisé par le président du Sporting Club universitaire de France section rugby, puis de la commission football-rugby de l’USFSA. Qui par le grand des hasards est un graveur, donc parfaitement en mesure de réaliser l’objet. Et par le encore plus grand des hasards, il se prénomme Charles.

- Oui, et ?

- Charles Brennus. Je ne dispose pas de son arbre généalogique complet, mais je veux bien parier qu’il n’a absolument aucun lien avec l’illustre Gaulois. Il ne s’agit qu’une double coïncidence, qui a voulu que Coubertin pense à un bouclier, et que son fabricant porte le nom de Brennus. Et puisqu’on parle de trucs doubles, le trophée porte en son centre le nom et les fameux deux anneaux entrelacés de l’USFSA.

Pourquoi des anneaux ? Eh bien le trésorier de l’USFSA, Jean-Michel Sauron…Pourquoi des anneaux ? Eh bien le trésorier de l’USFSA, Jean-Michel Sauron…

- Je te hais.

- Merci. Maintenant que les JO ont un symbole, il faut l’afficher. Et quoi de mieux qu’un drapeau pour ça ? Le drapeau olympique, cinq anneaux de couleur sur fond blanc, doit faire son apparition aux JO, à Berlin. Sauf que ces derniers sont programmés en 1916, et qu’en 1916 l’Allemagne, l’Europe, et le monde ont mieux à faire.

- Enfin, mieux…

- Oui, on aurait préféré qu’ils tirent sur des cibles plutôt que leurs voisins, mais en attendant on peut ranger la trêve olympique, et les prochains Jeux seront donc ceux d’Anvers en 1920. Tandis que Berlin devra attendre 1936 pour les accueillir, et crois-moi tu n’as pas fini d’en entendre parler. Sans vouloir tomber dans la superstition, on devrait peut-être éviter de prévoir des JO en Allemagne.

- Bah, non, y’a aussi eu Muni…j’ai rien dit.

- Toujours est-il que c’est à Anvers que le très officiel drapeau olympique fait son apparition. Et disparaît quasiment aussitôt.

- Comment ça ?

- Eh ben à la fin des Jeux, on ne le retrouve pas. Il était sur son mât, et puis il n’y est plus. Et c’est un mystère qui dure plus de 75 ans, soit jusqu’en 1997 pour être exact.

- Ils prennent leur temps les enquêteurs.

- Ils étaient complètement aux fraises sur ce coup, c’est un aveu qui permet de percer le mystère. A l’occasion d’une interview lors d’un repas organisé par le Comité olympique américain, le médaillé de bronze de plongeon de 1920, l’Américain Hal Haig Prieste, alors âgé de 101 ans, explique benoîtement que c’est lui qui a piqué le drapeau.

- Mais enfin ?!

« Vous me donnez ? Cinq ans ? C’est plus que les médecins, merci. »« Vous me donnez ? Cinq ans ? C’est plus que les médecins, merci. »

- Faut comprendre, il a été mis au défi de le faire par le Duc.

- Hein ? Quel duc ?

- Duke Kahanamoku, bien sûr. Natif d’Honolulu, Duke est bien évidemment un surfeur, mais aussi et par conséquent un nageur émérite. Au point de participer aux Jeux de Stockholm en 1912, et d’y remporter le titre du 100 mètres nage libre. Après l’annulation de l’édition de 1916, il se présente donc à Anvers en 1920, et devient le premier nageur de l’histoire olympique à conserver le titre du 100 mètres d’une olympiade à une autre. Il retente le coup en 1924, mais doit s’incliner face à plus fort que lui.

- Plus fort qu’un surfeur hawaïen ?!

- Ben…Tarzan.

- Ca tourne à l’histoire de dingues ce truc.

- Mais non. Il perd face à Johnny Weissmuller, champion de natation, qui deviendra Tarzan au cinéma.

Et là, vous l’entendez.Et là, vous l’entendez.

Note que c’était manifestement une voie de reconversion en vogue pour les nageurs olympiques, puisque Prieste, le voleur de drapeau, était aussi acteur de film muet. Il faisait partie des Keystone Cops, un groupe de policiers incompétents apparaissant régulièrement dans des films, y compris de Chaplin. Il a aussi bossé à Broadway, en tant que comique dans un cirque, puis comme membre d’un spectacle itinérant sur glace.

