- Ha, nouvelle déco ?
- Oui, j’ai chiné et trouvé quelques posters vintage. J’aime bien le style des affiches de com publique des années 40-50.
- Je vois ça.
- Bon, évidemment, ce sont des classiques. Je veux dire, je pouvais difficilement faire sans la célèbre Rosier la Riiveteuse, par exemple.
- Euh…où ça ? Je la vois pas.
- Ben…juste devant toi. T’as le nez dessus.
Un coup à s’en prendre une.
- Ha non. C’est pas Rosie.
- Bien sûr que si ! Enfin, Rosie la Riveteuse, tout le monde connaît !
- Et c’est un nouvel épisode de « Tout le monde se trompe ». Je dirais même « Tout le monde se trompe » à propos d'une affiche iconique. Mais je te rassure, rien de grave. Un petit malentendu compréhensible, facile à dissiper, et avec plein de choses intéressantes dedans.
- Je suis intrigué.
- Tu veux que je te présente la vraie Rosie ?
- Avec plaisir.
- Tu m’étonnes, d’autant qu’elles sont plusieurs. Mais si on parle de com à destination des ouvrières fraîchement arrivées dans les usines de l’effort de guerre américain du début des années 40, j’insiste pour qu’on commence par un message sécurité.
- Ca me semble approprié.
- Et donc avec Constance Frances Marie Ockleman.
- Tout ça ?
- Tu comprends que quand cette demoiselle s’est lancée dans le cinéma au début des années 40, elle a plutôt opté pour le nom de Veronica Lake.
- Ca me parle plus, tout de suite, mais le lien avec la sécurité au travail ?
- J’y viens. En 1941, alors qu’elle a tout juste 19 ans, la carrière de Veronica décolle, logiquement, avec un film sur le parcours de trois recrues pilotes de l’Armée, I wanted Wings. C’est le Top Gun de l’époque, si tu veux. Puis elle enchaîne avec des cartons comme Sullivan’s Travels, des films noirs de référence (This gun for hire, The glass key), ou encore I married a witch, un film fantastique réalisé par René Clair en exil à Hollywood, et qui servira de base, quelques années plus tard, à la série Ma sorcière bien-aimée.
Et à quelques malheureux essais de costumes d’Halloween sur lesquels nous ne reviendrons pas.
Tout ça rien qu’en 41-42. Autrement dit, Veronica devient une star en vue au moment où les Etats-Unis entrent en guerre. Ce qui a des conséquences très directes sur la sécurité et les accidents du travail dans les ateliers industriels.
- Je persiste, il me manque un enchaînement logique là.
- Veronica gagne rapidement le surnom de peekaboo girl. En référence à sa coiffure, le style peek-a-boo. On ne va même pas essayer de traduire le terme, c’est quelque chose à base du jeu de…c’est même pas encore cache-cache, auquel on joue avec les tous petits enfants, tu sais, quand tu te caches le visage derrière les mains ?
- Je vois. Je vois plus. Je vois. Je vois plus.
- C’est ça. L’idée est qu’elle pouvait facilement dissimuler la moitié de son visage sous sa fabuleuse cascade capillaire, et ne s’en privait pas.
- Ce qui est dommage, quand même.
- Oui, effectivement, dans l’absolu je suis d’accord, mais ça lui donnait un cachet tout à fait particulier, élégant, classieux, et en outre particulièrement adapté aux rôles de femmes fatales, par définition intrigantes et ambigües. Comment savoir si on peut vraiment faire confiance à celle dont les mèches lumineuses peuvent cacher une partie des émotions, réactions, et regards en coin ?
- Feriez-vous confiance à cette…
- Oui.
- Mais si elle vous demandait de…
- Elle peut avoir tout mon compte épargne, tout de suite.
- Une coupe de dissimulatrice.
- Exactement. Même si sauf erreur de ma part et sans prétendre maîtriser toute sa filmographie, elle n’a pas particulièrement joué les manipulatrices expertes en double jeu. Alors que par ailleurs et globalement au même moment Ava Gardner ne cache rien du stupéfiant minois de Kitty Collins, qui envoie sans hésitation ceux qui lui tournent autour se faire trouer la peau en les regardant droit dans les yeux.
