- C’est quand même marrant ça…
- Quoi donc ?
- Ben je suis en train de préparer mes vacances, là, et le nom des villes m’amuse.
- Ha ha, je suis toujours partant pour un peu de toponymie marrante. Je t’écoute.
- Leiningen, Meerholz, Fredericksburg, Schoenburg, Gruene, Martinsburg…
- Euh… J’ai l’impression de passer à côté du gag là.
- Ben si, c’est drôle.
- Il doit me manquer quelque chose, je ne vois pas ce qu’il y a de particulièrement hilarant, à moins que tu trouves la langue allemande intrinsèquement impayable.
- Non, pas plus que ça.
- Ben alors explique-moi ce qui est drôle dans le fait que des villes allemandes portent des noms allemands, si tu veux bien.
- Ah mais justement, elles ne sont pas allemandes. Et avant que tu le suggères, elles ne sont pas non plus à une quelconque proximité de l’Allemagne. On n’est même pas en Europe, en fait.
- C’est effectivement singulier.
- Mais oui. Je tombe là-dessus alors que me renseigne pour un séjour au Texas, quand même.
- Aaaaah, mais oui. C’est normal, alors.
- C’est normal ?
- Tout à fait. Tu es dans la ceinture allemande du Texas.
- La quoi de quoi ?
- La ceinture allemande du Texas. Ou la Nouvelle Allemagne, si tu préfères.
- C’est quoi ce machin ?
- C’est notamment ton jour de chance, parce que la Nouvelle Allemagne, crois-moi, c’est une vraie de vraie expédition foireuse comme on les aime. Un naufrage de haute volée.
- Je veux tout savoir !
- Alors prépare les valises, enfile tes chaussettes dans tes sandales, on part vers l’Ouest !
« Comment ça on passe pas par la Belgique !? »
Tout commence dans l’Allemagne du début des années 1840. Qui n’est alors pas encore un pays unitaire, mais une collection de principautés, royaumes, et territoires. Et surtout qui connaît une évolution démographique et sociale. La population augmente, alors même que la révolution industrielle tend à remplacer un nombre croissant de travailleurs par des machines. Le résultat est un accroissement de la pauvreté et du mécontentement social.
- C’est souvent assez lié.
- De fait. C’est alors qu’un groupe de nobles germains se réunit en avril 1842 dans la ville de Biebrich sur le Rhin. Ils se donnent pour mission de réfléchir à l’avenir.
- C’est bien, c’est un peu plus ambitieux que chasse à courre et digestif.
- Un peu. Ils se disent qu’on pourrait mobiliser toute cette population désœuvrée pour créer une colonie de population allemande quelque part dans le monde.
- C’est un peu dans l’air du temps, les colonies.
- Oui, et d’ailleurs l’Allemagne n’a pas particulièrement travaillé à se tailler un empire. En plus, autant envoyer tout ce monde s’établir dans de nouveaux territoires plutôt que de les laisser se morfondre ici. Dieu sait ce qui pourrait bien leur passer par la tête, ils pourraient même avoir des revendications sociales et politiques.
- Dieu nous en garde.
- Exactement. Le comte Carl von Castell-Castell, issu d’une lignée aussi noble que bègue, propose donc une colonie germaine en Amérique. Plus exactement au Texas.
- Tiens donc, pourquoi le Texas ?
- Parce qu’à l’époque ce territoire vient de se séparer du Mexique. Il s’est établi comme république indépendante en 1836, et il cherche précisément à attirer des Européens pour se développer. La jeune république a d’ailleurs mis en place pour cela un système consistant à vendre de grandes quantités de terrain à vil prix à des investisseurs, à charge pour eux d’y attirer les colons et de se développer. Une fois ces terres exploitées, leurs propriétaires sont récompensés avec d’autres titres de propriété supplémentaires, qui peuvent être exploités ou revendus.
- Ok, je vois l’intérêt immobilier.