Le voleur avait des complices dans la police. Classique.Le voleur avait des complices dans la police. Classique.

Quant à Duke Kahanamoku, il a aussi fait du cinéma. Mais il était également sauveteur en mer. Et il a fini shérif d’Honolulu, en dépit de cet antécédent criminel, où il a aujourd'hui une statue.

Pas loin de celle du roi Kamehameha, mais n’insistons pas sinon on ne va jamais en finir avec les références à tiroirs.Pas loin de celle du roi Kamehameha, mais n’insistons pas sinon on ne va jamais en finir avec les références à tiroirs.

- N’essaie pas de noyer le poisson médaillé de natation, le vol du drapeau ?

- Eh bien défié par Kahanamoku, Prieste a tout simplement grimpé au mât le soir venu, certainement un hommage à l’épreuve des Jeux de Zappas, et a piqué l’étendard. Il l’a ensuite simplement rangé dans sa valise, où il est resté pendant plus de 70 ans. D’où son bon état de conservation, puisqu’il est juste un peu abîmé sur le côté où il était accroché au mât. Prieste rend le drapeau au CIO en 2000, pour les Jeux de Sydney.

- En 2000 ?! Mais il avait…

- 104 ans. Il est mort l‘année suivante, mais « son » drapeau est depuis exposé au musée du CIO de Lausanne. A côté d’une plaque qui remercie Prieste, en le qualifiant de donateur, ce qui ne manque pas de piquant.

- Oui non mais tu sais, le CIO et l’honnêteté…

- Nous sommes d’accord. Bon, on a une devise, un symbole, un drapeau, qu’est-ce qui nous manque ?

- Je ne sais pas.

- Réfléchis comme un membre du CIO.

- Ah, euh… Un contrat publicitaire qui me rapporte gros ?

- Tu es doué, mais tu grilles les étapes. Un autre truc qui renvoie à l’Antiquité, et à nouveau à Rome, sauf qu’on n’est pas bien sûr. Un geste. Un salut. Le salut olympique.

- Ca existe ça ?

- Oui. Techniquement il est même toujours valable, mais disons qu’on le pratique nettement moins de nos jours. A la différence des autres symboles de l’olympisme, il n’a pas de date formelle de naissance (et on ne sait pas à qui Coubertin a pris l’idée), mais le salut olympique apparaît sur les affiches officielles des (deuxièmes) JO de Paris en 1924. Pour marquer la solennité du truc et son rattachement au monde antique, on s’inspire donc du fameux salut romain. Le salut olympique se prodigue comme suit, et fais attention parce que chaque détail compte : bras droit, tendu, main tendue les doigts joints, vers le haut, mais légèrement vers le côté, pas à angle droit avec l’axe des épaules.

« Bon, si l’affiche ne vous convient pas c’est pas grave, je l’utiliserai pour a Gay Pride. »« Bon, si l’affiche ne vous convient pas c’est pas grave, je l’utiliserai pour a Gay Pride. »

- Ecoute, après tout je serai le dernier à décourager les inspirations romaines.

- Oui, mais ce qui est amusant dans cette histoire c’est qu’en vrai, on n’a aucune véritable idée de ce à quoi ressemblait le salut romain. Il n’y en a pas de description picturale ou textuelle. C’est au cours du 19e siècle que la représentation que nous connaissons se développe et se popularise dans les œuvres de fiction (pièces, films, tableaux). Il semble que ça commence par le serment des Horace de David en 1784.

« Qui veut une épée ? Tendez la main. »« Qui veut une épée ? Tendez la main. »

Il reprend le même geste dans son Serment du jeu de paume (tendue), ou encore la Distribution des Aigles. On voit aussi le même geste dans le salut des gladiateurs par Gérôme.

« Mon nom est Maximus Decimus Meridius… »« Mon nom est Maximus Decimus Meridius… »

- Autrement dit c’est une mode qui ne repose sur rien de solide.

