Kessel

Pôle position

Où l'on apprend que le premier homme au pôle Nord n'est sans doute pas celui qu'on pense.

Côté austral, aucun doute ne subsiste : c’est bien le Norvégien Amundsen qui atteint le premier le pôle Sud le 14 décembre 1911. À l’exact opposé géographique en revanche, la question reste ouverte. Et si Robert E. Peary n’avait en réalité fait que frôler le pôle Nord au matin du 6 avril 1909, sans l’atteindre véritablement ? Pire encore : l’Américain aurait-il volontairement effacé des tablettes un de ses compagnons pour s’attribuer un exploit retentissant ?

Au début du mois de septembre 1909, un télégramme de quelques lignes, signées de l’explorateur américain Robert E. Peary, arrive à la Maison-Blanche pour annoncer la fin d’une quête de trois siècles. Depuis le 6 avril précédent, écrit Peary « le drapeau étoilé flotte sur le pôle ». Et comme les shitstorms ne datent pas de Twitter, l’affirmation provoque presque aussitôt l’une des controverses les plus spectaculaires de l’histoire des explorations humaines. Deux versions s’affrontent, respectivement portées par un médecin - Frederick Cook - et par un ingénieur - Robert Peary.

Monsieur, rendez immédiatement cette moustache à Jean Rochefort, son seul propriétaire légitime.Monsieur, rendez immédiatement cette moustache à Jean Rochefort, son seul propriétaire légitime.

À en croire son récit, ce dernier a quitté le cap Colombia fin février 1909 à la tête d’un groupe de 24 hommes, 19 traîneaux et 133 chiens pour avancer par sauts de puce successifs vers le pôle, avec une technique bien rodée. Chaque jour, une petite équipe prend les devants pour une première percée, prépare le camp et attend le reste de la bande. Plus frais, un autre groupe prend le relais jusqu’à l’étape suivante et ainsi de suite. Le dernier assaut, le 2 avril, est lancé par un Peary bien décidé à ne laisser personne s’attribuer l’exploit dont il rêve depuis sa jeunesse. Avec quatre compagnons Inuits et son second, le fidèle Matthew Henson, il jette ses derniers efforts dans la bataille pour parcourir en un temps record les 240 kilomètres restants. Le 6 avril à midi, l’aiguille déjà passablement agitée de la boussole s’affole ; 23 ans après sa première tentative, Peary écrit dans son journal : « Enfin le pôle. Enfin je le tiens. Tout paraît si simple et si naturel ».

Pour le naturel peut-être, pour la simplicité on repassera. La version de Peary se heurte immédiatement à celle d’un de ses vieux rivaux (et ancien compagnon d’aventure), Frederick Cook. Depuis quelques semaines, celui-ci revendique l’honneur d’avoir atteint le pôle le 28 avril 1908 - un an avant Peary, qui découvre stupéfait que Cook prétend lui griller la politesse.

C'est joli, hein ? C'est complètement truqué, comme beaucoup de photos d'expéditions polaires, reconstituées en studio.C'est joli, hein ? C'est complètement truqué, comme beaucoup de photos d'expéditions polaires, reconstituées en studio.

La guerre du pôle

Une véritable guerre de communication s’engage immédiatement. Peary ouvre les hostilités dans un message lapidaire en New York Times : « Cook n'était pas au pôle le 21 avril 1908, ni à aucun autre moment. Il a simplement induit le public en erreur » - menti donc, pour le dire clairement. Plus sarcastique, la réponse de Cook ne tarde pas : « L’annonce de M. Peary est une bonne nouvelle. J'espère qu’il est arrivé au pôle. Ses observations et ses rapports sur la région confirmeront les miens ».

Conflit d’egos, question de prestige et de préséance : l’affrontement vire au conflit ouvert, d’une violence parfois sidérante. Derrière les controverses d’ordre technique ou géographique, deux camps se forment, chacun défendant son champion dans une longue guerre qui fascine l’opinion mondiale. Tandis que le New York Times et le Peary Arctic Club défendent Peary, le New York Herald et le prestigieux Explorer Club se rangent derrière Cook. Et c’est bien le médecin qui semble d’abord l’emporter, fort de soutiens qui pèsent leur poids dans la balance comme ceux de grands noms de l’exploration polaire - Roald Amundsen, qui s’y connaît un peu en matière de pôle, mais aussi Fridtjof Nansen, Otto Sverdrup ou Otto Nordenskjöld.