La vraie femme fatale n’a pas besoin d’un décolleté artificiellement rehaussé.
Donc ne prends pas forcément mes théories sur les liens entre chevelure abondante et duplicité pour argent comptant.
- Si si, ça me paraît absolument fondé. Je suis le visage de l’innocence et de l’honnêteté.
- Quand je disais que c’était discutable… Toujours est-il que le peekaboo devient un carton dans les salons de coiffure, alors que les magazines remplissent des pages avec Veronica et sa crinière captivante, la façon dont elle l’entretient et le temps qu’elle y passe chaque jour, ou les pubs pour les shampoings et brosses qu’elle utilise. Un phénomène culturel. Le peekaboo est au début des années 40 ce que la « Rachel » sera pour les années 90, un succès retentissant dans les salons de coiffure.
- Je me souviens…non, je veux dire…
- Ouais. Et sur ce, les Etats-Unis entrent en guerre suite à l’attaque de Pearl Harbor en décembre 1941. Ce qui signifie que 3 millions de jeunes hommes rejoignent les rangs de l’armée. Soit autant de travailleurs en moins, alors même que le pays doit construire des quantités de matériel militaire. Par conséquent les pouvoirs publics souhaitent puiser pour les remplacer dans une ressource massive mais jusque-là largement inexploitée : la force de travail féminine. Les Américaines sont donc invitées avec insistance à aller prendre les postes désormais vacants, en particulier sur les chaînes de montage des usines d’équipements, armements, et munitions. Un environnement riche en machinerie lourde avec plein de pièces en mouvement et mécanismes qui ont vite fait d’attraper un doigt, une manche, ou tout ce qui peut trainer et flotter, et à le tordre, plier, couper, broyer, et autres traitements plaisants du même genre. Autrement dit, aller à l’usine avec une chevelure abondante et ondoyante n’est pas du tout une bonne idée. C’est un coup à finir au mieux avec des mèches et une partie du scalp arrachés, au pire avec la nuque brisée ou la tête fracassée.
- Je vois bien, et je ne t’en remercie pas.
- La prévention des accidents passe par des messages forts. Et répétés.
- Non non, j’ai compris.
- La popularité de la coiffure de Veronica constitue donc un réel risque pour les travailleuses, puisqu’arborer de longues mèches flottantes à proximité d’une tourneuse industrielle est tout sauf une bonne idée.
C‘est ce qui conduit Veronica Lake à participer à l’effort de guerre d’une façon tout à fait unique. Pendant qu’Hedy Lamarr invente des systèmes de guidage pour les torpilles, mais bon c’est Hedy on ne peut évidemment pas en demander autant à tout le monde, ou que d’autres stars alternent entre productions patriotiques, galas pour vendre des obligations de guerre, ou tournées pour soutenir le moral des troupes, Veronica est également (en plus de ce genre de performances auxquelles elle se prête volontiers) contactée par le Département du Travail pour apparaître dans une campagne sur la sécurité dans l’environnement de travail. Plus précisément, les coupes de cheveux à éviter ou au contraire privilégier pour que la prise de poste ne finisse pas en drame. Typiquement, pas de peekaboo au boulot.
Ceci n’est pas un fer à friser.
Cet édifiant message souligne que non seulement les chevelures volantes constituent un risque, mais qu’en plus le fait de devoir constamment les dégager de son champ de vision pour se pencher sur son ouvrage constitue une perte de temps et d’efficacité
- C’est pas comme ça qu’on va gagner la guerre.
- Exactement. Veronica donne donc l’exemple d’une coiffure bien plus appropriée et sans risque, mais sans tout ratiboiser non plus.
Retrouvez le tuto sur notre chaîne vidéo.
Tandis que l’austère commentateur finit par préconiser tout simplement que toutes les ouvrières portent des coiffes/bonnets/charlottes de protection.
- Ben oui, pourquoi se compliquer la vie.
- C’est pas avec cette attitude que tu vas optimiser ton beauty potential. Mais je tenais néanmoins à saluer l’implication de Veronica à la sécurisation des ateliers, quitte à sacrifier provisoirement le style qui l’a rendue iconique.