- Exactement. C’est comme les casques à corne des féroces Hommes du Nord popularisés par les costumes d’opéras wagnériens. A la fin du 19e, il est entendu pour tout le monde que les Romains se saluaient ainsi. Aux Etats-Unis, le « Bellamy salute » est proposé et se développe pour accompagner le serment d’allégeance des écoliers, et c’est totalement la même chose.

Oui c’est une vraie photo, mais non c’est pas ce qu’on pourrait croire.Oui c’est une vraie photo, mais non c’est pas ce qu’on pourrait croire.

Le Bellamy Salute est pratiqué jusqu’au moment où le Sénat adopte une loi sur l’étiquette du serment d’allégeance qui indique que la main droite doit être placée sur le cœur. En 1942, pour d’évidentes raisons.

- Oui parce que quand même, y’a un truc qui chiffonne.

- Qui chiffonne ton œil contemporain, mais pas celui de l’instituteur américain ou du compétiteur olympique d’il y a un siècle. Cependant ils ne sont pas les seuls à l’adopter, il y a évidemment le parti fasciste italien, précisément parce que c’est un (supposé) symbole romain.

- Avant d’être suivi par son cousin germain.

- Ce qui ne va pas sans créer quelques frictions chez les Teutons, qui n’aiment pas l’idée que l’un de leurs symboles vienne d’ailleurs, en particulier du sud. Il y a donc une tentative de fabriquer une histoire pour dire qu’en fait ce sont bien les Allemands qui ont eu l’idée les premiers. Hitler l’expose en 1942 : il a adopté le salut après le Duce, mais il a lu qu’il avait été pratiqué lors de la réception de Luther à la Diète de Worms. L’idée étant de montrer qu’on est accueilli mains ouvertes, sans arme. La pratique serait restée dans la noblesse allemande, et Hitler l’aurait vue pour la première fois à Brême en 1921.

- Mouais.

- D’une façon comme d’une autre, nous avons le salut romain ou considéré comme tel, le salut olympique, et le salut hitléro-fasciste. Le salut romain est en principe horizontal ou légèrement vertical, tandis que le nazi se fait à 45°. Et l’olympique aussi.

- Facile de les confondre.

- Je ne te le fais pas dire. Tu penses bien que les organisateurs des Jeux de Berlin sont plus que ravis de reprendre ce geste sur leurs affiches.

- L’avantage c’est que les illustrateurs ont déjà l’habitude.

- Et au moment des Jeux eux-mêmes, toutes ces nuances de degré et d’inclinaison provoquent un certain nombre de confusions et malentendus. On s’est demandé si les délégations qui défilaient le bras tendu saluaient Hitler ou non. Et le public réagissait en pensant que oui, par exemple au passage des Français.

- Ah ben bravo les gars, vous auriez pu y penser.

- J’ai tendance à être d’accord, mais je rappelle que pas de sport dans la politique et vice-versa. Dans la mesure où cela s’était déjà produit aux Jeux d’hiver quelques mois plus tôt, qui s’étaient déjà tenus en Allemagne, certains comme les Britanniques avaient décidé de faire l’impasse sur le salut olympique. Le correspondant du New York Times indique que seules les délégations d’Afghanistan, des Bermudes, de Bolivie, d’Islande, et bien sûr d’Italie pratiquent le salut hitlérien, en plus des Allemands eux-mêmes, mais que pour un certain nombre d’autres il y a confusion.

- Evidemment.

- Toujours est-il que dans les années qui suivent, le risque d’association avec un symbole nazi conduit donc les Etats-Unis à changer la posture des écoliers qui saluent le drapeau, et le salut olympique à tomber en désuétude.

- Par tomber en désuétude, tu veux évidemment dire que le CIO s’est empressé de le proscrire.

- …

- Tu veux évidemment dire que le CIO s’est empressé de le proscrire ?!

- Non. Ni retiré ni remplacé. Autrement dit plus personne ne le pratique, mais il n’y a rien qui l’interdit. Si tu veux tenter le coup dans les tribunes du Stade de France.

- Oh, tu sais, il se pratique déjà bien dans les stades de foot.

- Je sais, oui. ET PUISQU’ON PARLE DES JEUX DE BERLIN…

- Je crains le pire.