- Et ça ne s’arrête pas là. Installer une Nouvelle Allemagne au Mexique offrirait non seulement un territoire pour de nombreux Allemands à la recherche d’une nouvelle vie, mais aussi un marché pour les produits allemands, une source de matières premières pour la Mutterland, et un moyen de développer les liens entre l’Allemagne et le Mexique voisin. Autrement dit, les investisseurs qui mettraient des billes dans ce projet récupéreraient très rapidement leur mise, et bien plus.
- D’accord, l’argumentaire commercial est bien rodé.
- Les membres de l’aristocratie ont également un intérêt très personnel dans ce projet : beaucoup d’entre eux ont perdu leurs terres et possessions pendant les guerres napoléoniennes, et ne les ont pas ou pas complètement récupérées par la suite. Ils pourraient donc non seulement acquérir des terres au Texas, mais pourquoi pas de nouveaux fiefs si un jour cette Nouvelle Allemagne gagne son indépendance de ce dernier.
- C’est possible ça ?
- On parle d’un territoire qui vient de se séparer du Mexique, on peut tout imaginer.
- Présenté comme ça, je dois reconnaître que le projet se tient.
- Tout ce petit monde fonde ainsi la Verein zum Schutze deutscher Einwanderer in Texas, la société pour la protection des migrants allemands au Texas, ou Mainzer Adelsverein, ou encore plus simplement Adelsverein, la société noble.
On ne le dira pas deux fois.
En mai, elle envoie deux délégués au Texas, le comte Viktor zu Leiningen, un demi-frère de la reine Victoria, et le comte Ludwig Joseph de Boos-Waldeck. Ils débarquent dans le port de Galveston, et rencontrent le président Sam Houston, qui leur propose d’acheter des terres à l’ouest d’Austin.
- Ah ben très bien. Ils sont effectivement accueillants ces Texans.
- Oui mais nos deux comtes refusent, parce que ces terrains sont encore occupés par des Indiens, pas franchement enthousiastes à l’idée de voir des pionniers européens s’installer.
- On se demande bien pourquoi.
« Continuez comme ça et on va finir par vous mettre une mauvaise note, attention. »
L’argument se tient, autant éviter les zones hostiles.
- Oui, c’est une idée qu’on peut mettre de côté pour plus tard. Les deux délégués de l’Adelsverein font un tour, et rendent visite à des compatriotes qui sont venus s’installer de leur propre initiative. Ils achètent près de 1 800 hectares à l’est de San Antonio, qu’ils baptisent la Ferme de Nassau en l’honneur du duc Adolphe de Nassau, figure tutélaire de l’Adelsverein. Elle a vocation à constituer à la fois le quartier général de l’organisation et le point d’entrée des futurs colons vers les autres terres qu’elle doit maintenant acquérir.
- Parce que le projet est validé après ces premiers repérages sur place.
- Ah oui. Leiningen rentre en Allemagne en mai 43, et dresse un tableau très enthousiaste des perspectives qu’offre le Texas, avec de grandes terres à exploiter et un climat très favorable à l’agriculture. Mais il insiste également sur le fait que le projet d’y développer une population importante va coûter bonbon, beaucoup plus que ce que l’Adelsverein a commencé à envisager. Malheureusement ses associés ne retiennent que la première partie de son rapport. En vertu de quoi Leiningen reprend sa carrière militaire en Autriche et n’a plus de lien avec le projet.
- Est-ce que je sens poindre un petit fumet de plan faisandé ?
- Tout de suite… Ce n’est que le premier avis du premier gars qui s’est rendu sur place. Faut voir. Ainsi, Boos-Waldeck rentre lui un an plus tard…et appelle également la Société à revoir l’ampleur de son projet à la baisse, pour la même raison à savoir que ça va coûter une fortune. Il n’est pas écouté non plus, et quitte aussi l’Adelsverein.
- Il serait peut-être avisé de réfléchir, là…
- La Société comprend manifestement qu’elle doit revoir certaines choses.
- Ben voilà, bien.
- Et c’est comme ça qu’en juin 1843, l’Adelsverein se constitue en société par actions, dont les membres regroupent 80 000 dollars, l’équivalent de 2,5 millions d’euros actuels en capital pour lancer l’aventure. Soit beaucoup moins que ce que Leiningen et Boss-Waldeck préconisent.
- D’accord, ils n’ont rien écouté.