Et dont elle était la première à s’amuser d’ailleurs.
- D’accord, merci pour ces 5 minutes sécurité, mais est-ce qu’on peut parler de Rosie maintenant ?
- Avec plaisir. Ce qui implique de revenir sur l’importance de l’évolution de la population active étatsunienne avec la guerre. En 1940, la population active des Etats-Unis représente 55,6 millions de personnes, dont 14 millions de travailleuses. En 1945, ce chiffre est passé à 19 millions, dont 18,6 millions d’employées, soit une augmentation de plus d’un tiers alors même que la population active civile (non-militaire) a diminué de 2 millions de personnes. Le besoin est tel que le gouvernement va jusqu’à instaurer un système quasiment universel de prise en charge des enfants pour permettre aux mères d’aller bosser, via le Lanham Act.
- Les Etats-Unis ont mis en place une prestation sociale pour tout le monde ?! C’est dire si l’heure était grave.
- N’est-ce pas ? Je te rassure, elle a été promptement démantelée six mois après la fin de la guerre.
- Il fallait urgemment couper court à cette initiative bolchévique.
- Absolument. Les femmes arrivent donc massivement sur les entreprises US. Cela dit contrairement à ce qu’on imagine, la plupart ne bossent pas sur des chaînes de montage à fabriquer des obus ou des bombardiers, mais occupent plutôt des emplois de bureau. Pour autant elles sont quand même plusieurs centaines de milliers à venir travailler dans des usines pour reprendre les emplois d’hommes qui sont partis combattre. Donc 85 000 qui sont affectées au Département des Munitions. Ce sont elles qui ont effectivement construit des armes et matériels militaires. Afin de les inciter à quitter leurs foyers pour venir enfiler des bleus de travail, le gouvernement s’est lancé dans une intense campagne de communication.
- On y vient.
- La première des figures mises en avant à cette fin est…une Canadienne. Après tout, le Royaume-Uni est engagé dans la guerre depuis 1939, et a par conséquent pris de l’avance dans la féminisation de ses lignes de production. En particulier l’entreprise de fabrication de mitrailleuses John Inglis au Canada, à laquelle le gouvernement commande des dizaines de milliers de sulfateuses. C’est dans son usine de Toronto qu’en 1941, un photographe prend des clichés de Veronica Foster, l’une des 14 000 ouvrières qui y travaillent. Il décide d’en faire la figure de l’effort de guerre côté civil, en la photographiant non seulement au boulot mais aussi en dehors de l’atelier. Elle devient ainsi connue comme Ronnie the Bren Gun Girl à travers le pays, et apparaît sur des affiches, dans des magazines, et des films.
Pas des affiches contre la clope sur le poste de travail, de toute évidence.
- Ronnie avant Rosie, c’est alphabétiquement logique.
- La fameuse affiche de la fille qui remonte ses manches pour bien souligner « qu’elle peut le faire » apparaît aux Etats-Unis en 1943, soit l’année où Veronica s’attache les cheveux. Elle est réalisée par l’artiste J. Howard Miller, et fait partie d’un ensemble de posters de propagande réalisés par l’entreprise Westinghouse Electric, et destinés à sa communication interne. Ce qui signifie par conséquent que par définition, l’affiche s’adresse aux travailleuses qui sont déjà en poste, pour les encourager, les motiver, et si possible augmenter leur productivité, et non aux Américaines encore chez elles pour les inviter à venir bosser à l’usine.
- Oh.
- J’ajoute que son audience est très limitée. Cette affiche n’a en effet été visible que dans les ateliers Westinghouse, pendant deux semaines en février 1943, avant d’être remplacée par une autre de la même série. Elle n’a donc été vue que par très peu de personnes, et n’est devenue une image populaire que plus tard. Bien plus tard même, puisqu’on parle des années 80, à l’occasion d’un travail de revue des archives nationales. Revue décidée afin d’identifier des images susceptibles d’être déposées et vendues sous des formes diverses, dans la mesure où les archives avaient en effet besoin de trouver des sous par tous les moyens imaginables pour compenser les coupes budgétaires décidées par l’administration Reagan. Et de ce point de vue, ce fut incontestablement une bonne pioche, puisque le nombre de supports sur lesquels cette figure s’est vendue depuis se compte en millions. Au point que les Etats-Unis en ont même fait un timbre en 1999. Ce qui signifie donc qu’en dépit de l’association spontanée et à peu près universelle que nous connaissons aujourd'hui, cette image n’est pas, et n’a jamais été celle de Rosie la Riveteuse pendant les années 40.