- Ah ben il nous reste un dernier grand symbole olympique à traiter : la torche.

- Non mais la torche c’est une tradition antique !

- Tout à fait. Pendant les Jeux antiques, un feu dédié à Héra était maintenu allumé dans un sanctuaire d’Olympie. Il y en avait aussi en l’honneur de Zeus. La tradition est reprise pour les Jeux d’été d’Amsterdam en 1928, mais la flamme est allumée directement dans le stade, il n’y a pas d’ignition en Grèce. Et pas de relais non plus, comme les Anciens.

- Faut dire aussi que dans la mesure où la flamme était allumée à Olympie pour des jeux qui se tenaient à Olympie, on voit pas bien pourquoi ils seraient allés la trimballer.

- Effectivement. La flamme d’Amsterdam est donc tout ce qu’il y a de plus statique, comme sa lointaine ainée.

« C’est plus pratique. »« C’est plus pratique. »

L’idée de la faire voyager vient des Jeux de Berlin. Autrement dit…

- Non mais c’est pas parce que ça a été imaginé à Berlin dans les années 30 que c’est forcément nazi non plus.

- Tu as raison.

- Ben oui, quand même.

- Sauf que là si, complètement. Quand Hitler arrive au pouvoir en 1933, non seulement tout le monde n’est pas convaincu que c’est une bonne idée de maintenir l’organisation des Jeux à Berlin alors que le régime n’est pas spécialement exemplaire des valeurs olympiques, mais lui-même n’en veut pas. Une manifestation internationaliste et multiculturelle inventée selon lui par les Juifs et les francs-maçons, non merci.

- Quel est le con qui l’a fait changer d’avis ?

- Celui qui était sans doute sensiblement moins con mais au moins aussi pourri, Goebbels. Selon lui, les Jeux seront une magnifique plateforme d’exposition internationale pour le régime, qui va pouvoir démontrer au monde, et au peuple allemand, la supériorité de ses athlètes et donc de sa race. Et puis il faut infuser les valeurs d’effort, d’amélioration, et de collectif dans l’esprit allemand, et c’est l’objet du sport.

- Et puis quoi encore, créer un grand ministère des Jeux Olympiques et de l’Education pour inculquer ça aux têtes blondes ?

- N’exagérons pas, quand même. Nazis certes, mais un minimum subtils.

- Non mais enfin on a dit pas de politique dans le sport ! C’est une des règles du CIO.

- Oh je suis sûr qu’en cherchant un peu on trouve aussi la probité dans les règles du CIO. Voilà pour le principe des Jeux, mais l’idée de la torche vient de Carl Diem, secrétaire général du comité d’organisation. Lui-même n’est pas particulièrement sympathisant nazi. Pour te dire, sa femme est d’origine juive, ce qui lui vaut d’être qualifié de « juif blanc ». Aussi, il souhaite que les athlètes juifs soient autorisés à participer aux Jeux, mais c’est peut-être surtout pour éviter un boycott, dont il était alors question.

- Ah, oui, les menaces de boycott des Jeux pour raisons éthiques. J’ai déjà entendu ça.

- Toujours est-il que Diem affirme et confirme que les athlètes juifs allemands seront traités équitablement, en sachant pertinemment qu’il n’en sera rien. A noter que Diem reviendra dans le stade olympique de Berlin en mars 1945, pour appeler les jeunes Allemands à donner leur vie pour défendre la capitale contre l’Armée rouge.

- Ah oui. « Pas particulièrement sympathisant », hein ? Carpette Diem, oui.

- Je ne sais pas dans quelle mesure on a pu lui forcer la main. Il reste considéré comme un grand historien et éducateur sportif. Quoi qu’il en soit, l’idée de l’allumage puis du relais de la flamme depuis la Grèce plaît beaucoup aux dignitaires nazis, Hitler et Goebbels en tête. Ca s’inscrit dans l’idée de filiation du régime avec l’Antiquité. Parce que bien sûr Hitler pensait que les Grecs étaient des Aryens, ou des cousins des Aryens, ou des prédécesseurs des Aryens et donc des Allemands.

- Mais oui, bien sûr.