- Mais si, maintenant c’est des actions, c’est beaucoup plus liquide… Non mais rassure-toi, peut-être qu’ils n’ont pas prévu assez, mais au moins ils vont confier leurs fonds à des vrais professionnels. Et j’entends par là des professionnels de l’arnaque.
- Mais on dirait bien que c’est un sans-faute.
- Ca y ressemble. Pour obtenir des titres de propriété sur des terres texanes, l’Adelsverein s’adresse à Alexandre Bourgeois et Henry Francis Fisher, qui sont justement en possession de tels titres, et sont disposés à les revendre à la Société.
- Les titres sont bidons ?
- Non. Enfin, je veux dire qu’ils donnent effectivement des droits sur de vrais terrains qui existent. En revanche ils prévoient tous les deux une date d’expiration : il faut que des colons soient établis sur les terrains en question avant, sinon le titre devient invalide. Or le titre Bourgeois-Ducos est déjà arrivé à terme, et le Fisher-Miller est sur le point d’atteindre sa limite de validité.
- Champions.
- Tu ne crois pas si bien dire, parce que l’Adelsverein se dit que, puisqu’elle a eu la chance de trouver deux hommes de qualité et capables qui connaissent manifestement bien leur sujet, autant leur confier aussi le soin d’organiser l’achat de tout le matériel dont auront besoin les colons, ainsi que leur transport depuis l’Allemagne.
- Ca en devient beau.
- Bourgeois ne reste au service de l’Adelsverein que 4 mois, ce qui lui suffit à leur soutirer des fonds significatifs contre…même pas du sable dans le désert texan, mais la collaboration avec Fisher dure plus longtemps, et fait donc plus de dégâts. En attendant, on passe à la deuxième phase du plan.
- C'est-à-dire ?
- Il s’agit de recruter. Dans les faits, l’Adelsverein ne possède alors que la propriété de Nassau, qui ne peut pas accueillir grand-monde. Mais elle croit être en possession de terrains bien plus importants, et commence donc à rameuter les futurs colons. Elle lance une campagne dans la presse allemande au printemps 44 : Geh Mit in Texas, venez avec nous au Texas.
- Les Allemands qui partent en masse vers l’Ouest dans les années 40, ça finit toujours bien.
- Tu vois le mal partout. Franchement, qui refuserait une offre pareille : contre 240 dollars (quelque chose comme 6 500 euros) par famille, l’Adelsverein promet un terrain de 130 ha au Texas, la traversée pour se rendre jusqu’à Galveston et le trajet jusqu’à la propriété, une maison en bois, des provisions et fournitures pour un an, et un accès gratuit aux canaux d’irrigation, moulins à grains, filatures de coton, et autres infrastructures que l’Adelsverein va mettre en place.
Et la fibre d’ici 6 mois.
Les célibataires peuvent également payer la moitié pour une propriété moitié plus petite et les mêmes services. Chaque bateau pour la traversée doit disposer d’un médecin et d’un chirurgien, et de provisions pour six mois.
- Je dois avouer que c’est alléchant.
- Et ce n’est pas tout. Les pionniers qui ne seraient au final pas emballés pourront rentrer en Allemagne aux frais de la Société.
- Je comprends mieux pourquoi les rapports préconisent de revoir le budget à la hausse, ça va finir par douiller.
- Ah oui, tout ça va représenter un budget kolossal, mais personne ne pose la question. L’Adelsverein promet néanmoins de ne pas implanter plus de 150 familles la première année, et en tout état de cause jamais plus qu’elle ne pourra en assumer la charge.
- C’est raisonnable.
- Sauf que la campagne de recrutement attire plus de 10 000 volontaires, près de 5 000 familles, qui viennent essentiellement de Hesse, de Thuringe, et des régions de Hanovre et Nassau. A peine ont-ils signé que la Société commence à organiser les traversées et à les envoyer au Texas. Les premiers débarquent à Galveston en novembre 1844.