A vos souhaits.A vos souhaits.

Derrière le duel de deux hommes, ce sont aussi deux traditions qui s’affrontent. Presque une génération aussi, une conception de l’exploration en tout cas. Plus vieux de dix ans que Cook, Robert Peary est un aventurier à l’ancienne, du genre à considérer que tout soit plier devant lui de gré ou de force. S’il sait s’appuyer sur l’expérience des peuples du cercle polaire, c’est avec un pragmatisme et un cynisme qui heurtent aujourd’hui et qui scandalisent d’ailleurs déjà une partie de l’opinion de l’époque. Au cap York, Peary avait ainsi volé une collection de météorites recueillies par les Inuits avant de les vendre pour la somme considérable de 40 000 dollars. Au Groenland, en 1897, il avait ordonné à ses hommes d'ouvrir les tombes de plusieurs indigènes morts lors d'une épidémie l'année précédente pour vendre leurs dépouilles au Musée américain d'histoire naturelle de New York comme « spécimens anthropologiques ». Pire encore, Peary avait ramené avec lui plusieurs Inuits vivants - deux hommes, une femme et trois jeunes - confié au même musée « pour étude ». Un an plus tard, quatre d'entre eux étaient morts de la grippe. Un type bien, quoi.

Cook appartient à l’inverse à une nouvelle vague d'explorateurs plus attentifs aux peuples des régions boréales. Dans l'Arctique comme dans l'Antarctique, Cook a pris le temps de s’intéresser à leurs langues respectives, à leurs techniques de survie et à leur régime alimentaire. Attention à ne pas en fait un saint toutefois : moins égoïste et moins motivé par l’appât du gain que Peary, Cook a tout de même tenté de publier en son nom un dictionnaire d'un dialecte de la Terre de Feu patiemment compilé et rédigé par des missionnaires.

Cook ou Peary ?

Au-delà de leurs différences, tout le problème tient au fait que ni Peary ni Cook n’ont tout simplement... pas correctement documenté leur ultime approche. Les éléments factuels manquent des deux côtés, les doutes affleurent. La quête du pôle, c’est du Burger Quiz avant la lettre : Peary, Cook ou aucun ces deux ?

Beaucoup s’étonnent par exemple que Peary n’ait réalisé aucun relevé au cours des derniers 200 kilomètres, parcourus à une vitesse moyenne que de fins connaisseurs du monde arctique jugent hautement improbable, pour le dire avec courtoisie. Mais au petit jeu des éléments manquants, le dossier Cook n’est guère plus solide. Le récit de son périple laisse apparaître quelques trous béants : deux des Inuits qui sont censés l’avoir accompagné expliquent n’avoir jamais quitté la terre des yeux, ce qui est impossible depuis le pôle. Autre défaut de la version de Cook, l’absence de tout journal de bord, mystérieusement égaré sur la route du retour dans des circonstances curieuses. Ses documents de voyage se trouvaient dans une caisse qui aurait dû embarquer sur le bateau de... Robert Peary, qui a refusé le chargement. La caisse n’a jamais été retrouvée.

Les coïncidences, tout de même.

Si ça se trouve, les documents prouvaient que la pilosité faciale de Peary avait atteint le pôle deux jours avant lui. Si ça se trouve, les documents prouvaient que la pilosité faciale de Peary avait atteint le pôle deux jours avant lui.

Alors, Cook ou Peary ? En 1911, la justice américaine tranche en confirmant la victoire de Peary, évidemment sans éteindre la controverse. Et même si c’est bien le nom de Peary qu’on imprime dans les manuels d’histoire, le débat se poursuit toujours aujourd’hui : en 1989, le New York Times titrait avec un certain amusement « Peary reaches the Pôle - again » (« Peary atteint le Pôle - encore ») en relayant un rapport mené par la Navigation Foundation pour le compte de la National Geographic Society. Ses auteurs sont formels : « à la lumière de tous les éléments que nous avons accumulés et examinés, nous nous sentons en droit d'affirmer catégoriquement que Peary a atteint le Pôle lors de la dernière de ses nombreuses expéditions ». Mais pour une bonne partie de la communauté scientifique, la réponse à la question de savoir si c’est Cook ou Peary qui a atteint le pôle en premier reste la même 114 ans plus tard : ni l’un ni l’autre. Burger King, on vous dit.

