Revolucionário elegante

Où l'on fait la connaissance du combattant de la liberté le plus élégant, délicat, et suave qui soit. L'Arsène Lupin des révolutionnaires.

- Bon sinon et toi, ton révolutionnaire préféré ?

- Je doute que tu connaisses ma dernière référence en la matière.

- C’est pas pour me vanter mais je maîtrise plutôt bien l’histoire de la Révolution française.

- Je n’en doute pas, mais c’est pas par là qu’il faut chercher.

- Comment ça, je pensais que tes références dans ce domaine venaient plutôt de la période 1789-1793 !

- Ecoute, tu sais combien je peux avoir des accès d’authentique sympathie pour les Jacobins, Enragés, et autres Montagnards.

- Et combien tu apprécies l’idée même d’être sans-culotte.

- C’est vrai, mais je parlais vraiment plutôt de révolutionnaires là.

- Moi auss…laisse tomber.

- Mais toujours est-il que je ne peux pas m’empêcher d’être très fan d’un autre combattant de la liberté et de la république face à un pouvoir pour le moins autoritaire. Qui a sur Robespierre et consorts l’avantage d’avoir toujours refusé les actions violentes et l’idée de faire couler le sang. Mais également sur Gandhi celui d’avoir été un braqueur et le pirate de l’air le plus suave de l’histoire, parce que bon les marches et le jeûne c’est quand même pas non plus très fun.

- Bon alors il vient d’où ton modèle ? Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de pirates de l’air du côté d’Emiliano Zapata non plus.

- C’est en effet peu probable. Non non, c’est un Européen, effectivement contemporain, mais bien aussi un latin. Il vient du pays qui est en passe de devenir mon modèle en matière de criminalité…classe. A savoir le Portugal.

- Ca va leur faire plaisir.

- Mais ça devrait ! Tu te souviens que c’est à un Lusitanien que nous devons l’un des plus beaux, sinon le plus beau braquage du siècle dernier ?

- Ah oui, le gars qui avait décidé de piquer non pas le contenu de la banque, mais la banque elle-même.

- Voilà. Eh bien le héros du jour s’inscrit dans la même veine. A savoir comment parvenir à ces fins gentiment, en douceur.

- Carrément ?

- Mais oui. Pour te dire, s’ils continuent comme ça je vais finir par envisager d’aller m’installer au Portugal.

Pour le coût de la vie, bien sûr.

- Bon alors c’est qui ton criminel révolutionnaire suave ?

-  Herminio da Palma Inacio.

- Eh bien je confirme, inconnu au bataillon.

- Il est temps que ça change. Herminio nait le 29 janvier 1922, et 18 ans plus tard il décide de rejoindre l’armée de l’air. Il intègre la base aérienne de Granja, dans la ville de Cintra, où il est formé comme mécanicien pour avion, et passe en parallèle sa licence de pilote civil.

Il faut savoir décoller, atterrir, et porter son casque avec classe.

C’est également pendant cette période qu’il découvre l’existence d’Humberto Delgado, un officier supérieur mais qui défend des idées politiques pro-démocratiques, dans un Portugal dirigé d’une façon qui ne l’est pas par Antonio Salazar depuis 1932.

- Mmmh, j’espère que ce Delgado n’aura pas une mauvaise influence sur lui…

- Penses-tu. Pendant que l’Europe est en guerre, et qu’à l’étranger des Portugais se conduisent de façon admirable, la mauvaise gestion des infrastructures de transport par les autorités salazaristes conduit à de sévères problèmes d’acheminement des denrées alimentaires. Certaines régions doivent se serrer la ceinture, et Herminio se met alors à passer de la nourriture à son village natal en contrebande en profitant de vols d’avions de transport. Malheureusement, son petit manège est découvert quand l’un de ces vols se termine par un crash. Tout le monde s’en sort bien, mais il est condamné à 20 jours de taule et se fait virer de l’armée.

- Je pense que perdre son boulot reste quand même l’une des issues les plus heureuses d’un crash aérien.

- Certainement. Le Portugal connaît deux tentatives de révolution anti-Salazar au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Herminio rejoint la seconde, appelée le Coup des Militaires, Golpe dos Militares, lancé le 10 avril 47. L’initiative est menée par deux officiers supérieurs, le général Godinho et l’amiral Cabeçadas, mais embarque également un certain nombre de civils.

- Et Herminio ?

- Il veut en être, et reçoit la mission de saboter les appareils de la base de Granja pour s’assurer qu’ils ne pourront pas décoller. Après l’échec du coup, il est soupçonné et décide de ne pas attendre pour prendre la tangente. Il part se planquer dans une ferme au nord de Lisbonne, mais après sept mois il est dénoncé et finalement arrêté par  la PIDE, c'est-à-dire la Police Internationale et de Défense de l’Etat.