- Mais ils vont les mettre où ? Si j’ai bien suivi…
- L’Adelsverein ne possède alors rien d’autre que le terrain de Nassau, même si elle l’ignore, et n’a pas non plus encore les matériels, fournitures, et infrastructures qu’elle a promis. Le prince Carl de Solms-Braunfels, le représentant officiel de la Société, est alors sur place depuis 5 mois, où il travaille avec Fisher.
- Ah ben tout va bien alors.
- En effet, ça signifie concrètement qu’il file à Fisher l’argent pour acheter tout ce dont les pionniers vont avoir besoin, et que Fisher se le met dans la poche. Carl se rend néanmoins à la capitale du Texas, Washington sur le Brazos…
- Sérieusement ?
- Oui oui.
“Mais si, regarde, y’a l’obélisque, et pis la maison est plutôt blanche.”
Où il apprend que non seulement le titre Fisher-Miller ne vaut plus rien puisqu’il a expiré, mais que de toute façon les terres en question ne sont vraiment pas adaptées à l’installation. Elles se trouvent en effet à plus de 500 km de Galveston, et plus de 150 bornes de la ville la plus proche. C’est déjà pas top.
- Ok, mais tu sais il y a pas mal de gens qui vont s’installer à la campagne pour être tranquilles et ne pas avoir de voisins.
- Ah mais justement, c’est bien raté. Parce que là ils auront des voisins. Du genre installés là depuis des générations, et pas particulièrement enthousiastes à l’idée de voir arriver des visages-pâles.
- Des vis…tu veux dire des Indiens ?
- Un peu oui. Ici c’est la Comancheria.
- Oh bordel !
- Comme tu dis, on est sur des territoires à la fois comanches et apaches. Y’a plus hospitalier. Et puis je le répète, on parle de toute façon d’une terre où tout ce que tu peux espérer faire pousser, c’est des cailloux et un peu de poussière. Le plan est tellement foireux que les autorités texanes sont disposées à ignorer le fait que le titre de propriété a expiré et à accorder le terrain à l’Adelsverein si elle vraiment elle en veut.
- Sont quand même pas si cons…
- Carl relaie toutes ces informations en Allemagne, en ajoutant que la Société serait bien inspirée de laisser tomber et de trouver plutôt d’autres terres en dehors des territoires indiens, plus proches de Galveston, et aussi sur lesquelles on peut espérer faire pousser des trucs.
- Ca me paraît trois critères assez pertinents.
- En vertu de quoi la réponse est bien évidemment : rien du tout, on continue comme prévu.
- Sérieux ?!
- Mais oui ! Il n’y a pas de grand plan foireux sans une bonne dose d’acharnement. Ca ne vient pas tout seul, faut le mériter.
- Au moins le gars sur place, là, Carl de machin quelque chose, a l’air d’avoir vaguement conscience des difficultés.
- Ouais, alors son sens des priorités n’est peut-être pas tout à fait au point. Plutôt que de s’occuper d’acheter l’équipement et de préparer le voyage de 500 bornes qui attend les colons afin qu’ils puissent aller se faire trucider sur leur champ de cailloux, Carl décide de s’attaquer à un problème autrement plus pressant.
- Je crains le pire.
- Tu n’as peut-être pas tort. Après avoir croisé les Texans, Américains, et Mexicains qui constituent la population locale, le prince s’alarme du fait que les braves pionniers de la Nouvelle Allemagne pourraient perdre leur précieuse et raffinée germanité au contact de ces rustres.
- Je ne vois pas de quoi il parle.
« Ben alors les voisins, on vous voit plus aux soirées ? »
- Moi non plus. Carl se met donc à chercher un endroit plus approprié, c'est-à-dire isolé, que Galveston pour les recevoir. Il trouve juste à temps une installation à Indian Point, près de 200 km au sud de Galveston.
- Juste à temps pour quoi ?
- L’arrivée des premiers pionniers, qui débarquent le 23 novembre 1844. Fin décembre, ce sont 200 familles représentant plus de 700 personnes qui ont fait le voyage. Et elles ont définitivement besoin de se poser.
- Comment ça ?
- La croisière a été tout sauf amusante. Plutôt que de louer des bateaux à vapeur capables de réaliser la traversée en moins de trois semaines, la Société a préféré des navires à voiles, qui prennent deux mois. Parce qu’elle a pris l’option la moins chère, évidemment. Mais vraiment la moins chère : les bateaux en question sont infestés de rats, puces, poux, et parasites divers. Plusieurs passagers attrapent le typhus.