L’explorateur oublié

Dans cette longue controverse, le sentiment général ne saurait être mieux résumé que par l’officier de marine et écrivain Robert de la Croix : « nous avons du moins la certitude que Peary est monté très près du Pôle, certitude que nous n’avons pas avec Frederick Cook ». Très près, si près qu’il n’y a guère de doute sur un point : Peary était convaincu d’avoir atteint le pôle. Reste à savoir s’il pensait vraiment l’avoir atteint le premier, ou s’il a soigneusement effacé du tableau le nom d’un de ses compagnons. Ah on a prévenu : ce n’était pas le type le plus sympa du monde.

L’exploration se joue rarement en solitaire. Le 6 avril 1909, Peary n’est pas seul lorsqu’il pense atteindre le pôle Nord. Pour le dernier coup de collier, cinq hommes l’accompagnent : Oatah, Egingwah, Seegloo et Ookeah, quatre guides Inuits, et un vieux compagnon, Matthew Henson. Et si la dure loi de l’exploration fait qu’on ne retient souvent que le nom du chef de l’expédition dans les livres d’histoire, il se pourrait bien que Peary, dont le fair-play n’était pas la qualité première, se soit quelque peu arrangé avec la réalité parce que bien des indices tendraient à prouver que ce n’est pas lui mais Henson qui s’est le plus approché de ce que Peary a cru être le pôle, avec quelques 45 minutes d’avance sur Peary - un exploit étrangement effacé des comptes-rendus officiels, qui tous oublient Henson.

Et sa couleur de peau n’y est sans doute pas étrangère, parce que Henson était noir.

Du Maryland au cercle polaire

Au cœur de l’Amérique ségrégationniste et des lois Jim Crow, la présence de Matthew Henson dans l’équipe d’un homme aussi profondément conservateur que Peary a de quoi surprendre et de fait, son parcours est exceptionnel. Né dans le Maryland en 1866 (soit un an à peine après l’abolition de l’esclavage) Henson n’avait sur le papier guère de chances de rejoindre une expédition polaire. Son choix d’une vie d’aventure, ses compétences et sa ténacité en ont pourtant fait l’un des explorateurs polaires les plus réputés de son époque - avant d’être gommé de l’histoire pendant un demi-siècle.

A douze ans, Henson se retrouve orphelin. Pour survivre, il s’engage comme garçon de cabine sur un trois-mâts, le Katie Hines. Capable, dégourdi, l’adolescent y fait ses premières armes dans une série de voyages tout autour du monde, accumulant une expérience qui en font un navigateur et un marin hors pair. En 1887, Henson croise par hasard la route de Peary quand celui-ci se rend dans la boutique de fourrures et de peaux de phoque où le jeune homme a trouvé un poste. Impressionné par l’expérience du garçon, Peary en fait presque immédiatement son assistant personnel. C’est le début d’un partenariat et d’une authentique amitié qui vont durer plus de vingt ans.

À partir de 1896, Peary s’attaque avec Henson à dresser la cartographie complète de la calotte glaciaire du Groenland. Sur le terrain, Henson fait de merveilles. Pêcheur efficace, maitre-chien chevronné, chasseur doué, l’homme se fait aussi charpentier et artisan à l’occasion - c’est lui qui conçoit et qui construit les traîneaux de leurs expéditions. Polyglotte, il parle couramment la difficile langue Inuit. Spécialiste de la survie, il apprend à maitriser les techniques des peuples du cercle polaire - « Il était plus esquimau que certains d'entre eux », écrira Peary. Et jusqu’en 1909, c’est encore Henson qui forme les équipes recrutées par Peary pour ses huit tentatives successives en direction du pôle.