Imposteuse !
- Mince alors…
- Attends, l’histoire est loin de s’arrêter là pour autant. Rosie la Riveteuse a bel et bien existé. Ce nom apparaît et devient populaire avec…une chanson, écrite en 1942 par Redd Evans et John Loeb et qui est enregistrée par plusieurs artistes pendant la même période, ce qui lui permet de rencontrer le succès à l’échelle nationale.
Avec un véritable solo de riveteuse au milieu, bien sûr.
Le morceau souligne les qualités et l’efficacité de la main-d’œuvre industrielle féminine, personnalisées par la Rosie en question. Même si à tout prendre ce n’est pas notre chanson préférée à propos d'une fille qui s'appelle Rosie.
- Rosie est donc une figure allégorique, un peu comme l’Oncle Sam.
- Mmmmh, c’est toujours sujet à débat. Mais avant d’y revenir, parlons quand même du véritable portrait de Rosie. En mai 43, c’est Norman Rockwell qui en propose une illustration en une du magazine Saturday Evening Post. Il s’agit de toute évidence d’une ouvrière, elle pose avec son outil qui pourrait tout à fait être une riveteuse si j’avais la moindre idée de ce à quoi est censé ressembler ce machin, et à moins qu’elle ait baptisé sa gamelle, ce qui semble plutôt de nature à induire de la confusion au moment des repas, elle s’appelle de toute évidence Rosie, et a écrit son nom dessus pour pas se faire barboter son casse-dalle par un collègue. Aussi, Rockwell l’a représenté en s’inspirant du portrait que Michel-Ange avait fait d’Isaïe sur les plafonds de la Sixtine, à l’apogée de sa période dite « culturisme et prise de masse ».
« Hé le chérubin, moi aussi je veux un sandwich ! »
Rosie n’a pour le coup rien à envier aux plus beaux modèles de prolétarienne conquérante de la propagande soviétique dont elle est contemporaine, puisque non seulement à la regarder on n’a aucun doute quant à sa capacité à riveter un porte-avions en une semaine de travail, mais qu’en plus elle pose non seulement devant le drapeau mais en piétinant crânement Mein Kampf, dont elle pourrait certainement encastrer l’auteur dans un mur d’une puissante claque.
- Oui enfin ça veut quand même dire qu’elle lit Mein Kampf, ce qui me semble un rien suspect pour une ouvrière américaine.
- J’aime ce raisonnement, camarade citoyen, mais accordons-lui le bénéfice du doute. D’autant qu’un examen plus attentif de sa tenue de travail permet de constater que Rosie est multi-décorée, puisqu’elle arbore les insignes d’une donneuse de sang de la Croix Rouge et d’une membre ou soutien de l’association de secours aux mères de soldats, le badge de la Navy pour l’excellence du travail fourni par son entreprise, encore deux médailles de bronze pour service civique, et enfin un pin’s V for Victory.
- Rosie est a minima l’employée du mois.
- Pour le moins. Le portait de Rockwell est très bien reçu, et contribue à ancrer Rosie dans l’imaginaire collectif. Si tu veux une représentation de la Riveteuse, c’est bien celle-là. Voilà donc pour la création du personnage iconique, mais y’a-t-il derrière Rosie une véritable ouvrière, à l’instar de la Ronnie canadienne ?
- Je veux savoir.
- Plusieurs jeunes femmes prénommées Rosina, Rosalind, Rose, et autres, et qui travaillaient à l’époque dans des usines de fabrication militaire, se sont revendiquées l’inspiratrice de la chanson. Ainsi, en 1942, Rosalind Walter fait l’objet d’un reportage dans la presse dans la mesure où elle turbine, comme riveteuse, dans une usine de fabrication d’avions de New York. Selon certaines versions, elle a alors inspiré Evans et Loeb pour écrire leurs morceaux. Mais d’autres rapportent que ces derniers ont retenu le nom Rosie the Riveter parce qu’il sonne bien.