- Ah ben ça tombe bien qu’il y ait des médecins à bord.
- Rien du tout, oui. Il n’y a pas plus de médecins et de chirurgiens que de nourriture digne de ce nom ou de flotte vraiment potable. Pour faire simple, la traversée est un vrai calvaire. Tout ça pour se rendre compte, une fois à Galveston, que rien n’est vraiment prêt. Au point qu’en dépit de ce qu’ils viennent de vivre, un certain nombre de candidats pionniers optent pour réembarquer immédiatement dans les mêmes rafiots et rentrer en Allemagne sans plus attendre.
- Ca a l’air si terrible qu’ils repartent pour deux mois avec les puces et tout ?
- Oui, c’est dire. Et ils ont sans doute bien fait. Les colons débarqués à Galveston sont acheminés à Indian Point, où ils ne risqueront pas d’être culturellement souillés par la populace. Et ont le plaisir de faire du camping pendant près de trois mois, le temps que le prince mette en branle le premier convoi vers les terres de Fisher-Miller.
- Go west !
- C’est ça. Et il est important à ce stade à de préciser que ni Solms-Braunfels, ni aucun membre de l’Adelsverein, ni même Fisher n’a jamais été mettre les pieds sur place.
- Ah ben oui, la reconnaissance c’est surfait.
- Il était plus important de trouver un point de chute loin des locaux. D’ailleurs en parlant de locaux, tu te souviens que les terres en question se trouvent en plus en territoire hostile. Solms-Braunfels se dit qu’il serait donc intelligent de ne pas faire le trajet d’un coup, mais de prévoir une installation intermédiaire.
- Un rare et appréciable épisode de lucidité.
- Oui, on peut juste regretter qu’il n’y ait pas pensé avant de lancer le premier voyage. Quand le premier convoi s’ébranle en janvier 45, Carl part donc en éclaireur pour trouver un emplacement pour monter un camp d’étape, une première position pour la Nouvelle Allemagne dans la terre promise américaine. Il repère un endroit convenable à peu près à mi-chemin : un terrain qui dispose d’une source, sur la route qui relie San Antonio et Austin. Il y achète donc 4 600 ha à la mi-mars, une semaine avant que les premiers pionniers y arrivent. Et fonde ainsi la ville de New Braunfels, du nom de la propriété familiale des Solms-Braunfels en Allemagne.
- Classique.
- Chaque famille reçoit de quoi construire une maison dans la bourgade, ainsi qu’un terrain de 4 ha. Soit à peu près 32 fois moins que promis, mais à ce stade ils ne discutent pas. Après un mois, Carl décide que ça suffit et rentre en Allemagne, pour ne plus jamais remettre les pieds dans le Nouveau Monde. Il est remplacé comme représentant de l‘Adelsverein par le baron Ottfried von Meusebach, qui arrive à New Braunfels en mai. Et découvre que le prince a cramé tout son budget, et contracté en plus 34 000 dollars de dettes, quelque chose comme 850 000 euros en tout.
« Je vous rappelle que j’ai *littéralement* vécu aux frais de la princesse toute ma vie, hein. »
- Attends, juste pour être sûr d’avoir bien suivi : si je résume, l’Adelsverein n’a plus un rond, et tout ce qu’elle a réussi à accomplir c’est convoyer ses colons dans une petite ville à plus de 200 bornes de ses terres, qui sont en territoire comanche et peu fertile, plus quelques-uns qui sont encore à Indian Point.
- Ecoute, je n’aime pas cette description un rien orientée et parcellaire.
- J’ai oublié quelque chose ?
- Ben oui. Il convient quand même de mentionner que pendant tout ce temps, le Texas a décidé en mars de rejoindre les Etats-Unis. L’idée d’une nouvelle Allemagne indépendante est donc obsolète, et du coup les fondateurs de l’Adelsverein perdent leur intérêt dans le projet. Ils ne vont certainement pas remettre au pot.