- Ecoute, à partir du moment où tu as compris que tout ce qui est bien est aryen et tout ce qui est mal juif et franc-maçon, la vie est quand même beaucoup plus simple. Donc ça permet de poser le Reich comme continuation de la Grèce classique, puis de Rome. Et c’est la raison pour laquelle la propagande présente le relais de la torche comme une tradition antique, alors que non pas du tout.

- Parce que d’Olympie à Olympie…

- Et histoire de faire les choses bien et en grand, parce que s’il y a une chose qu’on ne peut pas retirer aux Nazis c’est un goût certain pour la mise en scène, ils organisent une fouille/excavation du site antique pour la cérémonie.

« Bon, j’aurais bien continué à papoter mais je dois faire un tour à Olympie vite fait. »« Bon, j’aurais bien continué à papoter mais je dois faire un tour à Olympie vite fait. »

Une fois le site dégagé, 15 officiantes en robe, sous la conduite d’une « grande prêtresse », allument la flamme au moyen d’un miroir concave. Pendant que tonne l’hymne nazi, parce que Basile Poledouris n’avait pas encore été inventé. C’est tout à fait ce qui se pratique encore de nos jours.

« On pourrait peut-être arrêter l’hymne nazi, non ? »« On pourrait peut-être arrêter l’hymne nazi, non ? »

- Et après ?

- Après, 3 331 relayeurs se sont passé la torche sur 3 187 km, pendant 12 jours, d’Olympie à Berlin à travers la Grèce, la Bulgarie, la Yougoslavie, la Hongrie, l’Autriche, et la Tchécoslovaquie. Donc je suis désolé, mais l’ignition à Olympie et le relais ont bel et bien été conçus par des maîtres de cérémonie qui œuvraient pour la plus grande gloire du 3e Reich. Mais si ça peut te consoler…

- Oui, je veux bien.

- Ca n’a pas empêché quelques pitreries par la suite. Ainsi, lors du relais de la flamme en Australie en 1956 pour les Jeux de Melbourne, le jeune étudiant vétérinaire Barry Larkin a couru en amont du relais en tenant à la main un pied de chaise sur lequel il a fixé une écuelle, dans laquelle brûlait un de ses slips. Il s’est fait acclamer comme le porteur de la torche, et l’a même remise très cérémonieusement au maire de Sydney.

- Bien joué.

- Sache également que depuis 2014, et suite aux protestations internationales à l’occasion des JO de Pékin en 2008, il n’y en fait plus de relais international. Le CIO a décidé qu’après la cérémonie à Olympie, la flamme devait aller directement dans le pays hôte, à charge pour ce dernier d’organiser le relais chez lui.

- Ah, oui, c’est ce que le CIO appelle régler la question de l’attribution à des pays qui posent problème.

- Et pour en revenir à Olympie, c’est pour la cérémonie de la flamme des Jeux de 1936 que les Allemands, décidemment remarquables organisateurs, vont jusqu’à installer sur le site une pierre gravée du symbole des 5 anneaux. Elle est retrouvée dans les années 50 par deux auteurs britanniques, Lynn et Gray Poole, qui se rendent sur place pour écrire un livre sur l’histoire des Jeux antiques. Ils la prennent pour un artefact historique, et c’est ainsi que naît la légende selon laquelle Coubertin aurait repris un symbole ancien.

Mais enfin puisqu’on vous dit que c’est sérieux.Mais enfin puisqu’on vous dit que c’est sérieux.

- Ok, merci bien. Une dernière chose pour la route ?

- Deux. La première, si tu comptes t’inspirer de Hal Haig Prieste et piquer des accessoires olympiques, n’imagine pas que tu pourras refourguer les médailles d’or pour leur poids dans ce métal. Les dernières médailles en or pur ont été remises en 1912. Aujourd'hui, les médailles d’or et d’argent sont composées à 92,5 % d’argent. Les médailles d’or sont plaquées de 6 grammes d’or. Enfin, je t’ai gardé la meilleure blague pour la fin.

- Je t’écoute.

- Depuis 1981, le CIO est une organisation internationale non gouvernementale à but non lucratif.

- Excellent !

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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