- Ca fait pas très portugais.

- La Polícia Internacional e de Defesa do Estado, ça te convioa ? C’est la police secrète, quoi. Les militaires impliqués dans la tentative de coup d’Etat sont rapidement jugés et condamnés selon une échelle qui varie en fonction de leur grade. La plupart des officiers supérieurs s’en sortent avec des amendes, tandis que les sous-officiers et homme du rang écopent de peines de prison pouvant aller jusqu’à 20 ans.

- Donc j’imagine que pour notre ami Palma Inacio c’est plutôt de la taule ?

- Tout juste. Il est détenu à la prison d’Aljube, et il ne tient pas plus que ça à y rester, d’autant moins que le traitement des prisonniers est brutal.

- Il se ferait bien la malle, autrement dit.

- Exactement. Il se trouve qu’en toute logique les fenêtres de la prison sont équipées de barreaux, sauf une. Pour une raison assez évidente, à savoir qu’elle se situe suffisamment en hauteur pour qu’il ne vienne à l’esprit de personne de tenter le coup par là. Parce que ça conduirait plutôt à l’hôpital, au mieux, qu’à la liberté. Le 16 mai 48, alors qu’il fait la queue pour aller aux toilettes, Herminio profite d’un moment d’inattention des gardes pour sauter par la fenêtre en question.

- Mais enfin, ce sera encore plus difficile de d’évader avec les tibias en miettes !

- Sauf qu’il s’est au préalable entouré les jambes d’une quadruple épaisseur de drap. Je ne dis pas qu’il exécute une réception digne d’un gymnaste, mais ça lui permet d’absorber suffisamment bien le choc 15 mètres plus bas pour ne pas finir les guibolles en morceaux.

- On s’abstiendra néanmoins de valider cette méthode.

Compris ?

- Herminio atterrit juste à côté d’une sentinelle, qui par définition n’avait rien vu venir et n’a pas le temps de réagir. Il se précipite dans les escaliers qui mènent vers la rue, comme quoi ses jambes sont effectivement tout à fait fonctionnelles, ouvre la porte qui donne sur l’extérieur en balançant le garde de faction, et court dans les rues jusqu’à trouver un taxi qui l’emmène loin de la prison.

- Hé hé. Bon ben maintenant c’est quoi le plan ?

- Dans la mesure où la révolution n’arrive toujours pas, il se décide à quitter le pays. Il s’embarque clandestinement à bord d’un cargo en partance pour Casablanca, et depuis le Maroc il rejoint les Etats-Unis. Il y gagne sa vie en tant que pilote, mais les autorités américaines retrouvent sa trace et il part alors pour le Brésil en 1956. Où  il intègre un groupe d’opposants à Salazar.

- Ecoute, c’est pas plus mal que les Etats-Unis et on parle portugais.

- En 1958, le général opposant à Salazar Humberto Delgado, celui qu’Herminio lisait quand il était jeune militaire, se présente à l’élection présidentielle portugaise. Salazar reste lui chef du gouvernement. Malheureusement Delgado est battu par le salazariste Americo Tomas. Enfin battu c’est pas sûr du tout, il est même tout à fait possible qu’il ait remporté une bonne majorité des suffrages, mais c’est néanmoins son adversaire qui est déclaré vainqueur.

- Je finis par croire que ce régime salazariste ne respecte pas tout à fait l’état de droit.

- Calomnies ! Delgado et plusieurs de ses soutiens partent pour le Brésil. Là, les anti-salazaristes portugais se rapprochent de camarades et voisins, à savoir des membres de l’Union des Soldats Espagnols, qui sont de leur côté des républicains hostiles à Franco. Quant à savoir ce qu’ils font au Brésil, bonne question.

Qui a dit que la revolucion devait être morne ?

Ensemble, ils constituent le Directoire Révolutionnaire Ibérique de Libération. Depuis Caracas, le capitaine portugais Henrique Galvao met au point pour le Front l’Opération Dulcinée.

- Haaaan, ça donne envie. C’est pour ravir une fille ?

- On peut dire ça comme ça. La demoiselle en question s’appelle Maria. Santa Maria, même, c’est un bateau de croisière opéré par la Companhia Colonial de Navegação de Lisbonne. Et pas n’importe lequel, on parle du deuxième plus grand navire marchand portugais, mais en beaucoup plus luxueux qu’un cargo. Il effectue des liaisons entre le Portugal et les Caraïbes. Le 23 janvier 1961, 24 révolutionnaires ibériques, sous le commandement de Galvao, embarquent lors des escales au Venezuela et à Curaçao, et rejoignent les quelque 600 passagers et 300 membres d’équipage.