- Magnifique.
- Tout ça alors que les bateaux de l’Adelsverein continuent à arriver à Gaveston avec leur chargement de pionniers des étoiles les yeux.
- Et des poux plein la tête.
- Entre octobre 45 et avril 46, ce sont ainsi entre 5 257 nouveaux candidats à l’aventure qui arrivent à bord de 35 à 50 navires. Il n’est pas possible d’avoir des chiffres tout à fait exacts, les archives ont été perdues. Ce qui est établi c’est qu’il revient à Meusebach de faire le nécessaire pour les recevoir. Il estime avoir besoin d‘un budget 120 000 dollars. La Société lui en donne royalement 24 000. Conséquence immédiate, ça ne permet pas de loger correctement tous les pionniers rassemblés à Indian Point. Ils en sont réduits à attendre dans des toiles de tente, et encore il n’y en a pas pour tout le monde. Alors que beaucoup ne sont déjà pas en grande forme après la traversée, dont on estime qu’elle aurait fait environ 300 morts.
- Ah oui, quand même.
- Et les survivants sont d’autant moins tirés d’affaire qu’il y a des marécages du côté d’Indian Point, parce que BIEN SUR EVIDEMMENT, et que les pauvres colons sont donc exposés à la fièvre jaune, la typhoïde, et à la malaria.
- Je crois que je ne suis pas loin de finir mon bingo de la lose, là.
Pensez-vous, on a encore plein d’options pour jouer.
- En mars 1846, Meusebach est en mesure d’organiser un convoi vers New Braunfels et un second camp installé encore 100 km plus loin, Fredericksburg. En avril, Meusebach se rend à Nassau Farm, qui est, après tout, une ferme, pour voir s’ils n’auraient pas de la nourriture parce qu’il s’avère que c’est un truc dont les pionniers auraient au final besoin de façon au moins épisodique. Sauf que les responsables de l’Adelsverein en charge de l’exploitation ont plutôt planté du coton, qui est plus rentable mais sensiblement moins nourrissant. En plus il tombe malade et passe trois mois en convalescence à Nassau.
- Ils vont tout nous faire…
- Tu…tu dis ça parce que tu connais la suite, ou c’est juste une hypothèse ?
- Comment ça ? Y’a encore une tuile imprévue ?!
Des heures et des heures d’amusement.
- Mais bien sûr ! En mai, le Mexique et les Etats-Unis entrent en guerre, et ces derniers réquisitionnent tous les chariots d’Indian Point, où se trouve encore tout un paquet de colons qui croupissent, en attendant de partir vers l’ouest. 500 d’entre eux décident que ça va bien, et reprennent le bateau pour l’Europe.
- Faut savoir quitter la partie, à un moment.
- Il y a autant qui s’enrôlent dans l’armée US, genre plutôt faire la guerre que de continuer cette histoire. Et puis un 3e groupe décide de partir vers New Braunfels à pied.
- A pied ? Au Texas ? En 1846 ?
- Oui oui. Je vois bien que tu te dis que c’est dangereux, et pour être honnête, tu as tout à fait raison. Environ 200 meurent en route. Et histoire de continuer, ceux qui arrivent amènent avec eux les différentes maladies et infections qu’ils ont pu choper à Indian Point, et qui font un millier de victimes supplémentaires à New Braunfels et Fredericksburg.
- Mais c’est pas possible, ils ont installé leur colonie sur une terre indien…ah ben oui, c’est vrai.
- Pour te dire, on raconte que la colonne des pionniers était repérable de loin, parce qu’elle était suivie par un vol de vautours. Quand Meusebach va mieux, il se rend à Galveston. Dans la mesure où la Société reste sourde à ses demandes, il décide cette fois d’écrire aux journaux allemands. Qui commencent donc à l’été 1846 à raconter les affres des colons.
« Vous l’avez cherché, on ne rigole plus. »
- Ca donne quelque chose ?
- L’Adelsverein finit par cracher 60 000 dollars supplémentaires, qui malheureusement n’arrivent pas à New Braunfels avant septembre, et entre-temps il y a eu des centaines de morts sur place. Les nouveaux fonds permettent néanmoins à Meusebach de convoyer tous les volontaires d’Indian Point à New Braunfels et Fredericksburg à l’automne 46. Plusieurs restent à Indian Point, et fondent la ville d’Indianola.