Début avril 1909, l’équipe touche au but mais peine dans la dernière ligne droite, gênée par des vents violents et une température qui descend sous les -65°. Au cours des cinq derniers jours de marche. Peary, Hanson et leur compagnons Inuits progressent aussi vite que possible, 12 à 14 heures par jour.

Et au matin du sixième jour...

Au matin du sixième jour d’avril, Henson prend la tête du petit groupe en traîneau pour reconnaitre le terrain. Le soir, le petit groupe se rassemble, conscient de toucher au but : « Nous étions de bonne humeur et aucun d'entre nous n'avait froid. Nous avons rapidement construit nos igloos, nourri nos chiens et dîné. Le soleil étant caché par la brume, il était impossible de faire des observations et de savoir si nous avions atteint le pôle. La seule chose que nous pouvions faire était de nous glisser dans nos igloos et de nous endormir », écrira Henson. Le lendemain, une fois la brume dissipée, Peary mesure leur position par rapport à celle du soleil à l'heure de midi et crie de joie - pour lui, pas de doutes, le groupe a effectivement atteint le pôle Nord. Reste à savoir qui est arrivé le premier la veille et là... Pour Henson, pas de doutes : « J'étais en tête et j'avais dépassé la marque de quelques kilomètres. Nous sommes revenus sur nos pas et j'ai pu constater que mes empreintes étaient les premières à être arrivées à cet endroit ».

Alors que l’explorateur noir se tourne vers Peary pour lui serrer la main, l’atmosphère change brusquement. « Sentant que le temps était venu, je me dégantai et allai à sa rencontre pour congratuler nos dix-huit années d’effort. Mais une rafale de vent souffla quelque chose dans son œil, ou est-ce encore la douleur brûlante causée par le regard prolongé de la réflexion des rebords du soleil, qui l’obligea à me tourner le dos ». Comme si Peary s’était laissé submerger par la rancœur de n’avoir pas été le premier homme à fouler le toit du monde à quelques centaines de mètres près. Parti en éclaireur, Henson lui avait involontairement grillé la politesse - impardonnable aux yeux d’un homme dévoré par l’ambition.

Alors que regardez-moi cette coolitude. Alors que regardez-moi cette coolitude.

Le lien brisé ne sera jamais renoué, malgré vingt ans d’amitié. « À partir du moment où nous avons su que nous étions au pôle, le commandant Peary m'a à peine adressé la parole, écrit Henson dans ses mémoires. « Cela me brisa presque le cœur de le voir s’éclipser sur le chemin du retour sans faire de rappels sur la glace pour moi, comme c'était la coutume ».

Reconnaissance tardive

Si Peary bénéficia largement de son exploit, le rôle d’Henson fut largement passé sous silence dans la presse - dans l’Amérique des années 1910, laisser entendre qu’un Afro-Américain avait touché le Graal le premier était tout bonnement impensable aux yeux du public blanc. Ravalé au rang de fidèle second, puis effacé volontairement de l’équation par un Peary qui rompit entièrement les ponts, Henson se distingua pourtant par une loyauté à toute épreuve dans la controverse Peary-Cook, en soutenant bec et ongles son ancien partenaire.

Le tout pour rien. Oublié des récits officiels, Henson quitta la scène en silence pour vivre une vie paisible et modeste, loin des feux de la rampe. Employé dans un modeste bureau des douanes, il dut attendre 1937 pour que son rôle dans l’expédition Peary soit enfin reconnu officiellement, lorsque l’Explorer’s Club l’admit enfin comme membre... honoraire. C’est seulement dix ans plus tard, en 1946, que Henson reçut une médaille identique à celle que Peary avait reçu de la part l'U.S. Navy. Et il fallut encore huit ans pour qu’il soit enfin reconnu à la hauteur de son exploit par Dwight Eisenhower, en 1954 - un an avant sa mort. En 2000, la National Geographic Society a remis à Henson sa récompense la plus prestigieuse, la médaille Hubbard, la même que celle qui avait été décernée à Robert Peary.

En 1906.

 

 

 

 

 

...

En Marge, des histoires derrière l'Histoire. N'importe quoi, mais sérieusement.

Par En Marge

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