- C’est vrai.
- Sachant par ailleurs que suite au succès de la chanson, le personnage de Rosie a été mis en scène dans des films de propagande, incarné notamment par une Rose Monroe, qui opérait comme riveteuse pour l’Air Force et a alors légitimement pu dire qu’elle était Rosie. Il y a même eu un long-métrage en bonne et due forme dès 1944, une comédie dans laquelle deux jeunes Californiennes fraîchement entrées à l’usine partagent un appartement avec deux collègues masculins alors même que l’une d’entre elles a un fiancé jaloux, d’où péripéties vaudevillesques. Evidemment, la demoiselle en question est Rosalind « Rosie » Warren, interprétée par l’actrice Jane Frazee.
Dites ce que vous voulez de sa tenue de travail, elle s’est attaché les cheveux.
Le succès populaire de Rosie la Riveteuse, à travers les disques, les affiches, ou les films est tel qu’elle fait totalement oublier une collègue qui aurait pu lui faire un peu de concurrence, à savoir Wendy the Welder, Wendy la Soudeuse, une ouvrière des chantiers navals de Californie un temps mise en avant, avant d’être éclipsée.
« Elle m’a dessoudée. »
- Voilà, encore une femme invisibilisée par…euh…ok, j’ai rien dit.
- La question de savoir qui est Rosie se pose également pour les affiches. En ce qui concerne le portrait de Rockwell, si la pose vient de Michel-Ange il a eu recours pour les traits de sa riveteuse à Mlle Mary Louise Doyle. Qui se trouvait être sa voisine, et travaillait non pas à l’usine mais comme opératrice de téléphone.
Ce qui explique ces triceps faméliques.
Note que 24 ans plus tard, Rockwell a écrit à son modèle pour lui présenter des excuses.
- Mais enfin à quel sujet, en avoir fait un symbole patriotique national ?
- Surtout pour avoir doublé sa carrure. Il se dit bien désolé de l’avoir transformée ainsi alors qu’elle était « la plus belle femme qu’il a jamais rencontrée », mais que la commande l’avait obligé à en faire « une forme de géante ».
- C’est élégant de sa part.
- Mary a de son côté raconté qu’elle mangeait effectivement un sandwich pendant la séance de pose, que la riveteuse était un accessoire et non un authentique outil, et aussi qu’elle n’avait jamais même vu un seul exemplaire de Mein Kampf.
- Très bien, je lui attribue une médaille supplémentaire.
- La couverture est tellement bien reçue que le Saturday Evening Post en cède l’usage au gouvernement le temps de la guerre, pour faire la promo des bons de guerre. En revanche, après 45, la politique assez restrictive de gestion des droits par Rockwell et ceux qui pilotent ses intérêts conduit à limiter de plus en plus la circulation de l’image. Ce qui n’est sans doute pas étranger au fait que le poster de Miller ait pu facilement la remplacer dans l’imaginaire collectif comme le portrait de Rosie la Riveteuse à partir des années 80 alors que, répétons-le, il ne l’a jamais été. Aujourd'hui, c’est bien à la fille au foulard et au biceps en avant qu’on pense quand on entend Rosie la Riveteuse, même si ce n’est pas elle.
- Oui, bon, ça va hein.
- Or les choses sont beaucoup moins claires pour ce qui est de l’identité de celle qui est devenue aujourd'hui le visage de Rosie, à savoir la représentation de Miller. Pendant des années, Rose Will Monroe a prétendu être le modèle. Elle travaillait chez Ford en 42, et avait été repérée pour jouer dans un petit film de promotion pour la vente d’obligations de guerre. Certes elle s’appelle Rose, donc la connexion avec Rosie semble évidente, mais il faut rappeler qu’au moment où Miller a dessiné son affiche la travailleuse américaine idéalisée ne s’appelait pas encore Rosie puisque le nom ne s’est imposée qu’un an plus tard.
- On peut donc l’écarter ?