- Ben voilà, un nouveau départ.
- Indianola qui est détruite par un ouragan en 1875. Puis reconstruite. Puis détruite en 1886 par un ouragan ET un incendie.
« Vous avez compris ou je continue ? »
Les articles de presse ont au moins l’avantage de décourager les volontaires encore en Allemagne d’entreprendre le voyage avec l’Adelsverein, et ceux stationnés à Galveston d’aller à Indian Point. Ces derniers restent donc à Galveston et font leur vie indépendamment de la Société.
- Ca me semble une bonne idée.
- Finalement, en janvier 1847, Meusebach conduit une expédition de 45 personnes jusqu’au territoire Fisher-Miller. L’Adelsverein finit par mettre le pied sur ses terres. Non seulement ça, mais Meusebach a négocié un accord avec les Comanches, qui lui a permis de passer et d’arriver à destination, et accorde également à la Société a possibilité de s’installer sur plus de 12 000 km². Meusebach supervise encore la création de 5 nouvelles implantations sur le territoire Fisher-Miller (Bettina, Castell, Leiningen, Meerholz, et Schoenburg), puis il se casse et démissionne de l’Adelsverein.
- Il m’a l’air de s’être plutôt bien débrouillé avec ce qu’il avait, mais je peux le comprendre.
- C’était sans doute le moins bras cassé de la bande. Il est remplacé en juillet par Hermann Speiss, qui apprend peu après son arrivée que la Société a fait banqueroute, et que les pionniers ne doivent plus compter sur elle. Ils n’ont plus qu’à se démerder tous seuls.
- Pas sûr qu’ils perdent au change.
- Non, c’est sans doute mieux.
« Les enfants, voilà ce qui arrive quand on confie son destin à des aristocrates. »
Fisher, à qui pour une raison qui m’échappe des gens font encore manifestement confiance, s’efforce de ressusciter la Société sous le nom de Compagnie d’Emigration Allemande, et elle continue ainsi ses activités jusqu’en 1853, avant de céder tous ses droits à colonisation à ses créanciers.
- Eh ben ils étaient temps que ça se termine.
- En tout, l’Adelsverein a fait venir 7 000 pionniers germains au Texas, pour des pertes estimées à 1 600 personnes. Pas brillant. Au-delà de son action concrète, la Société a implanté en Allemagne l’idée d’aller s’installer au Texas, par ses propres moyens ou grâce au soutien d’aristocrates. En 1850, il y a ainsi 33 000 Allemands au Texas, qui forment donc cette fameuse ceinture allemande du Texas, avec des villes comme celles que tu as citées.
- Et ça va, globalement, ils se portent bien ?
- Faut croire, puisque la population se maintient. Dans tous les sens du terme d’ailleurs, puisque conformément au souhait de Solms-Braunfels, ils tendent à constituer leurs propres communautés plutôt que de se mélanger au reste de la population. Une tendance accentuée pendant la Guerre de Sécession : ils sont majoritairement opposés à l’esclavage, ce qui ne les rend pas particulièrement populaires auprès des autres Texans.
- Pour le coup je trouve que c’est plutôt bien qu’ils aient rejeté la culture locale.
- Oui, mais ça conduit à ce que Fredericksburg soit placé sous loi martiale. Ce qui ne fait que renforcer leur tendance à l’autarcie et à l’isolement. Beaucoup ne parlent ni n’apprennent l’anglais jusqu’au début du 20e siècle, et ils développent un dialecte spécifique, l‘allemand texan. Mais ils se mettent à l’anglais à l’occasion des deux guerres mondiales, pendant lesquelles il n’était pas particulièrement bien vu d’être allemand. Il n’y a plus aujourd'hui que quelques milliers de locuteurs de l’allemand texan, mais suffisamment de noms de villes pour donner un petit aspect d’outre-Rhin au sud des Etats-Unis.
Il n’y aura plus d’immigration allemande en Amérique dans les années 40 par la suite.