- Ah oui, y’a du peuple quand même.

- C’est un gros bateau. Ils embarquent des armes dans des compartiments secrets de leurs valises, puis s’emparent du navire. Une opération qui malheureusement ne se fait pas sans violence, puisqu’ils tuent un officier de bord et blessent plusieurs membres de l’équipage. Les révolutionnaires le rebaptisent le paquebot Santa Liberdade, et le détournent direction l’Angola, alors colonie portugaise, pour y établir un contre-gouvernement portugais. Tout en coupant toutes les communications pour ne pas être repérés.

- Pirates des Caraïbes 7, en route pour la République.

- Après plusieurs jours de recherches intensives, le bateau est repéré et intercepté par une flottille US au milieu de l’Atlantique. Des négociations s’ouvrent, à l’issue desquelles le gouvernement brésilien accorde l’asile politique aux révolutionnaires, et le Santa Maria/Liberdade accoste à Recife. L’opération est donc un relatif échec, mais son retentissement dans le monde donne une visibilité internationale aux opposants à Salazar. Quelques jours plus tard, les dernières colonies portugaises en Afrique (Angola, Mozambique, Guinée Bissau) se lancent dans une guerre d’indépendance qui durera 13 ans.

- Cette année 1961 commence bien pour Salazar. Bien fait.

- Et c’est pas fini. En novembre, le capitaine Galvao lance ce qui deviendra la fameuse Opération Vague, ou Operação Vagô.

- C’est pas très précis.

- Je sais, mais c’est son nom. L’avantage c’est si jamais il y a des fuites, la PIDE ne sera pas plus avancée. Il s’agit d’une initiative pour mener le combat révolutionnaire anti-salazariste au cœur même du Portugal.

Opération Vague, au Portugal ? J’ai bien une idée, mais…

C’est à Herminio qu’il revient de mener l’Opération Vague, dans la mesure où est possède des qualifications évidentes pour cela.

- Ha, je sens qu’il n’est plus question de bateau.

- Non. Le 10 novembre 1961, lui et ses complices embarquent à bord d’un vol de la compagnie publique TAP (Air Portugal), au départ de Casablanca et à destination de Lisbonne. L’appareil est un Super Constellation, qui décolle à 9h15 pour trajet qui doit durer une heure et demie, et embarque 18 passagers. Dont 6 qui n’ont pas exactement les mêmes projets que les autres, puisqu’il s’agit du commando dirigé par Herminio. Au bout d’une demi-heure, ce dernier se pointe dans le cockpit.

- Oh, si ça se trouve il veut juste discuter un peu avec le pilote, en tant qu’aviateur lui-même. Ca se faisait, à l’époque.

« Tu aimes les films de gladiateurs ? »

- Non, il n’a pas vraiment demandé avant d’entrer, et puis surtout il pointe un flingue sur le commandant de bord. En précisant d’emblée qu’il ne veut blesser personne, et qu’il s’agit d’une action révolutionnaire. Si j’en crois les spécialistes de la question, c’est la première fois qu’un vol commercial est détourné depuis Miss Macao.

- Seigneur, j’espère que ça va mieux finir. C’est quoi le plan ?

- L’objectif est de détourner l’avion vers Lisbonne.

- Mais…ils le détournent pour qu’il aille vers sa destination initiale ? Ecoutez les enfants, je crois que vous n’avez pas bien compris le principe.

- Pour qu’il survole Lisbonne à basse altitude, et au-dessus de zones qui ne sont pas prévues pour les vols commerciaux. Il fait mine de se poser, mais remet les gaz et se lance dans une petite tournée de facteur.

- Comment ça ?

- Le plan est de larguer des tracts sur la capitale, à destination des citoyens. Quand il l’apprend, le commandant de bord explique que son appareil n’est pas prévu pour ça, c’est pas un bombardier. Pas possible d’ouvrir les portes en vol, ce serait trop dangereux. Mais on ne la fait pas à Herminio, il connaît le sujet. En volant suffisamment bas, pas de risque. L’appareil fait donc un large passage au-dessus de la capitale et de son agglomération, et nos braves révolutionnaires larguent 100 000 tracts intitulés Manifeste du Front Anti-Totalitaire des Portugais vivant à l’étranger, qui dénoncent les élections législatives prévues la semaine suivante comme frauduleuses. Ce qui ne paraît pas inconcevable, puisque tous les candidats de l’opposition avaient décidé de se retirer en dénonçant les pratiques d’intimidation policière du régime à leur encontre.