- On peut. Après avoir découvert l’affiche de Miller suite à son succès populaire en 1984, Geraldine Hoff Doyle s’est présentée comme l’inspiration de Miller. Elle avait en effet travaillé dans un atelier industriel en 1942, et pendant cette période un photographe de l’agence United International Press était venu prendre des photos. Geraldine s’est donc reconnue sur une photo d’une machiniste portant un bandeau dans les cheveux, qui ressemble effectivement beaucoup à la demoiselle de l’affiche. Ce qui a conduit à ce qu’elle soit présentée comme le modèle du poster, en particulier au moment de son décès en 2010. Plusieurs médias ont alors parlé de la disparition de la « We can do it » girl.
On ne va pas se mentir, elle nous aurait donné envie de venir bosser dans son usine.
- Ca se tient.
- Faut voir. Il n’y a aucun élément matériel probant pour étayer cette revendication, sinon la ressemblance. En outre, Geraldine n’est restée que deux semaines à l’atelier, avant de partir par peur d’un accident qui ruinerait ses aspirations de violoncelliste.
- Oui ben si elle était là au bon moment pour le cliché…
- Justement. Après la mort de Doyle, le sujet fait l’objet de plusieurs enquêtes et investigations de la part de passionnés et curieux, aussi bien amateurs que professionnels. C’est ainsi que l’universitaire James Kimbell avance le nom de Naomi Parker, qui en 1942 était âgée de 20 ans et travaillait comme machiniste dans un atelier de fabrication aéronautique en Californie.
- Bon début.
- En 2009, à l’occasion d’une visite dans un musée, Naomi, alors âgée de 88 ans, découvre le poster et fait le lien avec les photos prises d’elle un jour de mars 1942, alors qu’elle bossait sur les machines de la station d’Alameda, en arborant notamment son bandana à pois. Elle le signale au service qui gère l’image pour les Archives nationales, mais ne reçoit aucune réponse. Puis en 2015 elle est recontactée par Kimble, auquel elle montre la coupure de presse parue en 1942 avec non pas une, mais plusieurs photos.
Elle peut le faire.
Il en ressort que ces dernières ont effectivement été prises en mars 42, alors que Geraldine Doyle était elle encore au lycée, et dans le site d’Alameda en Californie alors que Doyle a travaillé dans le Michigan. Et puis surtout la légende indique explicitement que la demoiselle représentée est Naomi Parker. Elle souligne par ailleurs que pour éviter tout problème elle protège ses cheveux sous un turban, ce qui ferait plaisir à Veronica. Enfin quand Kimble rencontre Naomi, elle est en possession de la coupure de presse originelle de 1942.
- Parfait, enquête bouclée.
- Note que tout cela ne permet pour autant pas de démontrer formellement que J. Howard Miller s’est inspiré de ces photos pour son œuvre. Evidemment les choses seraient plus simples si on avait pu lui demander, mais il est mort en 1985 sans avoir donné l’information. On sait cependant que les photos de Naomi ont été reprises et publiées par des journaux de Pittsburgh en 1942, alors que Miller y vivait. Mais il n’y a pas de preuves objectives qu’il s’en est servi.
- Ecoute, je pense que la conclusion est à la fois claire, simple, et inspirante : nous sommes toutes Rosie.
- Je te vois venir, tu vas me demander de faire des heures sups. Enfin soulignons qu’à la fin de la guerre, en fait dès 1944 une fois la victoire globalement acquise, et avec le retour des hommes du front, des efforts de communication comparables sont déployés pour convaincre les femmes que maintenant il est temps de retourner à la maison pour laisser les garçons retrouver leurs outils, et reprendre leurs activités domestiques. On insiste alors sur l’éminente importance de leur rôle au cœur du foyer en tant que mères et maîtresses de maison. Tu trouves même des affiches qui expliquent que d’ici quelques mois, il faudra que Rosie la Riveteuse redevienne Rosie la Ménagère.
Ici, Monsanto explique que grâce à ses produits, elle pourra préparer des fraises pour Thanksgiving. Mais que cette campagne ne vous donne pas une mauvaise image de Monsanto, ce serait dommage.
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