- Ca ressemble à un scrutin un peu irrégulier, quand même.

- Voilà. Le texte se conclut en appelant les Portugais à se révolter.

- Je vois, une distribution dans la rue aurait sans doute été problématique.

- Comme dans la partie passager les sympathiques révolutionnaires ont bien expliqué qu’ils ne voulaient faire de mal à personne, et qu’il s’agissait d’une opération de mailing un peu originale, l’ambiance est suffisamment bonne pour que les deux hôtesses et le steward donnent un coup de main pour balancer le courrier. Partant du principe qu’ils risquaient d’être mal reçus par les autorités locales, nos pirates non violents intiment ensuite au pilote l’ordre de faire demi-tour et de retourner vers le Maroc, direction Tanger. L’équipage explique qu’ils n’ont pas assez de carburant pour ça, mais une fois encore ils parlent à un pilote qui sait bien que ça ne posera pas de problème. En revanche l’armée de l’air portugaise est alertée et fait décoller deux appareils, qui ont pour ordre d’intercepter le Constellation. Au sens où s’il refuse de se poser sur un aéroport portugais, ils doivent l’abattre.

- Mais enfin, on s’emballe un peu là !

- Ecoute, on pourra toujours dire que ces dangereux séditieux ont préféré sacrifier tout le monde plutôt que de se rendre en précipitant l’appareil au sol, ou un truc du genre. Heureusement, les deux chasseurs ne parviennent pas repérer le Constellation avant qu’il ait quitté le territoire. On peut se dire qu’ils l’ont raté. Ou que le commandant de bord, ancien militaire, a su voler suffisamment bas pour ne pas être détecté. Ou alors les pilotes l’ont bien vu mais n‘en ont rien dit plutôt que d’obéir, y’a un doute. En tout état de cause, le vol Casablanca-Lisbonne se pose à Tanger sur le coup de 12h50, et tout le monde est sain et sauf. Herminio prend le micro pour présenter aux passagers toutes ses excuses pour le dérangement, et distribue même des roses aux passagères.

- Parfait.

- Salazar n’est pas tout à fait de cet avis. L’opération connaît un retentissement certain à l’international, et il fulmine. A Tanger, l’avion est fouillé et vérifié pour s’assurer qu’il ne contient pas de bombe, puis il repart pour de bon vers Lisbonne où il arrive à 16h.

- Un léger retard, quoi.

- C’est ça. Les passagers soulignent qu’ils n’ont subi aucune violence. Ils disent même ne pas avoir vu la moindre arme. Sauf que l’aventure ne s’arrête pas là pour le commandant de bord, José Marcelino. En principe, il devait ce jour piloter un autre vol, en direction de Porto. Mais il avait demandé un peu à la dernière minute à être affecté sur celui pour Lisbonne. Tu te doutes bien que ça ne va pas sans éveiller quelques soupçons au sein de la PIDE, qui est sur les dents.

- Je comprends qu’on puisse se poser des questions.

- Et lui en poser, aussi. Marcelino, un vétéran de l’armée de l’air portugaise avant de devenir pilote commercial, est interrogé à plusieurs reprises sur les motifs de sa demande. Il refuse de répondre. Comme par ailleurs on ne trouve rien qui permette de le rattacher aux mouvements révolutionnaires, l’enquête s’arrête là mais il écope d’une interdiction de vol d’un mois.

- Mais au final, il était de mèche ?

- Ah non, du tout.

- Et il avait une raison de demander à changer de vol ?

- Oui.

- Alors pourquoi il ne l’a pas dit ?! C’était un truc honteux ?

- Mmm, non. En fait, il voulait tout simplement voler avec Mlle Luisa Infante, l’une des hôtesses de l’air pour laquelle il avait un faible.

Il est amoureux-heu !

Et qui deviendra d’ailleurs sa femme.

- C’est meugnon. Lui aussi il menait son Opération Dulcinée.

- C’est ça. Pendant ce temps, nos six révolutionnaires sont accueillis au pied de l’avion par Galvao, qui a fait le déplacement pour les féliciter, et ils demandent l’asile politique au Maroc. Pendant que les autorités portugaises réclament leur arrestation et extradition. Les pirates de l’air jugent plus prudent de retourner au Brésil.

- On a l’imaginaire révolutionnaire plus fertile depuis Copacabana.

- J’en suis convaincu. Cependant la géographie est inflexible, et le Portugal se trouve quand même à l’autre bout de l’océan. Herminio finit donc par traverser l’Atlantique pour continuer la lutte. Et aider à financer le mouvement.

- Il va demander des sous ?

- Demander n’est peut-être pas le mot le plus approprié. De retour en Europe, il mène l’attaque de la branche de la Banco do Portugal de la ville de Figueira da Foz.

- On peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil et un revolver qu'avec un mot gentil tout seul, comme disait Al Capone.

- Précisément. Le hold-up est mené  le 17 mai 1967, soit quelques jours après la venue du pape dans le coin pour célébrer les 50 ans des apparitions de Fatima. Autrement dit, les forces de sécurité viennent de passer une période intense et sont un peu moins alertes, c’est le moment idéal. L’opération est un succès, et les révolutionnaires mettent la main sur l’équivalent de 29 000 escudos, ce qui selon les chiffres que j’ai trouvé correspond à plus de 13 millions d’euros actuels.

- On va pouvoir imprimer un paquet de manifestes.

- Ils prennent la fuite via un avion piloté par Herminio, avant de continuer avec une voiture qui les emmène en Espagne puis en France. Malheureusement, beaucoup des billets sont neufs et n’ont jamais été mis en circulation, et se révèlent inutilisables. Mais c’est quand même un succès au moins symbolique. L’opération est revendiquée par la toute nouvelle Liga de Unidade e Ação Revolucionária (LUAR), que je vais me risquer sans filet à traduire comme la Ligue de l’Unité et de l’Action Révolutionnaire…

- Whaouh, ce don pour les langues, on est à la limite d’une intervention directe du Saint-Esprit.

- Fous-toi de mao. Sache par ailleurs qu’en portugais luar signifie clair de lune, comme ça en plus c’est poétique, et que le mouvement s’est installé à Paris pour être quand même un peu plus proche du pays. Depuis Paris, donc, Herminio met au point un plan pour prendre la ville portugaise de Covilha, alors même qu’il a été condamné à 16 ans de prison par contumace pour le braquage. Mais cette fois le coup rate, et il tombe une nouvelle fois entre les mains de la PIDE.

- Ils sont pénibles.

- Il est enfermé à Porto, où il est néanmoins réconforté par les visites de sa sœur. Qui lui apporte certainement tout son soutien, peut-être des oranges, mais aussi et surtout des lames de scie avec lesquelles il parvient à nouveau à s’échapper en sciant les barreaux de sa cellule. Le plus beau étant que les policiers savaient que sa frangine lui avait passé une scie, mais qu’ils n’ont pas pu la trouver en fouillant sa cellule.

- Bien joué.

- Herminio rejoint Paris, mais revient quand même au pays en 1973, évidemment dans la clandestinité. La bonne nouvelle est que la PIDE n’existe alors plus. La mauvaise est qu’elle a été remplacée par la DGS, pour Direcção Geral de Segurança. Et tu te débrouilles pour traduire tout seul cette fois. Et cette DGS finit par lui remettre le grappin dessus.

- Ils sont pénibles et tenaces.

« Ils sont en effet assez agaçao. »

- C’est donc enfermé dans la forteresse militaire de Caxias qu’Herminio est informé de la Révolution des Œillets, qui fout dehors les successeurs de Salazar le 25 avril 1974. Par une voiture qui klaxonne la nouvelle en morse depuis l’extérieur. Dès le lendemain, les responsables du fort reçoivent du gouvernement provisoire l’ordre de libérer les prisonniers politiques. Mais ils refusent de considérer qu’Herminio en fait partie, puisqu’il est notamment incarcéré pour avoir attaqué une banque. Il finit quand même par sortir, mais il est le dernier détenu politique à bénéficier de la mesure.

- Pour une fois qu’il ne sort pas avant qu’on le libère.

Il a l’air plus content, d’un coup.

- Après une période d’observation pendant laquelle il s’oppose à la mise en place d’une autre dictature militaire, mais cette fois de gauche et proche de l’URSS, il considère début 1976 que la transition démocratique est suffisamment avancée et établie pour dissoudre la LUAR et reprendre une vie civile. En refusant tout poste officiel ou distinction.

- Elégant.

- Pour autant, quand Mario Soares devient président de la République entre 1986 et 1996 et veut lui décerner la Grand-Croix de l’ordre de la Liberté, le Conseil en charge de gérer les différents ordres honorifiques s’y oppose. Il faut attendre le 10 mai 2000 pour que le président Jorge Sampaio obtienne gain de cause et lui décerne la distinction.

- Quand même…

- Herminio da Palma Inacio disparaît en 2009, et il a le bon goût de le faire le 14 juillet.

- La classe jusqu’au bout.

Il n’a pas volé son petit monument à Porto.

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